"France et Allemagne, en ordre de bataille pour les énergies vertes"

Par Fabien Chatel I Publié le 31 Janvier 2014

Par Fabien Chatel, chef de projet chez ITE, une société européenne basée à Bruxelles spécialisée sur les questions environnementales et de développement durable.


Passerelle des Deux Rives entre Strasbourg et Kehl @ Mathieu Nivelles
Passerelle des Deux Rives entre Strasbourg et Kehl @ Mathieu Nivelles
La conférence de presse du président de la République, mardi 14 janvier, est passée à la postérité à plus d’un titre. Parmi ses nombreuses prises de position, celle relative à son projet de coopération franco-allemande sur les énergies renouvelables a pris de court les observateurs.​


Un « Airbus de l’énergie » : l’expression est lâchée. Une idée intéressante au regard des engagements des deux pays en faveur de la transition énergétique et de leur excellence technologique. Après le succès de partenariats comme celui entre E.ON et GDF Suez, d’autres suivent d’ores et déjà dans le secteur des renouvelables, notamment avec l’alliance entre EDF, Alstom et l’Allemand WPD.
 
Concrétiser les annonces françaises en faveur de la transition énergétique
 
« Une grande entreprise franco-allemande pour la transition énergétique ». François Hollande n’a pas raté son effet d’annonce. Au risque de provoquer une grande circonspection à Berlin comme à Paris. Mais surtout pour agiter les particules alors que la France patine dans ce domaine, et s’est encore fait épingler par la Cour des Comptes pour sa gestion peu efficiente. Les deux pays ont le savoir-faire nécessaire et auraient tout à gagner d’une coopération étroite, basée sur le modèle de l’entreprise internationale Airbus, aujourd’hui géant mondial de l’aéronautique.
 
France et Allemagne ont toutes deux pris des engagements importants en matière de transition énergétique, même si le gouvernement socialiste n’a pas encore formalisé celui de la France par des objectifs chiffrés. France et Allemagne vont toutes deux devoir diversifier leur mix énergétique afin de pallier à la réduction voire, dans le cas allemand, à l’abandon du nucléaire et au refus du gaz de schiste. France et Allemagne ont toutes deux un double intérêt économique à se lancer dans les renouvelables : constituer une filière industrielle d’excellence et créer de nombreux emplois, et réduire les importations d’énergie.
 
Surpris, du moins en apparence, le gouvernement d’Angela Merkel, par l’intermédiaire de Sigmar Gabriel, ministre de l’Economie et de l’Energie, s’est immédiatement déclaré prêt à débattre de ce projet avec la France. « Le contenu exact [de la proposition de François Hollande] fera l’objet d’intenses discussions dans les prochains jours et les prochaines semaines », a ainsi déclaré M. Gabriel, non sans une certaine prudence.
 
Un projet initié par l’Allemagne en 2012
 
En réalité, l’idée de créer un Airbus de l’énergie date de 2012 et est le fruit de Peter Altmaier, alors ministre de l’Environnement de la chancelière. Suivi dans cette démarche par Delphine Batho avant son éviction du Gouvernement, cette dernière avait déclaré, en mai 2013, que les deux pays « veulent faire de la transition énergétique le nouveau moteur de la coopération franco-allemande ». Réactivé, le projet est aujourd’hui une priorité de l’agenda de François Hollande. Dès le 19 février prochain, la France fera « un certain nombre de propositions franco-allemandes » et aura « identifié des entreprises, des laboratoires de recherche qui sont prêts à se réunir ».
 
Parmi les secteurs de coopération ayant été évoqués figurent les « technologies de rupture », visant à optimiser les capacités de production électrique, ainsi que le stockage de l’énergie. Peter Altmaier souhaitait quant à lui que la France et l’Allemagne s’associent pour concurrencer la Chine sur le terrain de la conception et de la réalisation d’appareils photovoltaïques.
 
Déjà dans les années 2000, des projets franco-allemands avaient émergé, mais sans se concrétiser de manière systématique. En effet, les alliances énergétiques entre les deux pays ont souvent échoué. Ce fut le cas lors désengagement d’EDF d’EnBW, avec la revente de 45 % de sa participation dans le producteur d’électricité allemand. Ou encore, en 2009, lorsque Siemens a souhaité entrer dans le capital d’Areva afin de faire fructifier leur coopération réussie autour de l’EPR : in extremis, les autorités françaises avaient finalement fermé la porte à une telle opération. Et le schéma fut également similaire entre E.ON et GDF Suez. Leur fusion ayant échoué, les deux groupes sont néanmoins parvenus à des accords par la suite, notamment dans le cadre d’accords d’échanges de capacités de production d’énergie.
 
L’éolien offshore, premier domaine de coopération ?
 
Aujourd’hui, c’est dans le domaine des énergies renouvelables que les deux pays vont être amenés à partager leurs compétences de manière durable. Le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) travaille par exemple sur un projet franco-allemand d’usine géante de cellules photovoltaïques, en collaboration avec l’Institut Fraunhofer de Fribourg, spécialisé dans les systèmes solaires. De fait, comme l’explique Jean Therme, directeur délégué aux énergies renouvelables au CEA, « il faut viser une production de masse, de 1 à 5 gigawatts par an pour être compétitif, ce qui suppose de mettre en commun les laboratoires ».
 
Il en va de même dans le secteur de l’éolien offshore où la France et l’Allemagne sont appelées à approfondir leur collaboration. En effet, les entreprises françaises EDF Energies Nouvelles et Alstom travaillent actuellement avec l’Allemand WPD sur plusieurs champs d’éoliennes en mer et ont postulé à deux nouveaux marchés au large de Noirmoutier et du Tréport. Partageant leurs compétences, EDF, leader français de l’énergie, apportera sa connaissance des spécificités et des besoins du pays, tandis que WPD, spécialiste de l’éolien, a mené de nombreuses études d’acceptabilité auprès des populations locales et de faisabilité technique. Dans cet appel d’offre et à la différence des autres candidats, ce consortium est d’ailleurs le seul à avoir réalisé des études techniques aussi poussées en Vendée, signe que cette complémentarité entre les Français et les Allemands semble fructueuse, aussi bien sur la plan de l’initiative politique que sur le plan technique. De quoi espérer convaincre le Gouvernement ainsi que Christian de Lavernée et Pierre-Henry Maccioni, préfets des Pays de la Loire et de Haute-Normandie.
 
Un partenariat bilatéral gagnant-gagnant dans la mesure où, parallèlement aux succès du consortium pour l’éolien offshore français, CDC Infrastructure – filiale de la Caisse des Dépôts – va participer à un autre projet de ferme éolienne offshore, Butendiek, aux côtés de WPD en mer du Nord. Alors que la ferme Butendiek doit couvrir en électricité verte quelque 370 000 foyers allemands, chacune des éoliennes développées par EDF Energies Nouvelles, Alstom et WPD fournira 5 000 foyers français.
 
Les projets existent. Les compétences sont complémentaires. L’ambition politique est déclarée. Reste désormais à accomplir le plus dur : formaliser de manière concrète cette nouvelle composante du couple franco-allemand. Une entente rapide entre les deux gouvernements leur permettrait de respecter leurs engagements en matière de développement des énergies renouvelables et de réduction des émissions de gaz à effet de serre, qu’ils ont encore amplifiés en janvier. D’autant que les deux pays ont été sanctionnés par Bruxelles en raison de leurs soutiens publics respectifs envers cette filière. C’est bien connu, l’union fait la force.

Fabien Chatel est chef de projet chez ITE



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