"Grâce au numérique, l'agriculture va dire adieu aux intermédiaires traditionnels"

Interview

Par I Publié le 2 Mars 2016

Le monde agricole est-il en voie d’extinction ? Pas selon Maximilien Rouer, coauteur du livre "Les agriculteurs à la reconquête du monde". Dans un entretien à "We Demain", il explique pourquoi, selon lui, l'agriculture de demain sera plus productive, plus écologique et plus rentable.


Image d'illustration (Crédit : ElasticComputFarm/Pixabay)
Image d'illustration (Crédit : ElasticComputFarm/Pixabay)
Il a fallu deux mois à Maximilien Rouer, ingénieur agronome et fondateur de la start-up BeCitizen, pour coécrire Les agriculteurs à la reconquête du monde. Malade, sous morphine, il n'a pas hésité une seconde quand son ami agriculteur Hubert Garaud, à la tête de Terrena, une coopérative de 25 000 agriculteurs en Loire-Atlantique, l'a alerté :

Maximilien Rouer (Crédit : DR)
Maximilien Rouer (Crédit : DR)
 
"La situation est tellement grave qu'il fallait absolument publier ce livre avant le salon de l'agriculture".

Son ambition : délivrer un message d'espoir. Onze solutions pour les agriculteurs, douze solutions pour les consommateurs et deux solutions pour les territoires, à travers plus de 100 actions qui permettront "aux métiers de la terre de revenir bientôt l'un des plus beaux métiers du monde". We Demain dresse l'état des lieux de l'agriculture française avec Maximilien Rouer. 


We Demain : Pourquoi le modèle agricole français n’est-il, selon vous, plus pérenne ? 

Maximilien Rouer : Nous assistons à un échec économique, social et environnemental. Économique, car deux tiers de nos agriculteurs ont gagné moins que le smic en 2015. Parmi eux, neuf personnes sur dix sont des éleveurs qui ne comptent ni leurs heures, ni leurs journées : ils sont obligés de travailler 7 jours sur 7. Et ils ne gagnent pas leur vie ! En plus, ils n’ont aucune reconnaissance sociale, alors que ce sont eux les acteurs qui nous nourrissent, aménagent les territoires français et rendent notre pays beau. Eux aussi qui sont isolés dans des déserts humains et médicaux, eux qui souffrent de l’érosion, de la perte des sols, de la pollution, du changement climatique… Eux enfin qui sont stigmatisés, et à qui l'on crache à la figure ensuite. C’est une faillite globale. 

Comment est survenue cette faillite ?
 

Le secteur agroalimentaire au sens large n’a pas su prendre un virage systémique décisif entre 1985 et 1995. C’est à ce moment-là qu’on aurait dû commencer à inventer d’autres manières de produire et de vendre. Dans les années qui ont suivi, le pouvoir d’achat des consommateurs a augmenté. Avec pour conséquence des attentes de solutions en matière de santé, d’écologie, d’éthique… 

Mais ces attentes n'ont pas été satisfaites...

Le secteur agro-alimentaire est resté figé sur les anciens schémas de volume et de prix et sur une demande obsolète, celle des années 1950-1980. Il a continué à produire massivement des commodités, des produits standardisés et banals, des minerais de bœufs à moindre coûts… En oubliant que si les hommes et les animaux se nourrissent de façon standard, ils seront standards eux aussi. Seule exception : Carrefour qui, dès 1991, a  compris ce besoin de diversité du consommateur et a ouvert sa filière qualité.

Le manuel de Maximilien Rouer est édité aux éditions JC Lattès. 315 pages, 20 euros.
Le manuel de Maximilien Rouer est édité aux éditions JC Lattès. 315 pages, 20 euros.
Que vont devenir les agriculteurs qui manifestent aujourd'hui leur colère ?
 
Ils vont s’en sortir. Même si là, on est au fond de la piscine. Je ne vois plus aucun agriculteur qui ne soit pas convaincu que nous sommes au bout du modèle. La crise concerne l’ensemble de la filière. Mais elle couvait depuis des années. Le gouvernement, qui porte les agriculteurs à bout de bras, n’a plus les moyens de le faire. Et la guerre des prix des distributeurs n’a rien arrangé, avec les milliards d’euros de marge en moins d’année en année… Mais il n’y a pas le choix. 

Mais comment vont-ils s’en sortir ?

En changeant, en partie, leurs modes de production. En modifiant leur façon de la vendre ensuite. Et enfin, en rééquilibrant le rapport consommation-production. Partout en France émergent des alternatives à l’agriculture intensive : circuits courts, drive, bio, amap, agriculture locale… Avant, nous étions une poignée d’engagés – aujourd’hui, plus de 20 000 agriculteurs sont engagés dans les filières qualité. 26 000 dans la coopérative Terrena ! Et globalement, 15 % des agriculteurs français sont engagés dans des processus alternatifs, ce qui constitue une taille critique relativement élevée. Et cet engagement croît ! Tenez, prenez le changement climatique : les agriculteurs sont notre unique rempart pour faire face, ils sont les seuls professionnels capables de réorganiser la biosphère.

Est-ce là la seule lueur d'espoir ?
 
Bien sûr que non ! En tant que Français, nous sommes systématiquement pris à parti par la concurrence mondiale qui dit que nous, on est encore dans l’agriculture, alors que les autres pays sont tous dans l’industrie pure et dure. Même nos sites d’agriculture intensive, comme l'exploitation Les mille vaches, restent artisanaux par rapport à l’international. Il s’agit de mettre en valeur nos qualités – nous disposons d’un énorme patrimoine en France mais sommes incapables de le voir.


Comment expliquer cette incapacité à mettre ce patrimoine en valeur ? 

Je n’ai pas de réponse, si ce n’est que nous sommes sans doute trop habitués à bénéficier d’un système. C’est la part de responsabilité d’une majorité d’agriculteurs, qui n’avaient jusqu’ici aucune raison de questionner un modèle qui les nourrissait pendant des années. Nous sommes le dernier secteur à sortir d’une gouvernance purement politique, d’une administration au sein de laquelle les subventions étaient encore réparties, avant le début des années 2000, par l’État. Maintenant que le secteur est dérégulé et que le consommateur a pris le pouvoir, les politiques et les syndicats n’ont plus le choix. Sans argent, ils se rallient autour des initiatives à succès et vont aider les agriculteurs à se transformer. De plus en plus de signaux le montrent.
 
Quels sont ces signaux ? 

La FNSEA se dit "pour" le développement des circuits courts, le gouvernement s’intéresse à la production locale… Ces choses-là étaient encore impensables il y a deux ans ! Une révolution est en cours. Le basculement n’est pas simple, mais la crise économique et les nouvelles technologies sont des leviers, et non des obstacles, qui vont nous aider à la "mainstremisation" de nouvelles pratiques.

Image d'illustration (Crédit : Foto-Rabe/Pixabay)
Image d'illustration (Crédit : Foto-Rabe/Pixabay)
Comment ?

Grâce à l’essor d’un Uber de l’agriculture, ou si vous préférez, d’agridroneurs ! Peu importe le nom qu’on lui donne, la vraie révolution aura lieu quand les consommateurs et les urbains contribueront au développement de la ferme. Les agriculteurs sont déjà très occupés. Mais grâce au numérique et aux objets connectés, l’agriculteur du futur va disposer de nouveaux outils qui vont permettre à toute la filière, à son insu, de dire adieu aux intermédiaires traditionnels.

Comment vous imaginez-vous cela ?

Je ne l'imagine pas, c'est déjà en marche ! Tout cela va venir beaucoup plus vite qu’on ne le pense. Les consommateurs vont se regrouper dans des coop, ou sous d’autres structures, et aider l’agriculteur à mieux produire. À l’aide de drones, d’images satellites ou de capteurs développés par les start-up du web 2.0, ils vont mutualiser les intelligences, analyser précisément les données des compositions de leurs sols et de leurs productions… Le tout, d’une façon raisonnée et optimisée. Et le mieux, c’est que ces nouveaux acteurs seront payés pour cela, et que leurs techniques seront exportables partout. 

L'AMAP, pionnier français des circuits courts (Crédit : Wikimedia Commons)
L'AMAP, pionnier français des circuits courts (Crédit : Wikimedia Commons)
Quels seront les avantages pour les agriculteurs ?
 
Ils n’auront plus besoin de pesticides, d’engrais… Les coûts seront moins importants, donc il y aura davantage de marges possibles. C’est indispensable aujourd’hui ! Tout le monde parle de compétitivité, il suffit d’un exemple pour documenter en quoi le numérique, allié à la nature, amènera des changements significatifs. Je suis horriblement positif, mais j’en suis persuadé. Qu’il s’agisse de circuits courts, de bio, tout le monde se pose la question de ce qu’il mange, et la filière agro-alimentaire sera bientôt capable de produire et de vendre même des produits tout faits, mais de qualité.
 
N’est-ce pas une utopie que de se dire qu’on peut se passer de l’agriculture intensive ?
 
Non, je vous assure, pas du tout ! Et il ne s’agit pas de s’en passer, d’ailleurs. Il nous faut un mix pour satisfaire le besoin de diversité du consommateur, entre le bien-être animal et végétal, le local et le bio. Il nous faut toute la palette. On ne peut pas se concentrer uniquement sur le bio, par exemple, puisque dans un an déjà, son cours va s’effondrer. Non, il nous faut nous diversifier. J’en appelle d’ailleurs aux élus – qu’ils nous aident à structurer les appels à projets ! La situation est encore tellement grave qu’il faut que tout le monde se responsabilise pour accompagner ce changement. Mais il y a des raisons d’y croire ! Il faut dire aux agriculteurs de tenir.






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