"Les hackers participent à créer le monde de demain"

Par I Publié le 13 Mai 2013

De Steve Jobs à Anonymous, les hackers changent les choses de façon souvent plus positive qu'on ne l'imagine. C'est ce qu'explique Amaëlle Guiton, auteure de "Hackers, au coeur de la révolution numérique". Interview extraite de l'entretien réalisé par Widoobiz, en partenariat avec We Demain.


(crédit : Pierre Le Bruchec)
(crédit : Pierre Le Bruchec)
Widoobiz / We Demain : Dans votre livre, vous démystifiez l'image que l'on pouvait avoir des hackers. Qui sont-ils vraiment ?

Amaëlle Guiton : Depuis les années 1980 et plus encore depuis les années 1990, on a cette image du hacker pirate informatique, pirate de comptes bancaires... Historiquement, ce n'est pas du tout ça. Dans les années 1950, au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, les hackers étaient des types qui tournaient autour des premiers ordinateurs, d'espèces d'énormes bahuts. Ils voulaient savoir comment cela fonctionnait et écrire des programmes. Le hacker est un bidouilleur, quelqu'un qui va essayer de comprendre comment fonctionne la technologie, essayer de se la réaproprier et la détourner pour en faire un usage X ou Y. Il peut effectivement y avoir de mauvais hackers - on parle plutôt de crackers -, mais aussi des gens qui font cela dans des buts extrêmement louables.

En quoi consiste le hacking ?

A voir comment ça marche "dedans", à soulever le capot et à en faire des choses extrêmement diverses : des logiciels, des machines, des réseaux, de l'aide aux cyberdiscidents, des projets un peu dingues pour communiquer avec des satellites... C'est une accumulation de petites choses. Ce qui compte, c'est de "faire", plutôt que de "réfléchir à".

Quelles sont les grandes actions qui vous semblent emblématiques du hacking ces dernières années ?

D'abord la révolution de l'ordinateur personnel. Ce sont des hackers californiens qui l'ont faite, en bidouilllant des machines dans leur garage, parce qu'ils voulaient mettre l'ordinateur à la portée de n'importe quel citoyen. Et depuis la fin des années 1990, l'Internet grand public. Là encore, ce sont des hackers qui ont bidouillé des protocoles de communication pour mettre des machines en réseau. Cela s'est fait lien avec l'armée - le fameux réseau Arpanet -, les grandes entreprises, des universités, mais Internet est bien issu du hacking. Plus récemment, il y a tout ce qui relève de l'intervention politique, du hacktivisme (Wikileaks, Anonymous...), des expériences qui prennent d'ailleurs une ampleur que l'on aurait pas forcément imaginé au départ.

Pour écrire un tel livre, on ne va pas voir le chef des hackers... tout simplement puisqu'il n'y en pas. Il y a plusieurs types de hackers, avec des visions et des stratégies différentes. L'une est-elle meilleure que l'autre pour faire avancer ces idées ?

Je ne pense pas. Chaque stratégie a son utilité. Les gens qui construisent des réseaux permettent à l'information de circuler, ceux qui écrivent des logiciels permettent aux machines de fonctionner, ceux qui aident les cyberdissidents permettent de déjouer la censure, ceux qui créent des partis comme le Parti Pirate font bouger les lignes de force. Ce que je trouve intéressant, c'est la manière dont tout cela s'agrège. Il y a des tas de gens différents, de manières de faire, et une idée centrale qui est au coeur de l'éthique hacker : l'information doit être libre et partagée.

Les hackers vont-ils mettre "le bazar dans les cathédrales", comme vous l'écrivez, ou bien est-ce les institutions qui réussiront à prendre le pas ?

Je ne pense pas que les institutions réussiront à prendre le pas, car aucune culture dominante n'écrase les contre-cultures. A la rigueur, elles peuvent les ingérer, mais il y en a d'autres qui naissent. Il y a toujours des chemins de traverse, des manières de parasiter les logiques verticales. On est dans un monde où l'information circule de plus en plus, où ce que l'on appelle les "digital natives" fonctionnent de manière très horizontale.

Ce sont des hackers-nés ?

Pas forcément. Dans la démarche de hacking, il y a vraiment l'idée de se réapproprier la technologie et de la détourner, donc il y a un aspect technique. Mais les digital natives ont été infusés par cette idée de circulation de l'information. Ils fonctionnent comme ça et ce sont eux les politiques, les entrepreneurs et les citoyens de demain. Ils vont amener cela avec eux et les choses vont changer... par la force des choses.

« Hackers, au cœur de la résistance numérique », éditions Au diable Vauvert, 2013.
« Hackers, au cœur de la résistance numérique », éditions Au diable Vauvert, 2013.
Que nous apprennent les hackers sur les changements de la société ? En d'autres termes, comment voyez-vous le monde de demain ?

Ils participent à créer le monde de demain, simplement parce qu'ils participent à créer les outils dont on se sert. Les ordinateurs, Internet, on ne peut plus faire sans. Leur manière de faire et de penser entre vraiment en résonnance avec des préoccupations citoyennes essentielles : la transparence, la collaboration, le changement des modalités de la politique. Ce sont des choses que l'on a retrouvé dans les mouvements des Indignés, d'Occupy... Ce qu'ils nous apprennnent, c'est peut-être que le monde est en train de changer et que l'on a tout intérêt à regarder comment il fonctionne, à apprendre à maîtriser les outils de demain.

Vous dites que "quand un hacker trouve un objet qu'il ne connaît pas, il ne se demande pas ce que c'est mais ce qu'il va pouvoir en faire". Peut-on faire un parallèle avec les entrepreneurs qui tentent à leur niveau de changer le monde ?

C'est un peu paradoxal. Toute une partie de ce que font les hackers est non marchand. ll agissent pour "l'amour de l'art" et de manière totalement gratuite. En même temps, leur manière de fonctionner n'est pas du tout contradictoire avec l'économie ou le monde de l'entreprise. L'un des plus beaux exemples, c'est Apple. Steve Jobs est un hacker, à la base ! Il faisait partie d'un petit groupe, le Homebrew Computer Club, très actif dans la Silicon Valley dans les années 1980. Ces types ont bidouillé des machines pendant plusieurs années. Avec Steve Wozniak, ils ont créé l'Apple 1, puis l'Apple 2, avant de décider, un jour... de fermer le code.

Ils sont passés du côté obscur ?

Il y a un peu de ça. Tout système fermé, pour un hacker, est un problème. Comme il aime comprendre comment fonctionnent les choses, il va plutôt essayer de crocheter les serrures. Tout ce qui est fermé "façon Apple" est donc évidemment un peu un repoussoir. Mais c'est la preuve que l'agilité et l'inventivité des hackers peut donner des réussites économiques assez époustouflantes.

Interview extraite de l'entretien vidéo réalisé par Thomas Benzazon pour Widoobiz , le média en ligne 100% entrepreneurs.



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