À Memphis, cette rivière hautement toxique est en voie d'être sauvée par des agents immobiliers

Récit.

I Publié le 1 Avril 2016

RÉCIT. Par Damien Delorme, fondateur du projet "Untaking Space".


Espace sauvegardé par la WRC (Crédit : Damien Delorme)
Espace sauvegardé par la WRC (Crédit : Damien Delorme)
Deux-cent jours durant, un professeur de philosophie de Savoie pédale de Miami à Seattle à la découverte des lieux où s'inventent des alternatives écologiques. Une voyage suivi en temps réel par les élèves de trois classes françaises. Nouvelle étape du périple écologique de Damien Delorme : la Wolf River, affluent du Mississippi qui serpente d’est en ouest la ville de Memphis (Tennessee).

Dans les années 1980, la Wolf River est considérée comme une rivière morte. La cause de ce sinistre est double. Tout d'abord, les rejets chimiques de l’usine Velsicol, une industrie pionnière dans les pesticides et dont les deux produits phares, le chlordane et l’heptachlore, ont "fait leurs preuves" durant des décennies avant d’être interdits aux USA. La rivière est encore aujourd’hui classée niveau 5, ce qui se traduit par une haute toxicité avec contamination des poissons.

Dans un second temps, des travaux de canalisation de la rivière entretenus par le "génie civil" américain dans les années 60 sont également à l'origine de cet endommagement. L’intention de réduire les crues de la rivière par le creusement et la rectification des méandres a en réalité produit une accélération du débit de l’eau et une érosion aujourd’hui problématique. Depuis 2004, un projet de restauration de 12,5 millions de dollars tente de rattraper ces effets imprévus de l’ingénierie.

John Baird Callicott et Damien Delorme (Crédit : Damien Delorme)
John Baird Callicott et Damien Delorme (Crédit : Damien Delorme)

Un groupement privé au secours du bien public

En 1985, des agents immobiliers et citoyens attentifs à la conservation du patrimoine naturel de Memphis se fédèrent pour protéger la Wolf River. Ils créent la Wolf River Conservancy.

Grâce à Baird Callicott, spécialiste mondial d'éthique environnementale, j’ai rencontré Bob Wenner, un ex-agent immobilier désormais directeur financier de cette organisation à but non lucratif. Le fait qu’une association privée prenne en charge la préservation de biens publics étonne le français que je suis ! D'autant que cette organisation se révèle indéniablement efficace.

Du groupe d’activistes confidentiel à la structure professionnelle

La première grande victoire de la Wolf River Conservation a été, en 1995, la lutte contre un projet de mine à ciel ouvert sur la Ghost River. L’association a alors levé 1 million de dollars, auxquels l’État du Tennessee a ajouté 3 millions pour acheter le terrain et en faire une réserve naturelle : la Ghost River State Natural Area.


Ce fait d’armes a permis la structuration de cette petite association d’activistes en une organisation professionnelle. Elle est devenue en 2013 un Land Trust : une structure associative de protection de la terre.

Ses objectifs actuels ? Acheter des terrains le long de la Wolf River pour les protéger, mener des campagnes d’éducation et de sensibilisation aux problèmes de l’eau et notamment autour de l’aquifère de Memphis. La Wolf River Conservation souhaite aussi développer des activités de loisir aux abords de la rivière.

Les bureaux de la WRC (Crédit : Damien Delorme)
Les bureaux de la WRC (Crédit : Damien Delorme)

Une meilleure organisation interne

Depuis quelques années, l’élaboration d’une base de données et d’un programme informatique permettant de recenser les terres à acquérir et de les hiérarchiser a permis à la stratégie de l’association de gagner en efficacité.

Bob Wenner m’explique les principes qui permettent de cibler les terrains intéressants : 1°/ la continuité avec d’autres terrains déjà protégés ; 2°/ la haute qualité écosystémique à protéger ; 3°/ la lutte contre la fragmentation des écosystèmes. 


Voie verte mise en place par la WRC (Crédit : Damien Delorme)
Voie verte mise en place par la WRC (Crédit : Damien Delorme)
Son grand projet depuis 2010 consiste à développer une voie verte sur près de 30 km le long de la Wolf River, la "Wolf River Greenway". La WRC a un budget de 9 millions de dollars par an, dont 8,5 millions sont dédiés aux projets de voies vertes : achat de terres, études, réalisation des infrastructures.

Bob nous emmène voir un terrain qu’il a acquis récemment et quelques parcelles déjà existantes de la voie verte. Il y a visiblement du plaisir et du sens pour cet ancien agent immobilier d’être passé du développement gris au développement "d’infrastructures vertes" et de du secteur privé de l'immobilier à la constitution d’un bien public. 

L’initiative privée pour la constitution et la protection du bien public

Damien Delorme avant son départ (Crédit : Damien Delorme)
Damien Delorme avant son départ (Crédit : Damien Delorme)
La puissance de l’initiative privée pour prendre en charge des intérêts publics me frappe. Chez nous les Conservatoires (du littoral par exemple) sont des institutions publiques, et le respect de ces infrastructures sont davantage à l'initiative de la fonction publique territoriale. Néanmoins, il existe une structure associative qui se rapproche de la WRC : les Conservatoires d’espaces naturels.

La mission de la WRC m’apparait essentiellement comme une entreprise de retour en arrière par rapport à l’idéologie selon laquelle la propriété privée doit être le régime juridique principal du rapport à la terre. En effet, les mises en place commerciales, les actions communicationnelles et lobbyistes déployées par la WRC consistent à soustraire des parcelles à la propriété privée pour le hisser comme un bien collectif.

Car l’atomisation n’est qu’un artifice qui néglige la réalité écosystémique et fait abstraction de certains effets collectifs. Les pollutions et dégradations des milieux n’ont que faire des enclosures ! Vivre ensemble suppose que les conditions d'un partage des besoins communs, comme l’accès à l’eau, soient prises en charge par autre chose que l’avidité individuelle. La conquête d’espaces mis à disposition du collectif rencontre un franc succès à Memphis ! L’éducation aux problèmes de l’eau suffira-t-elle à faire prendre conscience des limites d’une idéologie politique ?


À lire aussi : l'interview de Damien Delorme avant son départ, son premier article pour We Demain et son blog.


Abonnez-vous à notre newsletter et, en cadeau de bienvenue, accédez à notre Ebook WE DEMAIN




WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE