Le film Demain cartonne au box office et le FN dans les urnes : deux options face à la crise

Tribune

I Publié le 29 Mars 2016

Par Yves Patte, sociologue, entrepreneur et conférencier.


Une affiche du film "Demain" (Crédit : DR)
Une affiche du film "Demain" (Crédit : DR)
Si vous êtes porteur d’une critique du système actuel, et d’un autre projet de société, il y a une question que l’on vous a déjà certainement posée : "Mais si votre projet est si bon, pourquoi est-ce qu’autant de gens se tournent vers l’extrême-droite ?" 

Cette question, on l’a posée à tout mouvement de gauche, à tout mouvement écologique, à tout mouvement de jeunes. Avec des variantes : pourquoi "les ouvriers", pourquoi les "jeunes", pourquoi "la banlieue", pourquoi "les chômeurs", etc. se tournent-ils vers l’extrême-droite ?
 
C’est à nouveau la question que l’on posait à Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie Les Verts, lors de son interview à "On n’est pas couché", le samedi 5 mars 2016. Si les écologistes ont eu raison en dénonçant avant tout le monde les dérives de notre société marchande industrielle (pollution, dérèglement climatique, problèmes de santé, etc.), pourquoi le mouvement écologique est-il toujours aussi bas (en terme de représentativité politique) alors que le front national ne fait que grimper ?

Le risque de cette question est, au final, d’invalider toute critique du "système" comme faisant le jeu de l’extrême-droite. Comme si une même situation ne pouvait pas déboucher sur différentes critiques, différentes alternatives, qui ne s’invalident pas les unes les autres.
 
L’urgence de la crise peut amener une partie de la population à se lancer dans des projets de reprise en main des réalités qui les concernent, et réinventer des modèles d’économie, de vivre ensemble, etc. (stratégies d’empowerment), alors que d’autres perdent espoir et s’en remettent à des solutions qui, à leur sens, leur permettront de survivre (stratégies d’hyperdélégation).

De ce fait, on peut comprendre comment, en même temps, le film Demain rencontre un aussi grand succès, et le front national récolte de plus en plus de votes. Sans penser que l’un fait le jeu de l’autre. Au contraire, ce sont deux options de société diamétralement opposées, mais qui prennent sens lorsqu’on aborde la crise de société actuelle dans son ensemble.

La "société de la délégation" prend l'eau

Essayons de comprendre. Imaginez la société comme un gros bateau : jusqu’il y a peu de temps, nous étions tous dedans, et nous avions en quelque sorte "délégué" la décision du cap au capitaine et à ses lieutenants. Pour le meilleur et pour le pire, tout le monde participait de près ou de loin à l’avancée de ce navire, par conviction ou par obligation.

C’est le modèle culturel industriel dont parlent pratiquement tous ceux qui parlent de "la modernité", de la société industrielle, etc. C’est l’État moderne, bureaucratique. C’est l’État de Durkheim et de Weber en sociologie, l’État de Hegel en philosophie. En économie, c’est le capitalisme d’État, c’est l’industrie, c’est la grande distribution.

 
Cette société, que nous pourrions appeler "société de la délégation", parce que nous déléguions notre destinée à un ensemble d’institutions et de représentants, est en crise. Ce bateau commence à prendre l’eau et l’équipage doit faire face à des mutineries, ou du moins à une perte de confiance. La crise de la délégation, c’est la volonté des personnes embarquées dans le navire de prendre un autre cap, mais l’équipage qui ne l’entend pas…

Trouver un moyen de jouir du vent et des vagues plutôt que de les redouter

Face à cette situation de crise, il y a celles et ceux qui décident de prendre leur destinée en main, qui se construisent leur propre petit radeau et qui se lancent seuls en pleine mer. Certes, ils perdent la sécurité que leur procurait le fait de se laisser porter par un gros bateau – sécurité toute éphémère puisque le bateau commence dangereusement à couler – mais ils gagnent en liberté et en possibilité de gérer eux-mêmes la manière dont leur petit bateau va faire face aux flots.

Au moins, ils décident du cap. Au moins, ils sont maîtres à bord. Ils sont seuls, ou "partagent" à plusieurs leur petite embarcation. Peut-être se sont-ils mis à plusieurs pour la construire, en mettant en commun leurs ressources, à partir de plans en "open source" ? Peut-être les pièces ont-elles été imprimées avec une imprimante 3D partagée ? Peut-être leurs petits bateaux sont-ils "connectés" entre eux ?

 
Surtout, peut-être que leur petite embarcation est davantage résiliente, peut-être est-elle capable de mieux faire face à la tempête, peut-être est-elle plus maniable ? Peut-être a-t-elle été conçue en pensant à la tempête ? Peut-être navigue-t-elle mieux lorsqu’il y a du vent, lorsqu’il y a des vagues ? Peut-être est-elle autonome en matière d’énergie ? Peut-être que celles et ceux qui sont dessus ont trouvé un moyen de jouir du vent et des vagues plutôt que de les redouter ?

L’Arche de Noé sur le Mont Ararat Simon de Myle (Crédit : DR)
L’Arche de Noé sur le Mont Ararat Simon de Myle (Crédit : DR)

Quelles sont les dernières bouées de sauvetage ?

Peut-être qu’ils regardent le gros navire couler et qu’ils se disent : "Ce n’est pas facile sur mon petit bateau, je suis tout seul dessus ou nous sommes quelques-uns sur ce petit bateau, mais au moins, nous ne sommes pas en train de couler avec le gros navire".
 
De l’autre côté, il y a celles et ceux qui se retrouvent en pleine mer, qui n’ont pas su se construire leur petit bateau, qui ne savent pas nager, ou qui savent nager, mais pas en pleine mer, dans le froid et la tempête. Ceux-là n’ont qu’un moyen de ne pas mourir, c’est de se raccrocher à n’importe quel objet flottant – probablement un vestige du navire – qui passe à leur portée. Et de s’y raccrocher, comme à une bouée de sauvetage. De s’y abandonner totalement, comme à une dernière possibilité de ne pas finir noyé.

Est-ce qu’on peut les comprendre ? 
Fuck, yeah !! Personne n’a envie de mourir noyé !! Mais quelles sont ces dernières bouées de sauvetage, auxquelles on délègue le soin de nous maintenir hors de l’eau ? D’un côté, ce sont les mouvements nationalistes et les mouvements d’extrême droite au sens large. Ce sont les gangs et milices qui commencent à se constituer un peu partout, comme les groupuscules anti-salafistes, anti-islamistes, antisémites, c’est le repli communautaire ou régional.

Démonstration contre le mouvement Pegida, à Munich (Crédit : munich against racism/Wikimedia Commons)
Démonstration contre le mouvement Pegida, à Munich (Crédit : munich against racism/Wikimedia Commons)

Les groupuscules identitaires, dernière possibilité pour exister pour certains

​C’est PEGIDA en Allemagne (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), c’est Bloc Identitaire, Egalité et Réconciliation, Non au changement de peuple et de civilisation, Groupe Union Défense (GUD), Blood & Honour, Riposte laïque, la Ligue de Défense juive, Civitas en Belgique et en France, le NPD en Allemagne ; c’est Nissa Rebela, Jeune Bretagne ou Breiz Atao au niveau régional ; c’est la English Defence League et ses versions polonaises et norvégiennes. C’est quelque chose auquel se raccrocher parce que sinon, on n’existe plus. C’est la dernière possibilité pour exister en tant que… Français, ou Allemands, ou Polonais…
 
… Ou en tant que musulman. Parce que cette bouée de sauvetage identitaire, c’est aussi l’État islamique, auquel les individus se remettent, et les groupes locaux se soumettent, par "allégeance". Il est là le message de Dabiq, le magazine de l’État islamique : "On ne vous laissera jamais être de ‘vrais’ Musulmans en Occident. Rejoignez-nous ! Et combattons l’Occident"… C’est donc très identitaire. Daech se présente, à des jeunes Musulmans, comme le seul moyen de survivre en tant que tels.
 
Il n’est pas étonnant qu’on retrouve à la tête de Daech, des anciens officiers irakiens du parti Baas. En Syrie, avec d’un côté le régime d’Al-Assad et de l’autre, Daech, c’est deux visions identiques qui se combattent, en désappropriant le peuple de sa souveraineté. Les printemps arabes étaient certainement plus proches des stratégies d’empowerment, mais la contre-révolution a refermé la porte entre-ouverte. Le site d’information politique Al-Tagreer titrait, en juillet 2015, "Les printemps arabes se nourrissaient de l’espoir d’un monde meilleur. Daech, lui, s’est construit autour du désespoir".

"Le populisme raciste et l’islamisme radical sont deux expressions d’un désengagement social"

Et tout comme l’État islamique s’est développé en Syrie et en Irak, là où il n’y a plus rien, là où il n’y a plus d’État, plus d’organisation sociale, plus de lois, plus d’espoir, les filières européennes radicalisent des jeunes qui ont le sentiment que pour eux, il n’y a plus rien ; que pour eux, l’État ne peut plus rien; que pour eux, il n’y a plus d’espoir, plus d’avenir, plus de "demain"…

Comme c’est souvent le cas pour les phénomènes totalitaires, Daech s’est constitué comme une alternative face au vide, en Irak et en Syrie. Et de manière homologue, dans les pays occidentaux, l’embrigadement de jeunes dans le Djihad de Daech se présente comme une alternative face au vide 
de leur vie, de leur avenir…
 
Comme la montée du nazisme et du fascisme dans les années 1930. En 1939, Hannington, membre fondateur du parti communiste de Grande-Bretagne, écrivait dans un pamphlet : "Le fascisme […] prospère sur la perte d’espoir et de confiance des masses. Elles ne lui demandent pas de trouver une solution à leur problème, mais de s’en remettre complètement à leur leader". Et plus ils sont démunis, moins ils savent nager, plus ils vont se raccrocher à cette bouée. "Le populisme raciste et l’islamisme radical sont deux expressions d’un désengagement social à une époque de politique identitaire", expliquait The Guardian le 1er mars 2015.
 
Et enfin, il y a celles et ceux qui ne trouvent pas de bouée, ou qui hésitent entre le fait de rejoindre celles et ceux qui se sont raccrochés à une bouée ou celles et ceux qui ont construit le propre petit bateau. Ils essaient de survire sans petite embarcation et sans bouée, et se démènent pour garder la tête hors de l’eau. Mais ils risquent de se noyer, par épuisement, ou pas abandon.

De se noyer dans l’alcool, dans les drogues. De se noyer dans l’abandon. L’abandon dans la nourriture, dans l’apathie, dans les médicaments. L’hyperdélégation est une forme d’abandon total. C’est le fait de lâcher prise. C’est lorsqu’on n’a plus l’impression que notre corps nous appartient, parce que c’est lui qui nous pousse à manger inlassablement au point de ne plus être capable de se lever. Ce sont les troubles alimentaires, boulimie ou anorexie. Ou lorsque notre corps ne veut plus se lever. Ce sont les 
burn-out qui augmentent en flèche. C’est les cas extrêmes d’obésité, c’est l’alcoolisme, c’est la dépendance aux drogues, et c’est le suicide…

Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, par Rembrandt (Crédit : DR)
Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, par Rembrandt (Crédit : DR)

"On risque d'assister à un genre de burn-out collectif"

Donc, essayez de visualiser la scène : ceux qui ne s’en sortent pas trop mal et qui surfent sur la vague avec les moyens qu’ils se sont créés ; ceux qui, apeurés, s’accrochent vigoureusement à leur bouée de sauvetage ; et ceux qui luttent pour essayer de garder la tête hors de l’eau.
 
Cette métaphore du bateau permet de visualiser, dans une même image, ces trois phénomènes qui prennent de l’ampleur de manière concomitante, alors qu’ils paraissent tellement contradictoires.
 
- D’un côté, des initiatives quasi-unanimement perçues de manière positive, comme tous ces gens qui reviennent à des modes de production et de consommation plus raisonnables : agriculture locale, auto-entrepreneuriat, alimentation saine, autoproduction d’énergie renouvelable, partage des biens et des informations, etc.
 
- De l’autre, la montée de l’extrême-droite un peu partout en Occident, la montée du salafisme et de l’extrémisme religieux en général, la montée de l’antisémitisme, le repli communautaire. Plus les gens sont dépossédés, disait Bourdieu, plus ils sont contraints et enclins à s’en remettre à des mandataires, donc à déléguer.
 
- Et entre tout cela, la montée de phénomènes perçus comme individuels, mais hautement sociaux, comme les burn-out, l’augmentation du nombre de personnes obèses, la consommation grandissante d’antidépresseurs et autres médicaments, les suicides… On risque d’assister à un genre de "burn-out collectif", quand, à l’échelle d’une société entière, on sent qu’on perd pied face à des changements qu’on ne veut pas, face à des orientations que les dirigeants – ou d’autres – prennent pour nous.

"Le société du film Demain plutôt que les pires films d'hier"

Alors que certain(e)s s’inscrivent dans des initiatives visant à réinventer le monde qui nous entoure, d’autres se raccrochent à ce qu’ils peuvent, comme dernier moyen de survivre, et au milieu, d’autres perdent pied. Tout l’enjeu sera de faire en sorte que celles et ceux qui ont pu se créer des alternatives arrivent à "embarquer" avec eux, celles et ceux qui risquent de se noyer, et que tous ensemble, ils deviennent majoritaires.

Dans ce cas seulement, le nombre de personnes se raccrochant aux dernières bouées de sauvetage leur permettant d’exister, diminuera, et la société de demain sera davantage celle de l’innovation énergétique, économique, sociale, politique et communicationnelle, que celle du repli identitaire. La société du film Demain, en somme, plutôt que les pires films d’hier…


 

Yves Patte (Crédit : Time Out Pictures)
Yves Patte (Crédit : Time Out Pictures)

Yves Patte est sociologue de formation. Il s'est orienté vers le consulting en politiques publiques, puis vers l’enseignement secondaire, avant de poursuivre son intérêt pour le sport et l’alimentation naturelle en créant sa propre entreprise. Il publie et donne actuellement des conférences sur les dynamiques d’empowerment, sur l’alimentation paléolithique, et les mouvements sociaux émergents.



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