Face à l'immobilisme des États, cet Américain organise le Parlement mondial des maires

Interview

Par I Publié le 24 Mars 2016

Persuadé que la gouvernance locale est la réponse à la crise démocratique, le politologue Benjamin R. Barber travaille au lancement du Global Parliament of Mayors, dont la première session se tiendra en septembre à La Haye. We Demain l'a rencontré à Paris.


Benjamin R. Barber à Paris, devant les éditions Rue de l'échiquier (Crédit : LC)
Benjamin R. Barber à Paris, devant les éditions Rue de l'échiquier (Crédit : LC)

Il se revendique "europhile de nature", mais avant tout "urbanophile". Né et vivant à New York, Benjamin Barber a étudié en Suisse, puis à Paris, avant de partir s'installer quelques temps à Berlin et Londres. Ce docteur en politique a fait des villes son cheval de bataille, persuadé qu'elles renferment la solution aux "grands maux de notre temps face auxquels les États-nations sont paralysés".

Dans son essai Et si les maires gouvernaient le monde ? (2015, ed. Rue de l'Échiquier), Benjamin Barber revient sur les expériences urbaines novatrices d’une douzaine de maires du globe et détaille son nouveau projet : un Parlement mondial des maires (Global Parliament of Mayors), dont la première session aura lieu l
es 10,11 et 12 septembre à La Haye (Pays-Bas). We Demain l’a rencontré à Paris. Entretien.



Image d'illustration (Crédit : Global parliament of mayors)
Image d'illustration (Crédit : Global parliament of mayors)

We Demain : Vous organisez en septembre la première session d'un parlement inédit : celui des maires du monde entier. Vaste chantier ! Combien d'élus pensez-vous pouvoir réunir ?
 

Je vous dirai ça en septembre ! Nous avons invité 200 maires des villes de toute la planète. J’insiste sur la dimension internationale de notre réseau : il ne s’agit pas de créer un énième réseau américano-européen, mais bien d’englober également les pays du sud-ouest, les Africains… Pour l’heure, nous comptons parmi nous, outre de nombreux maires des États-Unis et de l’Union européenne, les maires de Dakar, de deux villes de Gambie, du Cap, d’Amman (Jordanie), de Singapour, d’Hiroshima, de Rio, de Bogota, de Medellin, de Mexico…
 

Ces maires sont-ils venus vers vous spontanément ?
 

Certains m’ont appelé une semaine après la publication de mon livre ! C’est le cas d’Eric Garcetti, l’actuel maire de Los Angeles. Sans même me connaître, il à donné mon ouvrage en main propre à Obama. C'est aussi le cas, pour ne citer que quelques exemples, de Patricia de Lille, la maire du Cap, qui m’a tout de suite contacté, comme Park Won-soon, le maire de Séoul, à qui je suis allé rendre visite immédiatement après la sortie de mon essai. Mais la participation des maires au Parlement est conditionnée par plusieurs critères.


Benjamin Barber (Crédit : DR)
Benjamin Barber (Crédit : DR)
Lesquels ?

Les maires doivent représenter des villes de plus de 200 000 habitants ou, dans le cas de communes plus petites, se fédérer en délégations. Un autre point essentiel est leur engagement : les maires doivent vraiment croire à ce parlement mondial. Ce n’est pas "juste un nouveau réseau" d’interconnection entre les villes, à l’image des nombreux collectifs déjà existants, comme le CGLU, l'Iclei, le City Protocol ou le C40 … Non, c'est un réseau qui s’appuie sur tous les précédents, à la différence qu’il est le seul à être amené à être vraiment puissant.
 
En quoi ce réseau aurait-il plus de poids politique que les autres ?

Nous sommes différents car nous allons nous structurer de manière à parler d’une même voix. Nos décisions communes se baseront sur la jurisprudence et parleront le langage du droit. Notre voix va être entendue car les villes produisent 80 % du PIB mondial : les maires disposeront, ensemble, d’un poids politique pour être entendus par les États qui perçoivent leurs richesses sans leur donner assez de moyens pour régler leurs problèmes.

Remédier à ce déséquilibre, c'est possible ?

Oui. Si une ville demande à un gouvernement de recevoir les ressources qui lui sont dues, elle n’aura aucune chance. Mais si toutes les villes le font ensemble, alors elles auront la possibilité réelle de prendre le pouvoir. L’idée est simple, mais efficace : là où les États se replient, les villes se relient. Les villes sont ainsi mieux placées que les États pour répondre aux enjeux du XXIe siècle.


Benjamin Barber au cours de l'un de ses meetings avec les maires, ici avec à gauche la directrice exécutive du GPM Eileen Woods et le maire de Bristol, George Ferguson à droite (Crédit : GPM)
Benjamin Barber au cours de l'un de ses meetings avec les maires, ici avec à gauche la directrice exécutive du GPM Eileen Woods et le maire de Bristol, George Ferguson à droite (Crédit : GPM)
Pourquoi les villes travailleraient-elles mieux ensemble que les États ? 

Parce qu'elles ont des intérêts en commun que les gouvernements n'ont pas, ou du moins pas de la même façon. Ne dit-on pas que les États sont des adversaires naturels ? Contrairement à ces derniers, les maires ne sont pas englués dans leurs combats idéologiques ou dans leurs intérêts diplomatiques : eux cherchent avant tout à répondre pragmatiquement à des problématiques locales. Un exemple concret et actuel est celui de la collaboration entre l'État belge et l'État français en matière de terrorisme : les résultats sont catastrophiques. Alors que les services de police des deux pays, eux, ont réussi à s'accorder. C'est la même chose avec les villes - elles ne travaillent pas ensemble par altruisme, mais pour avancer.

Comment un parlement mondial va-t-il favoriser ces collaborations ?

En adoptant une législation commune, à laquelle les villes seront libres de souscrire. L'idée est de suivre une politique qui part du bas, pour aller vers le haut, ce que nous appelons le bottom-up, afin de faire émerger partout des partis politiques des villes. In fine, c'est grâce à un mouvement politique que les citoyens, qui vivent de plus en plus dans les villes, pourront récupérer leurs ressources.

Quel est votre plan de bataille pour y parvenir ?

Nos trois premiers chantiers, sur lesquels nous allons nous accorder, sont les suivants : la gouvernance, les réfugiés et le climat, trois domaines dans lesquels les États se montrent complètement impuissants. Regardez ce qu'il s'est passé avec la COP21 : 21 années de bavardages et de futilités pour parvenir à un vague accord qui, trois mois après, se délite déjà !

Sur le climat, qu'apporterait de plus un accord entre villes ?

Prenez une ville qui fonctionne à l'énergie nucléaire, une autre au charbon et une dernière à l'hydroélectricité. Ensemble, elles seront plus facilement capables de se mettre d'accord sur des mesures communes, sur la base d'une monnaie verte par exemple. Ces intérêts croisés sont les mêmes en ce qui concerne les réfugiés : si une ville comme New York ou Hambourg décide de leur accorder un type de visa urbain, pour qu'ils aient le droit d'y travailler et d'y vivre décemment, tous les réfugiés du pays vont s'y précipiter et ces villes seront alors acculées. Mais si toutes les villes le font, elles court-circuitent les États.


Anne Hidalgo, maire de Paris (Crédit : Remi Jouan/Wikimedia Commons)
Anne Hidalgo, maire de Paris (Crédit : Remi Jouan/Wikimedia Commons)
Mais les organisations et administrations territoriales sont différentes d'un pays à l'autre. Et en France, les moyens des villes ne cessent de baisser. 

Ce qui va motiver les maires de France à participer au Parlement. J'ai déjà rencontré Anne Hidalgo qui est en train de faire bouger Paris avec beaucoup de conviction. Mais toute seule, elle a moins de poids. Alors imaginez si Marseille, Lyon, Lille, Paris, Bordeaux, Toulouse participent à un même réseau, et qu'en plus il est international ! Les villes françaises sauront alors répondre à leurs problématiques principales : l'inclusion citoyenne, le multiculturalisme et la tolérance. Et ce, même dans un État centralisé, où les appareils politiques sont omniprésents.

N'est-ce pas un brin idéaliste ?

Bien sûr que c'est idéaliste. Mais le principe de démocratie l'est aussi. Ou celui de civilisation. Ou tous les principes que nous partageons et auxquels nous croyons. La réalité, c'est les banques, l'économie capitalistique mondiale, le terrorisme : une réalité très sombre, dans laquelle les idéaux sont encore plus importants, car porteurs de changement. Il faut rallumer les lumières ! Je suis convaincu que les villes représentent ces lueurs d'espoir dont nous avons besoin pour avancer dans ce monde globalisé. Rendez-vous en septembre.


Abonnez-vous à notre newsletter et, en cadeau de bienvenue, accédez à notre Ebook WE DEMAIN




WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE