Le "Guardian" s'engage officiellement contre les énergies fossiles

Par I Publié le 28 Avril 2015

Le quotidien britannique veut placer le changement climatique au coeur du débat politique et appelle à désinvestir massivement des énergies fossiles. Une première mondiale pour un grand média.


Siège du Guardian. Source: Wikimedia commons
Siège du Guardian. Source: Wikimedia commons
Après s'être engagé contre la surveillance électronique dans les affaires Wikileaks et Snowden, le quotidien britannique Le Guardian a annoncé, le 6 mars, qu'il allait s'investir dans une intense campagne contre l'extraction des énergies fossiles.

Un message aussi fort qu'inédit, de la part d'un journal internationalement reconnu pour la qualité de son travail d'investigation. Avec 9 millions de lecteurs par mois et de nombreuses récompenses (dont le prix Pullitzer en 2014), Le Guardian était le troisième journal le plus lu au monde en 2012.

Alan Rusbridger, son rédacteur en chef, a annoncé que le titre allait "placer le péril climatique au devant et au centre" de sa stratégie éditoriale. Un enjeu qui, selon lui, reste insuffisamment traité par des médias trop absorbés par l'actualité quotidienne. "Il n’y a pas de sujet plus sérieux que le climat", a-t-il affirmé au Monde.

2 795 GIGATONNES D'ÉNERGIES FOSSILES SOUS NOS PIEDS

Si le patron du Guardian estime que la lutte contre le réchauffement climatique doit éclipser tous les autres combats politiques, c'est sur la base d'un raisonnement scientifique implacable. Ce dernier part d'un chiffre : 2 795 gigatonnes, soit le volume estimé d’énergies fossiles se trouvant sous nos pieds. Des milliers de milliards de dollars de revenus potentiels pour les industriels.

Or, si nous poursuivons notre consommation d'hydrocarbures au rythme actuel, nous en aurons déjà brûlé 565 gigatonnes avant 2030. De quoi émettre suffisamment de CO2 pour réchauffer la Terre de plus de 2°C... soit le seuil au delà duquel, estiment les scientifiques, le réchauffement deviendra irréversible et provoquera un cycle de catastrophes climatiques.

LA PLUS GRANDE "STORY" DE NOTRE ÉPOQUE

Cette annonce, Alan Rusbriger, l'a faite en même temps que celle de son départ imminent de la direction de la rédaction quotidien, après vingt ans à ce poste. À 61 ans, il prendra cet été la présidence du Scott Trust, la fondation propriétaire du Guardian Media Group. À l'approche de ce virage professionnel, il s’est confié au Monde , s'interrogeant sur ce qu'il avait pu "raté" au cours de sa carrière de journaliste.
"Non que je regrette la couverture que nous avons faite jusqu’ici de l’environnement. Mais si l’on pense à ce qui restera dans l’Histoire, le changement climatique est la plus grande "story" de notre époque. Or jusqu’à présent, elle n’avait fait que très rarement la "une" du Guardian", explique t-il au Monde.
Pour mener ce combat,  le journal va attaquer sur trois fronts : premièrement, un traitement des enjeux écologiques non plus de façon purement scientifique, mais comme de réels enjeux politiques impliquant des choix de société. 

180 000 SIGNATAIRES

Deuxièmement, en joignant les actes à la parole. Le Guardian Media Group, à la tête de 1,1 milliard d’euros d’actifs, a annoncé début avril qu’il se débarrasserait de ses parts dans l'industrie des énergies fossiles.

Accompagné de l’ONG 350.org, le journal s’est enfin lancé dans une intense intense campagne de lobbying prônant le désinvestissement massif des hydrocarbures. Ses premières cibles ? Non pas les majors du pétrole, mais deux organisation caritatives : le Wellcome Trust et la Bill and Melinda Gates Foundation, la plus riche au monde, avec un budget avoisinant celui de l'Organisation mondiale de la santé.
Alan Rusbridger. Source: Wikimedia Commons
Alan Rusbridger. Source: Wikimedia Commons

Deux organisations qui possèdent à elles seules près de 70 milliards de dollars en placement, dont des centaines de millions dans l’industrie pétrolière. Un paradoxe pour des entités qui ne cessent de dénoncer les conséquences sociales du changement climatique.

À leur adresse, Le Guardian a lancé une pétition baptisée "Keep it in the ground" (en français "Gardez-les dans le sol"), les enjoignant à se désengager dans les cinq ans des 200 plus grandes entreprises exploitant du pétrole, du gaz ou du charbon. À ce jour, 180 000 personnes ont signé cette pétition.

Mais surtout, Rusbridger invite les lecteurs du Guardian à se renseigner et à agir politiquement, citant l'écologiste américain Mc Kibben : "Il m'a fallu longtemps pour comprendre que ce combat n'allait pas se gagner sur les bases de la justice ou de la raison. Nous avions gagné la bataille des idées, mais cela n'avait aucune importance. Comme dans la plupart des combats, tout était - et est toujours - une question de pouvoir."

Jean-Jacques Valette
Journaliste à We Demain


Abonnez-vous à notre newsletter et, en cadeau de bienvenue, accédez à notre Ebook WE DEMAIN




WEDEMAIN.FR SUR VOTRE MOBILE