Crise de l'agriculture : c'est le modèle qui est en cause

I Publié le 4 Septembre 2015

[Le regard de Gilles Luneau] Les tracteurs descendent dans la rue. Mais on est loin d'une crise alimentaire, et ce ne sont pas les paysans qui réclament des subventions, mais les lobbys agro-industriels. Explications.


(Crédit : Wikimedia)
(Crédit : Wikimedia)
Il a suffi à la FNSEA d’un millier de tracteurs pour rafler 3 milliards d’euros (sur trois ans) au gouvernement. Un millier de tracteurs pour faire croire au Premier ministre, Manuel Valls, que tout le monde rural était dans la rue et toute l’agriculture en crise ! En vérité, il y a belle lurette que la FNSEA ne se préoccupe plus du monde rural, elle l’a dynamité en quelques dizaines d’années de mainmise sur la politique d’aménagement du territoire.

Parlons maintenant des "exploitants agricoles" qu’elle représente : la ferme France compte 490 000 exploitations. Aux dernières élections professionnelles (2013), la FNSEA et son organisation de jeunesse, les Jeunes Agriculteurs, ont remporté 53,4 % des suffrages, mais il y avait 54,34 % d’abstention, cela veut mathématiquement dire que la FNSEA représente un quart des agriculteurs.

Dérégulation européenne

La FNSEA porte la voix des éleveurs qu’elle a entraînés dans l’industrialisation et le mirage des marchés à l’exportation, au mépris du devoir de nourrir d’abord le pays. Car il est temps de le dire haut et clair, la crise de l’élevage touche les élevages – moyens et gros - fondés sur le modèle industriel. Elle est due à l’effet ciseau de la baisse des cours de la viande et du lait, du prix élevé des céréales et d’une baisse des exportations.

(Crédit : Luctheo / Pixabay)
(Crédit : Luctheo / Pixabay)
​Situation qui résulte du soutien et de la participation active de la FNSEA aux décisions politiques qui ont amené la dérégulation européenne des productions agricoles, la transformation des herbivores en granivores (qui rend les éleveurs dépendants des céréaliers du même syndicat qu’eux) et au choix national de privilégier l’agriculture d’exportation : elle concerne entre 7 et 10 % des volumes globaux de production mais désorganise toute l’économie agricole.

Selon le ministère de l’agriculture, la crise affecterait 20 000 des 200 000 élevages. On est bien loin d’une crise de l’agriculture ! Et pour sauver ces faillis de leur propre modèle, le gouvernement aligne sans sourciller 3 milliards d’aides publiques ! Depuis quand l’argent public sert-il l’investissement privé ? Qui plus est, pour investir dans un modèle alimentaire largement décrié par la société civile tant pour sa piètre qualité gustative, que ses risques sanitaires et son impact environnemental !

Les fermes à la casse

Je vous épargne la division 3 milliards/20 000 fermes, car ce sont peut-être 2 000 fermes qui profiteront du contribuable : les futures "fermes" de 1000, 2000, 3000 vaches ! Les autres iront à la casse, comme les centaines de milliers qui les ont précédées depuis les années 70 où la FNSEA a pris en main la cogestion de l’agriculture. Voilà donc un gouvernement socialiste, déjà ligoté par le chômage, qui paie un syndicat (membre du MEDEF) pour éliminer des fermes, licencier et robotiser l’industrie agroalimentaire !

Pratique d’investir avec l’argent des autres. Quant à l’abaissement des normes réclamé par le président de la FNSEA, c’est un plaidoyer pour désobéir aux quelques normes environnementales européennes gagnées par la société civile et déroger aux normes de qualité qui renchérissent le prix des produits à l’export. Baisse des normes qui favoriserait aussi les importations.

Le symbole des mille tracteurs

L’allègement de cotisations sociales grossirait les bénéfices des agroindustriels et mettrait en danger la retraite des petits agriculteurs. Pour résumer, la FNSEA démontre qu'elle est aujourd'hui devenue la Fédération nationale de syndicats d’entreprises agroindustrielles. Sa pression politique et le symbole des mille tracteurs ont du sens : des machines pour continuer à broyer le destin de l’agriculture à visage humain.

Gilles Luneau
Journaliste à We Demain, grand reporter et rédacteur en chef de Global Magazine

@GillesLuneau


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