Adieu argent, caisses et étiquettes : on a testé le Magasin gratuit, à Rennes

Reportage

Par Camille Soligo I Publié le 17 Mars 2016

Pour changer les rapports à la consommation et éviter le gaspillage, un collectif rennais a ouvert une boutique où tout se partage librement et gratuitement. Ce qui n’empêche pas ses clients de rester exigeants... Reportage.


Le magasin gratuit de Rennes lors de l'un de ses événements à l'extérieur de ses portes (Crédit : Le magasin gratuit/Facebook)
Le magasin gratuit de Rennes lors de l'un de ses événements à l'extérieur de ses portes (Crédit : Le magasin gratuit/Facebook)
Sur le trottoir, Zina et Bilal, la trentaine, roulent leurs cigarettes adossés à la porte d'entrée verte, usée par le temps, surmontée d'un panneau fait main sur lequel on peut lire "Magasin gratuit". "Ça caille, hein !" s'exclame Bilal en jouant avec son briquet. "On vient donner un coup de main", poursuit-il, le regard tourné vers sa compagne Vanessa, qui anime des cours de couture à l'étage.

Le collectif écologique La Souris Verte a ouvert ce magasin sans argent il y a trois ans, au rez-de-chaussé des locaux de l'association Et si on se parlait ? , qui y accueille des personnes isolées. Il en a fait un espace de gratuité dont l'objectif est de prôner le partage et le recyclage en questionnant notre rapport à l'argent. Chacun peut apporter ou prendre ce qu'il veut, sans aucune contrepartie.

Les permanences sont assurées par quatre membres permanents, Stoine et Erwan, les deux gérants, et par deux bénévoles, Zina et Bianca. Ils sont épaulés par une dizaine d'autres bénévoles viennent aider à ranger les objets donnés et accueillir les clients.
 
"Il n'y a pas de contrôle sur l'origine sociale. Riches ou pauvres, fille ou garçon, noir ou blanc, étranger ou français. Ici, le mot mixité sociale prend tout son sens, il n'y a pas de rapport de domination", explique Erwan, le gérant du magasin.

Se décrivant comme un "fervent militant" , il précise que ce magasin "n'est pas un espace caritatif, c'est notre manière de trouver des solutions contre le système capitaliste qui encourage le gâchis".


Les règles du jeu selon Erwan (Crédit : Camille Soligo)
Les règles du jeu selon Erwan (Crédit : Camille Soligo)
Polaire bleue à l'effigie de Tintin, chaussures de randonnée aux pieds et barbe de trois jours, il n'est pas arrivé là par hasard. Plus jeune, Erwan a bénéficié des Restos du cœur :  "Je l'ai très mal vécu, j'étais mal à l'aise avec la notion de mendicité", se souvient-t-il.

En dehors du Magasin gratuit, Erwan ne travaille pas. Par choix. Il touche le RSA (Revenu de Solidarité Active) et se consacre à mettre en place les arrivages et accueillir les clients en s'assurant que tout le monde obtient sa part du gâteau. Son crédo : "Je préfère être reconnu par ce que je fais".

  
Si la gratuité intrigue et motive les passants qui franchissent le seuil du magasin, ils n'emportent pas n'importe quoi pour autant. Marie, étudiante de 26 ans, tient sous le bras un pull Zara en maille jaune moutarde qu'elle n'aurait pas les moyens d'acheter dans les "vrais magasins".

Pour elle, pas question de rapporter quelque chose pour ne pas le porter ensuite, alors qu'il pourrait servir à quelqu'un d'autre. Au delà du manque de moyens financiers, elle vient ici par conviction : "Les grandes surfaces, je n'y vais qu'en dernier recours !" 


Si Mari ne fait "que" passer, d'autres habitués du magasin y sont devenus bénévoles. Bianca, une trentenaire sans emploi, entre avec un large sourire. Erwan l'accueille dans sa langue natale, le roumain :"Ce faci ?" (comment ça va ?)

Vêtue d'un survêtement aux couleurs du PSG - "celui-là je l'ai acheté", plaisante-t-elle -, Bianca raconte que le Magasin gratuit lui a permis de sortir la tête de l'eau après s'être retrouvée à la rue. "Je me sens malade si je ne viens pas ici", affirme la bénévole. Plus qu'un magasin, ce lieu est un concentré de lien social.

De gauche à droite : Erwan et Stoine, les gérants du magasin gratuit (Crédit : Camille Soligo)
De gauche à droite : Erwan et Stoine, les gérants du magasin gratuit (Crédit : Camille Soligo)

Une zone de gratuité qui laisse encore les passants dubitatifs

Malgré les encouragements chaleureux d'Erwan, cette zone de gratuité totale laisse encore les passants dubitatifs. Ceux qui y viennent pour la première fois décrochent des sourires timides, des regards hésitants, presque gênés. Une cinquantaine de "clients" ont défilé au Magasin gratuit aujourd'hui. Erwan est très satisfait.

Dehors, malgré le froid, Bilal fume sa troisième cigarette silencieusement alors que Zina s'apprête à aller chercher sa fille à la crèche. Quant à Eric, qui part à Strasbourg la semaine prochaine, il n'a pas trouvé de pull chaud à son goût. Confiant, il reviendra samedi. "Je trouverai : j'en suis sûr !" 

Camille Soligo

N.B : Le Magasin gratuit est ouvert les mercredis et samedis de 14h30 à 18h30 dans les locaux de l’association "Et si on se parlait", 19 rue Legraverend à Rennes.






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