Brésil : Des agrocarburants bons pour le climat… et les sols tropicaux

I Publié le 8 Janvier 2016

ANALYSE. Par Edouard Lanckriet, doctorant en économie industrielle au CIRED, avec le soutien de l'Institut de la mobilité durable et de la fondation Renault.


Culture de canne à sucre (Crédit : Louise Ravier/Flickr)
Culture de canne à sucre (Crédit : Louise Ravier/Flickr)
Et si les agrocarburants, souvent perçus comme anti-écologiques, pouvaient être bénéfiques pour le climat ? Dans le cadre de ma thèse, je me suis intéressé au cas du bioéthanol au Brésil. Mes recherches m'ont fait découvrir que ce pays avait incorporé des techniques issues de l'agroécologie pour enrichir les sols et stopper leur érosion. Résultat : des cultures de canne à sucre plus écologiques, mais aussi une solution prometteuse pour le stockage du CO2.

Le Brésil est le premier producteur mondial d’éthanol de canne à sucre, un agro-carburant à qui le pays doit son indépendance énergétique et qui est présenté comme le plus efficace en termes de réduction des émissions de CO2. Cet "atout" climatique est cependant limité par le mode de culture de la canne à sucre : une agriculture intensive très mécanisée qui peut entraîner la destruction des sols par érosion.

Mais, depuis 2007, une véritable révolution agricole est en marche : le Brésil adapte les principes de l’agroécologie à la culture de la canne, qui devient "régénératrice de sol" en enrichissant celui-ci en CO2 puisé dans l’atmosphère.

Edouard Lanckriet (Crédit : DR)
Edouard Lanckriet (Crédit : DR)

Une production électrique équivalente à dix centrales nucléaires

Pour l'heure, cette pratique n’existe qu’à l’échelle expérimentale, mais si le Brésil parvient à étendre ce modèle "agro-écologique intensif" à l’ensemble des cultures de canne du pays, il pourrait participer à un mode de croissance véritablement durable.

Car au Brésil, la canne à sucre ne sert pas qu’à produire du carburant et du sucre : les avancées de la recherche brésilienne devraient bientôt permettre de l’utiliser comme substitut au pétrole dans toute l’industrie pétrochimique, en particulier dans la production de diesel, de kérosène ou de molécules à hautes valeur ajoutée industrielle.

Les déchets de canne à sucre sont quant à eux transformés en électricité : chaque usine de canne alimente le réseau et leur potentiel cumulé de production électrique atteint 12 GW, soit l’équivalent de dix centrales nucléaires de taille moyenne.

Atteindre l'indépendance énergétique en dix ans

Pour comprendre l’origine du "modèle brésilien" il faut remonter à 1975. Suite au premier choc pétrolier, la dictature militaire alors au pouvoir impose une politique industrielle très ferme visant à atteindre en dix ans l’indépendance énergétique.

La canne à sucre est le candidat idéal : elle permet la production d’éthanol à haut rendement, un excellent substitut à l’essence connu depuis les débuts du moteur à explosion. La motivation initiale du Brésil n’est donc pas liée à la protection de l’environnement ou du climat, elle est d’ordre purement économique et stratégique.

L'importance des normes européennes

Le défi n’en est pas moins colossal et le gouvernement investit massivement dans l’ingénierie et la recherche scientifique pour adapter le parc technologique et industriel du Brésil à l’éthanol. Si l'objectif est atteint dès 1985, avec près de 50 % des véhicules fonctionnant au bioéthanol, cette révolution n'a rien de "durable" du fait de l'érosion des sols.

Il faudra pour cela attendre les années 2000, lorsque les ambitions du gouvernement brésilien d’exporter son éthanol se heurtent aux normes environnementales imposées par les marchés internationaux, notamment européens. Ces normes ont poussé le gouvernement brésilien à adopter une série de mesures environnementales et à "commander" à sa recherche scientifique une méthode de culture plus durable pour la culture de canne à sucre afin de produire un éthanol reconnu comme "vert" et qui puisse passer les frontières.

(Crédit : Schreib-Engel/Pixabay)
(Crédit : Schreib-Engel/Pixabay)

Abandonner les méthodes agricoles occidentales

Mais cela requiert une révolution agricole de fond. Au Brésil, l’agriculture s’est développée à partir de matériel et de méthodes importées d’occident, donc non adaptées aux conditions tropicales. La culture de canne en particulier a été adaptée aux machines agricoles occidentales alors que le bon sens aurait été de faire l’inverse : adapter les machines agricoles aux besoins des sols et des cultures tropicales ; les chercheurs brésiliens parlent là du "paradoxe agricole tropical".

Stopper l'érosion des sols

C’est surtout la pratique du labour qui a des conséquences ravageuses sur les sols tropicaux. Le labour consiste à retourner la terre pour enfouir la couche de végétaux qui couvre le sol et oxygéner ce sol. Cela stimule l’action des micro-organismes du sol qui transforment les débris végétaux en éléments nutritifs pour les plantes. Le sol est donc ponctuellement plus fertile, mais il a perdu la couche de végétaux qui le protège.

Par le labour, le sol perd la couverture végétale qui le protégeait de l’érosion et dont la décomposition lente l’enrichissait en éléments nutritifs. Le sol devient donc incapable de se régénérer naturellement et, surtout, est exposé à l’érosion.... qui risque de le détruire.

Sous nos climats tempérés cette pratique ne détruit "que" lentement les sols car le gel annuel limite l’action des micro-organismes et l’intensité modérée du climat limite l’érosion. En climat tropical, l’intensité climatique accélère ces processus et expose les sols à un risque de destruction radicale et sans retour possible.

Enfouir entre 3 et 6 tonnes de CO2 par hectare et par an

À l’opposé de cette agriculture conventionnelle basée sur le labour se développe l’agroécologie qui valorise des principes mêlant le mélange des cultures et le non retournement de la terre permettant le maintien permanent au sol d’une couche de végétaux. Concrètement, il s’agit d’abandonner le labour afin de laisser au sol un tapis permanent de végétaux en décomposition : cette simple couche de paille alimentée par les feuilles tombées au sol permet de protéger le sol de l’érosion et la décomposition lente de ce tapis végétal fertilise le sol en continu, naturellement.

C’est simple, mais ça change tout ! Pour le Brésil, il s’agit d’une véritable rupture de paradigme agricole qui transforme la culture de canne en puits de CO2 : le sol s’enrichit littéralement en carbone puisé dans l’atmosphère, il est durablement amélioré, ainsi que l’ensemble des services écosystémiques qu’il fournit. Chaque hectare de sol ainsi cultivé au Brésil peut stocker entre 3 et 6 tonnes de CO2 par an.

Une forêt brulée pour la déforestation au Brésil. (Crédit : Wikimedia Commons)
Une forêt brulée pour la déforestation au Brésil. (Crédit : Wikimedia Commons)

La forêt amazonnienne non menacée

Cet objectif est assorti d’une réglementation très stricte, qui limite l’extension de la culture de canne aux anciens pâturages dégradés, libérés par la politique d’intensification de l’élevage. Des terres en processus d’érosion avancé sur lesquelles la culture de canne permet de reconstituer le sol.

Enfin, la législation interdit formellement l’extension des cultures de canne à l’Amazonie ou à toute zone forestière. Ceci dit l’extension de la culture de canne met beaucoup moins en péril la foret amazonienne que la culture de soja, le climat amazonien ne convient pas à la culture de canne dont les zones de cultures principales sont situées à plus de 2 000 km de la forêt amazonienne.

Un modèle inspirant pour les autres pays tropicaux

Le modèle brésilien n’est pas encore absolument "durable", mais il est en évolution permanente et sa trajectoire est unique au monde. Si la stratégie du Brésil aboutit, à savoir créer un système industriel alimenté par de l’énergie et des molécules produites durablement à partir de ressources renouvelables locales, le pays aura réussi à créer des industries dont le fonctionnement "répare" l’environnement et stockent du CO2.

Le modèle de développement brésilien, basé sur une intelligence systémique du territoire, est une alternative aux modèles de développement classiques qui pourrait inspirer les pays tropicaux, en particulier ceux d’Afrique qui sont confrontés aux mêmes enjeux d’intensification et d’industrialisation de la production dans un contexte de très grande fragilité environnementale.


Abonnez-vous à notre newsletter et, en cadeau de bienvenue, accédez à notre Ebook WE DEMAIN




WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE