Le PIB est dépassé, mais comment sortir du logiciel des Trente Glorieuses ?

Par I Publié le 9 Octobre 2015

Indice de richesse globale, progrès véritable, bonheur brut... Les initiatives se multiplient depuis plusieurs années pour "mieux mesurer" la richesse des nations. Mais difficile de supplanter le PIB, toujours privilégié par les gouvernements et les institutions.


Illustration. Dans une usine Volkswagen à Wolfsburg (Allemagne) en 1973. Crédit : commons.wikimedia
Illustration. Dans une usine Volkswagen à Wolfsburg (Allemagne) en 1973. Crédit : commons.wikimedia

Quel sera le chiffre de la croissance l'année prochaine ? Sera-t-il supérieur aux prévisions ? Sera-t-il en deçà ? Chaque trimestre, l'évolution du "Produit intérieur brut" suscite les mêmes espoirs et les mêmes craintes dans les milieux économiques.

"Le PIB est scruté dans les moindres détails, il cristallise l'attention", constate auprès de l'AFP Dominique Meda, sociologue et membre du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (Fair). "C'est devenu une sorte de totem, notamment parce qu'il évalue la croissance, qui est quelque chose de déterminant pour nos sociétés."


"Incomplet", "partiel", "superficiel"

Développé en 1934 par le prix Nobel Simon Kuznets pour mesurer l'impact de la grande dépression sur l'économie américaine, le PIB s'est imposé au fil du temps comme le marqueur par excellence de la richesse et du progrès. Et cela, de façon internationale.

"Le PIB est aujourd'hui beaucoup plus qu'un simple instrument de mesure", assure à l'AFP Dirk Philipsen, économiste à l'université de Duke (États-Unis) et auteur d'un ouvrage sur le sujet. "Il est devenu un but en soi, la définition même de ce qu'est l'économie", ajoute le chercheur. "Incomplet", "partiel", "superficiel" : depuis plusieurs années, les critiques pleuvent pourtant sur l'indicateur phare de la comptabilité nationale, accusé de ne refléter que très grossièrement l'activité économique des pays.

Trente Glorieuses

Principal reproche : le PIB, qui mesure la valeur des biens et services produits sur une période donnée, ne prend en compte que les transactions marchandes, pas les activités non monétaires comme le travail bénévole ou domestique, qui contribuent à la qualité de vie des habitants. En outre, il n'intègre pas l'impact souvent néfaste des activités de production pour la société.

Si on détruit une forêt millénaire pour en vendre le bois, on créée ainsi de la valeur marchande et on accroît le PIB, malgré les effets négatifs sur l'environnement. Plus absurde encore : si une marée noire touche le littoral, de l'activité est générée pour la nettoyer, ce qui dope la croissance... et fait grimper le PIB.

"Le PIB met l'accent sur la quantité, et non sur la qualité. C'est un indicateur qui correspond à la période productiviste des Trente Glorieuses", estime Dominique Meda, pour qui le Produit intérieur brut dit "peu de choses sur le bien-être des habitants". Un avis partagé par Eloi Laurent, de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). "Le PIB est inadapté aux enjeux du 21ème siècle, que sont l'écologie et le problème des inégalités. C'est une boussole faussée."

"Bonheur national brut"

Pour contourner ces différentes lacunes, plusieurs intellectuels ont mis au point, ces dernières années, des instruments "alternatifs", prenant en compte les dimensions sociales, culturelles ou environnementales dans leur évaluation de la richesse. Parmi les premiers à s'être lancés dans l'exercice : l'économiste indien Amartya Sen, prix Nobel 1998 et père de l'indice de développement humain (IDH).

Cet outil, créé en 1990 pour le Programme des Nations unies pour le développement, combine trois critères : le revenu par habitant, l'éducation et l'espérance de vie. Dans les années 2000, plusieurs dizaines d'indicateurs supplémentaires ont vu le jour, comme l'indice du bien-être économique (IBEE) ou l'indice du mieux vivre (IMV). Sans oublier le fameux "bonheur national brut" (BNB), élaboré par le petit royaume du Bhoutan. "Il y a eu un foisonnement d'initiatives, qui a contribué à faire vivre le débat", souligne Dominique Meda.

En France, cette dynamique s'est traduite par la mise en place d'une "commission" dédiée durant la présidence de Nicolas Sarkozy, confiée à l'économiste américain et Prix Nobel Joseph Stiglitz. Avec pour objectif de revoir de fond en comble le mode de calcul de la croissance.

Se mettre d'accord

Sept ans plus tard, pourtant, peu de choses ont changé. Le PIB demeure incontournable, et sa suprématie semble loin d'être menacée. En cause, selon Dirk Philipsen : l'accoutumance développée vis-à-vis de cet outil d'évaluation. "Il y a une force d'inertie", mais aussi "un manque de volonté politique", estime le chercheur. Qui assure que les indices alternatifs font planer "une menace sur les institutions politiques et économiques existantes"

La profusion des baromètres, en outre, n'aide pas au changement. "Le problème, c'est que l'on n'arrive pas à se mettre d'accord sur les indicateurs qui doivent être mis en avant. Car pour cela, il faut se mettre d'accord sur ce qui compte", concède Dominique Meda.

Pour Eloi Laurent, de l'OFCE, les choses évoluent néanmoins.
 
"Aujourd'hui, il n'y a pas un dirigeant sérieux sur la planète qui se fie uniquement au PIB. Les gens se rendent compte que faire 10% de croissance avec 75% de son eau polluée et un air irrespirable, ça n'a pas de sens".

En avril, le parlement a ainsi adopté une proposition de loi pour prendre en compte de nouveaux indicateurs de richesse dans son budget. Et en juillet, France Stratégie et le Conseil économique, social et environnemental ont soumis une liste de dix indices au gouvernement. "Le PIB va progressivement perdre de son importance", pronostique l'économiste Jacques Attali, qui a lancé en 2013 l'"indice de positivité", évaluant l'engagement des pays envers leurs générations futures. "Le PIB a mis 30 ans à s'imposer. Il est normal que les autres indicateurs tardent à émerger aussi", ajoute l'ancien conseiller de François Mitterrand.

La rédaction (avec AFP)


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