62% de médicaments contrefaits sur le net : quelles précautions adopter ?

Par I Publié le 12 Janvier 2016

Si le e-commerce permet la flexibilité, une distribution simplifiée et une baisse des prix des médicaments, il engendre aussi des risques. Bernard Leroy, président de l'IRACM, qui étudie les risques liés à leur contrefaçon, fait le point dans un entretien à "We Demain".


L'IRACM met en garde contre les faux médicaments trouvés dans le e-commerce (Crédit : frolicsomepl/Pixabay)
L'IRACM met en garde contre les faux médicaments trouvés dans le e-commerce (Crédit : frolicsomepl/Pixabay)
L’achat de médicaments sur Internet est en constante augmentationAu point d'inciter l'IRACM (l'Institut international de recherche anti-contrefaçon de médicaments) à une mise en garde assortie d'une nouvelle campagne de sensibilisation. À l'heure où un Français sur trois souhaite que la législation aille plus loin et autorise la vente en ligne de médicaments sur ordonnance, le directeur de cet organisme, Bernard Leroy, en est cependant convaincu : les e-commandes dans le secteur de la santé, c’est l’avenir. À condition d'être vigilant. Entretien.

Bernard Leroy, directeur de l'IRACM (Crédit : DR)
Bernard Leroy, directeur de l'IRACM (Crédit : DR)
We Demain : Les pharmaciens sont libres de vendre des médicaments sur Internet depuis janvier 2013. Pourquoi lancer aujourd'hui une campagne de sensibilisation sur les risques liés au e-commerce de médicaments?

Bernard Leroy : 
Parce que la situation n’est pas sous contrôle. 62 % des médicaments achetés dans le monde sur Internet sont des contrefaçons ! 

Quels risques présentent ces médicaments contrefaits ? 

Les producteurs clandestins fabriquent des médicaments dans lesquels seuls 10 %, et non 100 % des principes actifs sont intégrés. Le fantasme collectif, très répandu, est de s'imaginer qu'il y a de la mort au rat dans ces médicaments. Heureusement, ce n'est pas le cas. Dans les vaccins, on retrouve fréquemment de l’eau non purifiée. Les médicaments frauduleux les plus dangereux sont ceux destinés à traiter les maladies graves, comme la malaria, qui survient essentiellement en Afrique subsaharienne. Mais le problème est mondial.
 
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Le trafic de médicaments rapporte 200 milliards de dollars de chiffres d’affaire par an (Crédit : Jarmoluk/Pixabay)
Le trafic de médicaments rapporte 200 milliards de dollars de chiffres d’affaire par an (Crédit : Jarmoluk/Pixabay)
Quelles sont les raisons d'une telle fraude ?

Les médicaments à portée de clics, la confidentialité, l’opportunité de comparer les prix... Et Internet, qui ne connaît pas de frontières. L'achat de médicaments contrefaits est donc très répandu dans les pays développés, notamment les États-Unis. Et il y touche des médicaments lourds, comme ceux qui permettent de lutter contre les cancers. (NDLR : Aux États-Unis, les médicaments ne sont pas remboursés, ce qui a accru la tentation de s'en procurer sur Internet)

Qu'en est-il en France ?

Nous avons la chance d’être doté d’un bon système de sécurité sociale. Mais ce dernier ne peut pas tout contre le très fort volume de médicaments qui circule par Internet. Et contre trois types de médicaments que les clients préfèrent commander en ligne, par souci de discrétion.

Lesquels ?

Les médicaments comme le viagra ou le cyalis, qui luttent contre les troubles de l’érection. Ceux qui font maigrir. Et les anabolisants, pour ceux qui veulent faire de la gonflette. Nous sommes ici confrontés à un triple problème : la recherche de discrétion, du prix le plus bas, et le risque d'illégalité.

Comment circulent ces médicaments ?

Grâce au crime organisé, essentiellement basé sur des médicaments faiblement dosés, dans l’idée d’en produire davantage et donc de faire plus d’argent. Et ces réseaux sont extrêmement réactifs ! Les associations de malfaiteurs ciblent aussi des produits moins anodins : à la moindre épidémie, en moins d’une semaine, ils commercialisent un faux médicament, contre la grippe aviaire par exemple.

Où sont basés ces réseaux ?

En Europe, principalement dans les anciens pays de l’URSS, notamment en Roumanie et en Hongrie. Dans ces pays, 30 % des médicaments commandés en ligne sont frauduleux, contre 10 % en Russie, 60 % en Afrique et… 1 % en France. Sachant que ce marché, à l’international, génère 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an, contre 900 milliards pour l'industrie pharmaceutique. 

Comment s'organise le trafic ?

Avec ce qu'on l'appelle le "cyber-squatting", l'omniprésence sur le web. Ces réseaux nous arrosent de propositions sur Internet, notamment via des forums de consommateurs, de spams dans nos boîtes mails. Ils manipulent même des moteurs de recherche pour que les "mauvaises pages web" y apparaissent en premier. Des réseaux underground se constituent dans le deep web, l’Internet caché. Sur ce dernier, les criminels partagent les dernières innovations, des propositions de collaborations… Et consolident leurs réseaux.

Pour les contrer, il suffit de commander ses comprimés sur les sites officiels ?

Pas seulement. Même sur les sites licites, ces réseaux ont placé des espions grâce aux cookies. Vous achetez un produit, et huit jours plus tard, vous recevez un mail qui vous vante les mérites de tel ou tel médicament à commander en ligne, sans savoir qu'il vient de Moldavie !
 
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L'opération Pangea VIII a été coordonnée par Interpol dans 115 pays (Crédit : IRACM)
L'opération Pangea VIII a été coordonnée par Interpol dans 115 pays (Crédit : IRACM)
Comment endiguer ce problème ? 

En faisant circuler l’information. En France, on accorde traditionnellement une grande confiance à la médecine et à la pharmacie. Mais cette confiance a été mise à mal par le scandale du Médiator, entre autres. À présent, dans l’inconscient collectif, Internet a un côté "résistant". Les gens se disent "on nous bourre le crâne avec des choses toute la journée, mais sur Internet, je vais trouver la vérité". Une tendance exploitée par le crime organisé.

Les autorités parviennent-elles à poursuivre les trafiquants ?

Oui. Et elles connaissent quelques succès. En 2015, Interpol a coordonné l'opération Pangea VIII, menée par les polices, douanes et autorités de santé du 9 au 16 juin simultanément dans 115 pays. Elle a permis d’intercepter 20,7 millions de médicaments dangereux, notamment contre l’hypertension artérielle ou les dysfonctions érectiles et des substances dopantes. Pour une valeur de 81 millions de dollars ! À la clé également, 156 arrestations, la fermeture de 2 414 sites illégaux de commerce électronique de médicaments. Rien qu’en France, 1,07 million de comprimés et 1,1 tonne de médicaments contrefaits ont été saisis par la douane.

Ces opérations restent ponctuelles ? 
 
Malheureusement. Quand 2 400 sites sont fermés, ils réapparaissent tout aussi vite. Le premier janvier 2016, Médicrime , une première convention européenne est entrée en vigueur pour lutter contre ce phénomène. Pour l’heure, seuls cinq pays sur 47 l’ont ratifiée. Il faut que les autres le fassent ! Internet permet à des pays sans État de droit d'infiltrer des pays développés. Les filières sont d’autant plus difficiles à remonter.

La convention Médicrime est entrée en vigueur le premier janvier 2016 (Crédit : IRACM)
La convention Médicrime est entrée en vigueur le premier janvier 2016 (Crédit : IRACM)
Faut-il alors éviter d'utiliser Internet pour commander ses médicaments ?

Au contraire ! Je suis archi favorable au commerce de médicaments en ligne : Internet permet une flexibilité, une distribution simplifiée et une baisse des prix indispensables. Par ailleurs, on peut y commander des médicaments qui n’existent pas dans notre pays. Pour moi, c’est même l’avenir : je suis persuadé qu’on verra se développer de plus en plus de commandes de comprimés en ligne, sans que nos officines soient menacées. Elles vont également obliger les pharmaciens ruraux à se diversifier, face à la baisse de leurs ventes en magasin. Il ne faut surtout pas jeter l’opprobre sur ce commerce. Mais être vigilant.

Comment ?
 
En évaluant la crédibilité des sites. Sont-ils agrées au niveau national ? Pour cela, il suffit de consulter la liste de sites autorisés à la vente en ligne par l’Ordre des pharmaciens. Une indication : si le prix est trop bas, méfiance ! Veiller aussi à vérifier la qualité des emballages reçus par La Poste. Les trafiquants envoient souvent des boîtes gonflées artificiellement. Et si on commande un médicament en Allemagne, par exemple, vérifier si le site affiche le logo européen. C’est un domaine dans lequel on tâtonne encore, car le phénomène est nouveau. Pour notre part, nous cherchons à en acquérir la meilleure connaissance.






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