Collaboratif

« J’ai téléchargé mon fauteuil »

Rédigé le 2 Avril 2014 | Lu 6027 fois


Grâce à Opendesk, catalogue 
en ligne de meubles en libre accès,
 « We Demain » a fabriqué un fauteuil dans une micro-usine parisienne. Récit d’une expérience qui préfigure la reprise en main du design 
et de la fabrication par les individus. Article issu de We Demain °6.


Camille Bosqué © Ania Freindorf pour We Demain
Camille Bosqué © Ania Freindorf pour We Demain
Neuf heures. Nous arrivons au Centquatre, vaste espace de création et de production artistique situé dans le 19e arrondissement de paris. Là se niche depuis un an la Nouvelle Fabrique, une « micro-usine urbaine inspirée des fab labs » – comme elle se présente sur son site Internet – tenue par des designers et artistes associés. Dans la partie boutique, on vend des objets conçus et fabriqués localement. Dans la partie atelier, on fabrique des pièces ou prototypes pour « makers » et designers. On y organise aussi des ateliers de fabrication numérique pour enfants et adultes. L’un des designers qui gèrent le lieu, Johann Aussage, nous accueille entre deux coups de balai, tandis qu’un autre, Aruna Ratnayake, s’agite autour de l’énorme fraiseuse numérique pour aspirer les poussières et copeaux d’un travail réalisé la veille. Ça sent la sciure de bois. Des morceaux de panneaux sont empilés dans les coins. Les outils sont bien rangés, alignés sur les murs : rapes, tournevis, papier à poncer, scies...

Si nous sommes allés frapper à la porte de la nouvelle fabrique, c’est pour concrétiser un projet bien précis : fabriquer un meuble à partir d’Opendesk.cc, un site Internet où l’on peut télé- charger gratuitement des plans de meubles pour les bricoler soi- même ou les faire fabriquer par un atelier local. Le concept a été imaginé par les designers britanniques Joni et David Steiner à la suite d’une commande de mobilier de bureau par une jeune start-up londonienne : quand une nouvelle antenne de l’entreprise a ouvert à New-York et que la commande a été renouvelée, les deux frères ont choisi d’envoyer les fichiers plutôt que les meubles eux- mêmes, et de faire fabriquer ce mobilier sur place, aux États-Unis. Depuis, de nombreuses sociétés dans le monde ont fait appel à ce type de service. La tendance s’est aussi étendue aux particuliers et à de petits ateliers-boutiques.

Aujourd’hui, on trouve sur cette plateforme des plans et instructions de montage pour des meubles de tous types : tables, fauteuils, chaises, tabourets... Le tout sous la licence Creative Commons CC-BY-NC, qui autorise la copie, la distribution, la transmission et même la modification des plans, avec néanmoins le respect de la paternité et l’interdiction de tout usage commercial sans autorisation de l’auteur. Différents degrés de finalisation sont possibles : des plans pour construire soi-même la totalité du projet ; ou une version déjà prête à assembler (livrée à plat) ; voire – pour les moins bricoleurs – un meuble fini, livré assemblé. Le but est de changer les circuits de conception du mobilier, grâce au développement de fabriques locales comme les fab labs. Opendesk en publie une liste sur son site.

Aux antipodes d’Ikea

Le fondateur de la nouvelle fabrique, Vincent Guimas, se montre enthousiaste : « Opendesk, on en a beaucoup entendu parler. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de mettre leur idée en pratique ici, mais l’un de nos objectifs pourrait être de rejoindre leur réseau. On se lance ! » Nous parcourons les différents plans proposés sur le site et optons pour le fauteuil 90 Minute Chair de la collection At  Fab, mise en ligne par le cabinet d’architecture américain Filson and Rohrbacher. Une fois le meuble choisi, un clic suffit pour télécharger le fichier. Il ne nous reste plus qu’à prendre la matière première : deux grands panneaux de contreplaqué bouleau que nous avons commandés quelques jours auparavant au négociant Chazalviel, au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne). Nous nous mettons au travail. Vincent Guimas commence par dessiner à la craie, sur le tableau de l’atelier, le scénario de production. Ikea est aux antipodes : toutes les étapes de la fabrication vont se dérouler sous nos yeux et sous notre contrôle.

[Diaporama] La fabrication de notre fauteuil, étapes par étapes !


Onze heures. « Une fois qu’on a téléchargé les plans de l’objet, il faut le fichier qui va être lu par la machine », explique Johann. Il s’agit de programmer le parcours que la tête de la fraiseuse numérique va réaliser pour découper le bois. « Les traits rouges, ça traverse et les traits verts, ça creuse. Ce n’est pas très compliqué, mais ça prend un peu de temps. » Pendant que Johann a le nez collé sur son écran, nous installons avec Vincent la première planche sur la table de la fraiseuse. Puis, autour d’un café, il nous raconte ce qu’il aime dans cette logique de « fabrication distribuée », qui ne dépend pas uniquement d’Internet mais aussi de communautés locales structurées autour de valeurs communes : « Le modèle économique d’Opendesk est encore en construction. L’idée pourrait être d’avoir des contrats avec des lieux de production qui reverseraient un pourcentage de leurs revenus en échange de l’utilisation de ces plans. »

« C’est là que ça devient sympa »

À la fin de la première matinée, Johann est toujours devant l’ordinateur : « Il y a des choses qu’on n’avait pas prévues : les fraises du plan ne sont pas aux mêmes standards que les nôtres. Nous avons des têtes de 6 mm, eux utilisent du 6,5 mm. Ça change tout ! » Tout doit être vérifié pour que la découpe soit parfaite : les dimensions du plan sont exprimées en pouces; nos planches n’ont pas la même épaisseur que celles que l’on trouve au Royaume-Uni ou aux États-Unis. « Ce n’est pas “plug and play”, dit Johann, il y a une grande part de travail à la main sur le fichier lui-même avant de lancer la découpe. » D’ailleurs, les designers auteurs des projets qu’ils ont mis en ligne reçoivent les commentaires de ceux qui ont construit leurs meubles et peuvent apporter des améliorations à leurs plans. Vincent vient justement d’envoyer un courriel à Ian Bennink, l’un des fondateurs d’Opendesk, pour lui faire part de quelques observations sur notre fauteuil.

Quatorze heures. Après le déjeuner, nous lançons enfin la première phase de découpe. Johann et Vincent mettent en route la fraiseuse, très bruyante, et actionnent les boutons de son tableau de commande avec une assurance et une précision dignes d’un pilote d’avion avant le décollage. C’est parti. La tête de la fraiseuse parcourt la surface de la planche et découpe sous nos yeux les pièces du futur fauteuil. Le plan présent à l’écran se matérialise peu à peu dans le bois. Durée de la découpe : une heure et demie. Nous extrayons une à une les pièces du meuble de la machine. « C’est là que ça devient sympa », annonce Vincent en nous tendant du papier à poncer et des limes. Chaque pan de bois doit être débarrassé de ses irrégularités. Quelques visiteurs du Centquatre se collent à la vitrine pour nous regarder faire. A 17 heures, nous posons enfin nos limes et quittons l’atelier, le pantalon couvert de poussière de bois et quelques échardes dans les doigts. Nous assemblerons le meuble demain !

De la fraiseuse numérique à l’imprimante 3D

Neuf heures trente, le lendemain. Nous attaquons la partie la plus ludique du projet : l’assemblage des pièces du fauteuil. Malgré une notice assez claire, nous ne sommes pas trop de trois pour combiner tous les morceaux. Une vingtaine de vis sont posées pour stabiliser l’ensemble. Sur les côtés, de petits disques découpés dans les panneaux de bois doivent fixer la totalité de la structure, mais nous n’arrivons pas à les installer convenablement. « On n’a qu’à changer un peu leur taille et les imprimer en 3D! » suggère Johann, que la perspective de modéliser à l’improviste ces pièces n’effraie pas. De la fraiseuse numérique, nous passons donc à l’imprimante 3D, autre outil phare de la nouvelle fabrique. La Makerbot tourne à plein régime et, en quelques minutes, nous obtenons deux petits cylindres rouges qui épousent parfaitement le profil du meuble. Le tour est joué et cela apporte une signature colorée imprévue à notre projet !

Camille Bosqué © Ania Freindorf pour We Demain
Camille Bosqué © Ania Freindorf pour We Demain
Notre fauteuil nous aura coûté environ 500 euros : 250 euros de bois, le reste pour l’utilisation des machines, la main-d’œuvre et le suivi du projet. Il n’est bien entendu pas possible d’équiper toute une maison de la sorte et l’objectif n’est pas de concurrencer Ikea. Mais comme l’explique Vincent Guimas, « avec Opendesk, le client n’achète pas seulement un meuble de designer, mais plutôt une expérience, un moment. Pour un objet unique qu’il contribue à faire exister ». Comme nous, sur les cinq continents, ils sont des centaines chaque mois à télécharger des meubles depuis Opendesk. Une carte mondiale rend d’ailleurs visibles les villes et ateliers où ce nouveau mode de fabrication locale a essaimé.

Rendez vous sur OpenDesk pour vous aussi télécharger vos meubles !

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