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Hugues de Jouvenel : « L’économie collaborative peut et doit créer des emplois »

Rédigé le 5 Juillet 2013 | Lu 3734 fois


Fondateur de la revue prospective Futuribles, Hugues de Jouvenel participait cette semaine au Forum de l’Economie Collaborative de Bordeaux. Selon lui, le phénomène du "co-", du couchsurfing au covoiturage, en passant par le coworking, est directement lié aux grandes mutations que traversent nos sociétés développées. A ces dernières de s'adapter à ce nouveau paradigme, où l’accès au service remplace la possession. Entretien.


Hugues De Jouvenel au Forum de l'Economie Collaborative 2013
Hugues De Jouvenel au Forum de l'Economie Collaborative 2013
We Demain : Certains parlent encore d'un phénomène anecdotique, de plus en plus y voient une tendance lourde. Quel regard portez vous sur le développement de l’économie collaborative ? 

Hugues de Jouvenel : Il y a encore quelques années, certains pensaient que c’était un phénomène marginal, une mode passagère sans réelle signification, portée par quelques illuminés bricoleurs. En réalité il s’agit d’un vrai courant porteur d’avenir. Mon interprétation, c’est cette crise traduit en fait une mutation profonde de nos modèles technico-économiques. Comme dirait Gramsci : « le vieux monde tarde à mourir et le nouveau hésite à naître ». L’économie collaborative témoigne de ce nouveau modèle émergent. Ce sur quoi j’insisterai plus, c’est sur l’apparition d’une « économie de la fonctionnalité », dans laquelle on privilégie l’usage des biens à leur possession.

Où se situe la marge de progression de cette nouvelle économie ?

Prenons le cas de la voiture : les Français roulent en moyenne 12 000 km par an avec la leur. Dès lors qu’elle n’est plus le symbole de réussite sociale qu’elle était durant les Trente glorieuses, il paraît bien plus logique aujourd’hui de la louer que de la posséder. D’autant que le marché européen en est déjà saturé ! Il en va de même pour les machines à laver : en Angleterre et aux Etats-Unis, elles sont souvent mutualisées entre appartements. Au delà de son aspect encore parfois anecdotique, l’économie collaborative témoigne donc d’une mutation des comportements et des valeurs des jeunes générations. On passe du paradigme du toujours plus à celui du toujours mieux.
 
Hadopi, Sopa, Acta… Avec le développement de ces barrières aux échanges entre particuliers, l’ancien monde semble faire de la résistance. Comment voyez-vous évoluer le rapport de force ?
 
L’économie collaborative est certes boostée par l’essor des technologies de l’information et de la communication. Mais ces dernières ont un caractère ambivalent. D’une part elles contribuent à créer de la liberté et de nouveaux circuits de distribution et de partage. Mais d’un autre coté, elles portent en elle le risque d’un société Big Brother : il n’y a qu’à voir les grands monopoles de données qui se créent, comme Google. Il y a un débat qui est loin d’être facile à régler, et qui renvoie au problème de la régulation politique. Malheureusement, les Etats sont essentiellement préoccupés à colmater un bateau qui prend l’eau. Autant d’énergie qu’on ne déploie pas pour s’adapter à la donne nouvelle. Il faut que le pouvoir politique se saisisse enfin de ces nouveaux enjeux et embrasse l’avenir plutôt que de piloter dans le rétroviseur.
 
Comment créer de la valeur et de l’emploi dans un système où l’on passe de la possession au partage et à la valeur d’usage ?
 
L’économie collaborative peut et doit créer des emplois. Le marché européen est saturé de produits qui peuvent nourrir l’économie de la fonctionnalité (prêt, location, partage). Nous avons besoin de créer de la valeur pour avoir de la croissance. Mais on doit apprendre à la produire autrement. Le problème est qu’une grande partie de l’économie collaborative est informelle, ou échappe à nos instruments de mesure. Cela pose la question des indicateurs que l’on utilise pour évaluer la richesse.
Rien que sur l’aire urbaine de Rennes, 6 millions de kilomètres sont parcourus chaque jour en voiture. C’est deux milliards d’euros. Plusieurs millions de tonnes de Co2. Du point de vue de la création de richesse, le covoiturage permettrait d’améliorer beaucoup la performance du système. Il faudrait aussi modifier la structure de l’habitat. Ce sont des chantiers énormes qui sont devant nous.
 
Le problème, c'est que le système actuel ne semble pas armé pour conduire de tels chantiers...
 
On doit faire le constat que depuis quarante ans la France mène une politique de sous-emploi : on sécurise la carrière de ceux qui ont un travail au détriment des exclus. Dans les pays Scandinaves, le taux de prélèvement obligatoire est autant voir plus élevé qu’en France, mais il repose essentiellement sur l’impôt et non sur les cotisations. La première chose à faire est donc de lever les contraintes vis-à-vis de la création d’emploi. La vie des individus est aussi découpée de façon absurde : les études sont de plus en plus longues et de moins en moins qualifiantes. Les temps de travail et de retraite s’allongent aussi simultanément. Ces trois phases étanches appartiennent à un système périmé. De 16 à 76 ans, on devrait pouvoir alterner entre travail monétarisé ou non - et donc collaboratif -, formation, etc. Il faut enfin sortir de la tripartition entre secteur primaire, secondaire et tertiaire : ca fait bien longtemps que l’agriculture et les services se sont industrialisés également. En fait, c’est toute notre société qui est à réinventer, et l’économie collaborative y contribue incontestablement.
 



Côme Bastin
Journaliste chez We Demain En savoir plus sur cet auteur


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