Du narcotrafic au modèle social : rencontre avec l'alchimiste de Medellin

Par Victor Raison I Publié le 4 Janvier 2016

La deuxième métropole colombienne doit beaucoup aux mesures progressistes de son maire, Aníbal Gaviria Correa, qui vient de quitter ses fonctions début 2016. "We Demain" l'a rencontré à Paris, pour évoquer le destin d'une ville devenue laboratoire vivant de l'innovation sud américaine.


Aníbal Gaviria Correa (Crédit : Andres Zapata/mairie de Medellin)
Aníbal Gaviria Correa (Crédit : Andres Zapata/mairie de Medellin)
La transformation d’une ex-capitale du crime en "hub" de l’innovation latino-américain, c’est lui. Partout dans le monde, son action à la tête de Medellin est citée en exemple. Aníbal Gaviria Correa refuse pourtant de s’attribuer les honneurs, à l’instar du titre de la "ville la plus innovante " décerné par le Wall Street Journal en 2013.

Le mérite de cette métamorphose urbaine, selon l’ancien maire, revient à ses 2,5 millions de concitoyens, les Paisas : "Medellin, c’est le résultat de la construction sociale et culturelle de ses citoyens."
 
Nous l’avons rencontré à Paris, à l’occasion de la COP21, un mois avant qu’il ne quitte le siège conquis en 2012, après quatre ans passés à la tête du département d’Antioquia - dont Medellin est capitale. "Ma vie a toujours été liée au service public", résume cet ancien rédacteur en chef du quotidien local et propriété familiale El Mundo. En réalité, c’est après l’assassinat par les FARC-EP de son frère, alors gouverneur d’Antioquia, qu’il s’est engagé en politique, mettant de côté sa carrière dans le privé.

Vue aérienne de Medellin (Crédit : ACI – Agency of Cooperation and Investment of Medellin and Metropolitan Area)
Vue aérienne de Medellin (Crédit : ACI – Agency of Cooperation and Investment of Medellin and Metropolitan Area)

Un modèle urbanistique basé sur un ambitieux programme social

De quelle métamorphose parle-t-on ? Deuxième métropole de Colombie, "la ville de l’éternel printemps" est passée de l’état de déliquescence, sous le règne de Pablo Escobar, à un modèle urbanistique faisant primer la qualité de vie sur tout le reste.
 
Dans les années 1990, Medellin vivait une guerre quotidienne, avec l’un des taux d’homicide les plus élevés du monde : près de 400 meurtres pour 100 000 habitants. Il a été divisé par dix pour atteindre son plus bas niveau depuis 40 ans. Conséquence, les investissements économiques ont repris.

À l’origine de ce miracle social, les chefs de quartiers ont reconquis les rues une à une. À leur côté, les élus locaux ont multiplié les coups de filets anti-corruption et surtout financé un ambitieux programme social. Les débuts de cette politique remontent à 2003 et à l’élection d’un maire sans appartenance politique, Sergio Fajardo. Cet ancien professeur de maths a tout misé sur l’aménagement urbain et l’éducation.

Les 
Parques Bibliotecas en sont le symbole. Implantés dans les quartiers marginalisés, ces centres culturels publics donnent accès à Internet, à l’éducation et permettent aux citoyens de réunir pour débattre et s’auto-organiser.

Le Métrocable de la ville (Crédit : ACI – Agency of Cooperation and Investment of Medellin and Metropolitan Area)
Le Métrocable de la ville (Crédit : ACI – Agency of Cooperation and Investment of Medellin and Metropolitan Area)

Le téléphérique de Medellin, symbole d'une nouvelle qualité de vie

Aníbal Gaviria Correa n’a pas dévié de cette ligne, menant le combat sur deux fronts "indissociables" : "le développement social et le développement urbain". Symbole de cette double stratégie, le téléphérique de Medellin, le fameux Metrocable, conçu par la société grenobloise Poma.

Sa première ligne a été inaugurée en 2004, suivie de deux autres. Des voies suspendues qui, peu à peu, reconnectent les communautés les unes aux autres, désenclavant des quartiers comme la 
Communa 13, un barrio jadis sous le contrôle des FARC.

Et ce n’est pas fini. Signé en décembre 2014, le 
Plan de Ordonamiento Territorial (plan d’agencement du territoire) est la feuille de route de Medellin pour les quinze prochaines années. Il prévoit d’accroitre encore la mobilité et les échanges - deux nouvelles lignes de Métrocable sont en cours de construction - et d’améliorer la qualité de vie grâce à des projets écologiques.

Le plus ambitieux d’entre eux, 
Parques del Rio ("les parcs de la rivière"), vise à faire de la rivière Medellin l’ossature verte de la ville. Les autoroutes qui la bordent seront enterrées, au profit d’espaces verts. Plusieurs projets de pistes cyclables et piétonnes sont déjà en cours, mettant progressivement l’automobile… à pied !

La plaza Cisneros (Crédit : Jorge Láscar/Wikimedia Commons)
La plaza Cisneros (Crédit : Jorge Láscar/Wikimedia Commons)

Une recette transposable à d'autres villes d'Amérique latine

Derrière ce vaste plan de piétonisation, une volonté : l’espace public doit être celui où "les citoyens se retrouvent sur un pied d’équité, où nous brisons toutes les inégalités qui se sont construites pendant tant dannées", estime Aníbal Gaviria Correa. Égalité sur l’espace publique, égalité dans l’accès à l’éducation : la recette est transposable à d’autres villes, assure l’ancien maire. En tête, celles d’Amérique latine, dont les problématiques (violence, inégalités, narco-trafic) sont comparables à celles qu’a connues Medellin.
 
En Colombie, où un élu local a interdiction de se présenter à leur propre succession, à quel futur aspire-t-on après un mandat si fructueux ?
 
"Je me laisse une année, d'une part pour moxygéner, mais également pour que les citoyens de Medellin se reposent de ma présence, explique Aníbal Gaviria Correa, qui a eu 50 ans cette année. Je ne sais pas quelle sera la prochaine étape pour moi, je nai jamais été obsédé par l'idée de mener une carrière politique. Et jespère ne jamais l’être. En revanche, je souhaite continuer à accepter avec enthousiasme les défis que la vie minvite à relever."

Avec ou sans lui, Medellin est en passe d’accomplir le sien.

Victor Raison.






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