Incarcéré à tort, ce Mexicain a créé sa marque de sacs en employant des détenus

Par Emilie Dehu I Publié le 5 Avril 2016

En 2012, Jorge Cueto a profité de son incarcération pour créer une marque de sacs à mains de luxe. "Tatouées" par les prisonniers, ses créations ont eu un succès inattendu. Il emploie aujourd’hui plus de 200 personnes à travers le pays et espère bientôt ouvrir des boutiques en Europe.


( Crédit : Prison Art )
( Crédit : Prison Art )
Puente Grande est réputé être l'une des prisons les plus dures du Mexique. Située près de Guadalajara, dans le district de Jalisco, ce complexe sous haute sécurité est prévu pour accueillir 12 000 détenus. En plus de la surpopulation, des conditions d’hygiène catastrophiques et de la corruption (El Chapo s’en est évadé en 2001), les prévenus en attente d’une éventuelle inculpation y croisent les criminels endurcis.

Au Mexique, les accusés peuvent être incarcérés le temps de la procédure judiciaire. C’est pour cela que Jorge Cueto est emprisonné en 2012. Son ancien employeur est accusé de fraude et il est soupçonné d'être impliqué. Il vivra enfermé jusqu’à ce que son innocence soit reconnue, 11 mois plus tard.

Le Piteado ( Crédit : Arturo Ramos/Wikimédia commons )
Le Piteado ( Crédit : Arturo Ramos/Wikimédia commons )

Un monde dans un monde

La dépression est l'un des risques que présente l'incarcération. Mais Jorge Cueto tient bon, liant des connaissances et s'intéressant aux ateliers de la prison. Seulement, les emplois sont rares et mal payés dans les prisons mexicaines. "J’ai rencontré beaucoup de gens qui avaient besoin d’aide dans cette prison. Ils étaient soucieux de soutenir financièrement leur famille à l’extérieur, mais aussi de survivre car au Mexique on en a besoin en prison. Il faut payer pour tout."

Le détenu s’intéresse en particulier aux ateliers de piteado. Cet artisanat typique du Mexique et de l’Amérique centrale consiste à broder des motifs décoratifs avec de la pita (des fibres d’agave) sur des objets en cuir comme des ceintures ou des chaussures.

Pour réaliser ces motifs, les détenus doivent d’abord les dessiner. Un talent dont la prison ne manque pas. Jorge Cueto est impressionné par le nombre de codétenus tatoués, d'autant plus que la majorité de ces tatouages ont été réalisés à l'intérieur des murs. C'est le déclic : "En les voyant travailler, je me suis dit que plutôt que de dessiner, ils pourraient tatouer le cuir !". Le projet Prison Art  vient de voir le jour.

De la peau au cuir

Les machines à tatouer de la prison sont faites de bric et de broc : aiguille à coudre, stylo Bic, ressort, petit moteur et chargeur de téléphone portable. "Nous avons dû adapter les ressorts des engins pour qu’ils puissent tatouer le cuir plutôt que la peau", explique l’ancien prisonnier. Et cela fonctionne. Les détenus commencent sur des sacs très simples, puis sophistiquent leurs créations jusqu’à fabriquer de véritables sacs à main tendances. "À ma sortie en 2014, nous avions un stock de plusieurs centaines de sacs, et une équipe de designers aguerris au dessin et à la fabrication."

Innocenté et libéré après presque un an d’incarcération, Jorge Cueto se trouve confronté au problème de la réinsertion. Il décide alors de créer la fondation Prison Art   pour vendre les créations réalisées par les prisonniers, qu'il continue à faire travailler et à payer depuis l’extérieur. 

Jorge Cueto ( Crédit : Prison Art )
Jorge Cueto ( Crédit : Prison Art )
L'homme de 48 ans est aujourd'hui à la tête d'une entreprise florissante : "Nous employons 220 personnes qui réalisent le dessin et l’assemblage dans six prisons différentes, mais aussi à l’extérieur : nous faisons travailler leur famille, femme, enfants, et les détenus une fois libérés." Autant de "taul’arts" que Jorge Cueto aide à mieux vivre leur incarcération.

Tout d’abord grâce à un salaire, mais aussi en leur offrant la possibilité de réaliser un travail dont ils sont fiers. "Je pense que les activités artistiques, comme l’illustration des sacs, aident les détenus à gérer leurs émotions. Cela leur permet de concentrer leur énergie de façon positive. D’ailleurs, on peut savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un à la façon dont il dessine, choisit ses couleurs ou sa technique. Chacun a son propre style. Ils aiment vraiment ce boulot."

La boutique située à l'aéroport de Cancùn ( Crédit : Prison Art )
La boutique située à l'aéroport de Cancùn ( Crédit : Prison Art )

Miami, Londres, Madrid

Il existe aujourd’hui cinq boutiques Prison Art au Mexique, dont une dans un des plus luxueux hôtels de la vieille ville de Mexico. Aux sacs en cuir de luxe (vendus entre 120 et 420 dollars) viennent désormais s’ajouter des ceintures, des portefeuilles, des vêtements, des housses pour tablettes… Les bénéfices croissent et l’ancien détenu les réinvestit dans l'entreprise.

"Je veux continuer à fournir aux prisonniers un travail décent et une autre porte de sortie de prison que celle de la criminalité." À la question d’une ouverture prochaine à Paris, l’entrepreneur rit : "l’année prochaine peut-être ! Pour l’instant nous avons des opportunités pour ouvrir une boutique à Miami, Londres, Madrid et peut être Murcia en Espagne (Jorge Cueto est d’origine espagnole, NDLR). Beaucoup de gens nous proposent d’ouvrir des franchises aussi."

En attendant l’arrivée en Europe des sacs tatoués made in prison, une boutique en ligne les commercialise depuis le 20 mars. 


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