Tech-Sciences

Pour le père de Siri, "l'intelligence artificielle n'existe pas"

Luc Julia, l'un des pionners de l'intelligence artificielle, revient sur cette expression dans un ouvrage autobigraphique.

Par I Publié le 30 Janvier 2019


Luc Julia est expert en IA mais rejette ce terme. (Crédit : Claire Gollot)
Luc Julia est expert en IA mais rejette ce terme. (Crédit : Claire Gollot)
  • We Demain : Vous êtes l’un des papas de l’assistant vocal Siri, aujourd’hui vice-président innovation de Samsung monde et directeur du laboratoire de recherche en IA de Samsung. Vous venez de publier un livre intitulé L’intelligence artificielle n’existe pas. Pourquoi ce titre ?

Luc Julia : Elle n’existe pas car je ne peux pas vous dire ce que c’est. On a défini en 1956 une discipline nommée intelligence artificielle et je pense que c’était une erreur. On essayait, à l’époque, de modéliser le cerveau. Le but ? C’était de reconnaître la parole, ce qui est la chose la plus compliquée, le propre de l’homme en fait. C’est peut-être ça l’intelligence. Au bout de six ans, on a tout arrêté, car on s’est aperçu qu’on ne savait pas le faire. On a alors connu ce qui s’appelle le premier hiver de l’IA. On aurait dû éliminer la discipline puisque ce n’était pas utile. Si j’avais à garder l’expression IA telle qu’on l’avait pensée à l’époque, j’appellerais ça le machine learning, le deep learning, c’est-à-dire tout ce qui est apprentissage et reconnaissance.
 

  • Selon Ray Kurzweil, dès 2029, les machines seront dotées de l’intelligence émotionnelle et prendront le pouvoir. Il envisage que, vers 2045, elles seront plus intelligentes que les humains et donc autonomes. Qu’en pensez-vous ?

Ce transhumaniste dit n’importe quoi. Le fait que les machines puissent être émotionnelles, c’est de la science-fiction, c’est pour faire peur… Avec les techniques actuelles, qui sont des techniques mathématiques basées sur des statistiques –  c’est ce que l’on fait depuis soixante ans –, ce n’est pas possible. Les progrès qui ont été réalisés ont été menés au niveau de la mémoire des ordinateurs, de la capacité de calcul et grâce à l’apparition d’internet. Mais, en fait, il n’y a pas eu de progrès dans les algorithmes eux-mêmes et, en gardant ces derniers, il n’y a aucune chance qu’on arrive à ce qu’il dit.
 


Stephen Hawking était quelqu’un de très fort dans son domaine, il a découvert des trous noirs que personne n’avait vus. Mais les mathématiques appliquées à l’IA n’étaient pas sa discipline. Donc, comment a-t-il pu avoir l’autorité de dire que l’IA allait prendre le pouvoir ? Quant à Elon Musk, c’est un visionnaire du marketing, il est bon en communication mais nul en technologie.
 

  • Les gens ont des craintes irréalistes selon vous concernant l’IA. Comment les rassurer ?

Nous, les humains, nous contrôlons tout ! Les algorithmes, c’est nous qui les créons, les datas comme les applications, c’est nous qui les choisissons. Ça ne veut pas dire qu’on ne va pas faire des trucs mauvais. Si vous me demandez de créer un robot tueur, je vais vous faire le robot qui tuera bien mieux que n’importe qui, mais tous les algorithmes, toutes les datas viennent de nous. Ce que font en général toutes les intelligences artificielles, à la fin, c'est de la reconnaissance. Ça veut dire qu’on leur a fait ingurgiter de la connaissance. Et la connaissance, c’est nous qui la possédons. Aucune machine n’est capable de créer de la connaissance.
 

  • L’intelligence augmentée, terme que vous substituez à intelligence artificielle, va-t-elle créer du chômage ?

Non, justement, c’est le contraire. Quand les usines de Renault ont mis des robots pour remplacer les ouvriers spécialisés, ça a fait perdre des emplois. Mais ces gens-là représentent ceux qui, précisément, peuvent être « recyclés » dans des tâches plus valorisantes. En 2025, 2035, il y aura des nouveaux métiers, c’est évident… Aussi il est nécessaire de former, éduquer, s’adapter.
 

  • Vous définissez l’intelligence augmentée conçue pour renforcer nos capacités, pouvez-vous nous donner un exemple de ce qui va nous apporter le bien-être ?

Un exemple, dans le domaine de l’imagerie médicale. Un radiologue dans sa carrière voit un nombre limité de radios. Imaginons qu’on puisse récupérer toutes les radios qui existent dans le monde, la machine aura évidemment un avantage énorme par rapport à lui. Ainsi sera-t-elle en capacité de trouver des cancers beaucoup plus rapidement que ce l’homme peut faire. Pour ce qui concerne la médecine préventive, il va y avoir de grandes améliorations. Après ça, il y a plein de choses qui vont être améliorées dans la vie quotidienne. Voyons ce qui s’est passé chez Renault où les tâches difficiles, physiques, ont disparu. Ça a commencé dès 1770, avec les premiers métiers à tisser à Lyon…
 

  • Le risque n’est-il pas finalement d’être "assistés" plutôt que remplacés  ?

Aujourd’hui, on croit qu’on devient un peu plus bête à force d’utiliser toujours Google… Peut-être qu’effectivement notre cerveau se réduit, mais on peut très bien refuser tout cela. C’est là où je dis que c’est une question d’éducation et une question de volonté. Mes enfants par exemple n’ont pas de tablette, pas d’ordinateur, ils ont des livres. C’est mon choix, mon choix pour eux. On peut faire en sorte que les machines nous facilitent la vie afin de se consacrer à ce qui en vaut vraiment la peine.













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