Quand les drones se mettent au service de l'homme

À lire dans la revue.

Par I Publié le 15 Janvier 2016

Souvent engagés dans des opérations militaires, les drones peuvent aussi sauver des vies : repérage de réfugiés en Méditerranée, livraison de médicaments dans des lieux inaccessibles, prévention des noyades, assistance aux victimes de catastrophes.


L'ONG MOAS a permis de sauver 8 000 migrants depuis 2014 (Crédit : Peter Mercieca/MOAS)
L'ONG MOAS a permis de sauver 8 000 migrants depuis 2014 (Crédit : Peter Mercieca/MOAS)
Mer Méditerranée, 14 mai 2015, 6 h 45. Une barque de pêcheur ballotte au large de la Libye. À son bord, 561 migrants se pressent, éprouvés par une nuit de dérive en haute mer après la panne de leur moteur. Soudain apparaît dans le ciel leur salut. Un ange ? Non. Un drone.

Un Camcopter S-100, un hélicoptère sans pilote de 200 kg piloté depuis le bateau de sauvetage de l’ONG Migrant Offshore Aid Station (MOAS). De qualité militaire, ce drone autrichien est équipé de caméras infrarouges et peut voler à 220 km/h pendant près de six heures. Son coût : 300 000 euros par mois en crédit-bail (leasing). 

"Cette somme peut paraître exagérée, mais si vous la mettez en parallèle avec une vie humaine, elle est pour moi insignifiante", expliquait en juin Martin Xuereb, directeur de MOAS, au Financial Times. Depuis 2014, cette ONG créée par un couple de millionnaires philanthropes a permis de sauver plus de 8 000 migrants des eaux de la Méditerranée. Des actes de sauvetage qui n’auraient pu être aussi efficaces sans la reconnaissance effectuée par les deux drones de l’association.
 
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Souvent évocateurs d’espionnage ou de bombardements, les drones sont désormais de plus en plus utilisés pour sauver des vies. Que ce soit pour repérer des personnes en détresse, cartographier des zones de catastrophes naturelles ou encore apporter de précieuses fournitures médicales.

Ce drone hélicoptère a permis de sauver 8 000 migrants en mer Méditerranée (Crédit : Darrin Zammit Lup/MOAS)
Ce drone hélicoptère a permis de sauver 8 000 migrants en mer Méditerranée (Crédit : Darrin Zammit Lup/MOAS)

Un drone de 700 grammes qui tient dans une valise

Dans toute intervention de sauvetage, l’information est cruciale. L’imagerie satellite a, depuis vingt ans, joué un rôle pivot dans cette quête. Mais son prix, les délais d’attente et la couverture nuageuse limitent son utilisation. À l’inverse, les drones peuvent capturer des images aériennes de plus haute résolution, plus rapidement et pour beaucoup moins cher. Et ils ont vu, ces dernières années, leurs prix s’effondrer, tandis que la puissance et la miniaturisation des appareils augmentaient. Et contrairement aux satellites, les organisations peuvent posséder leurs propres drones, ce qui facilite leur déploiement.

C’est le pari de Sensefly, une entreprise suisse qui a développé l’eBee. Ce petit drone de 700 g tient, avec tous ses accessoires, dans une valise. Il peut voler pendant cinquante minutes et cartographier jusqu’à 12 km2 en un seul passage, le tout avec des photos pouvant capturer 1,5 cm de terrain sur un seul pixel. Déployé pour la première fois en 2013 aux Philippines à la suite du passage du typhon Haiyan (qui fit 6 600 morts), il a depuis été utilisé après de nombreuses autres catastrophes, dont les séismes qui ont frappé le Népal au printemps.

Ebee de Sensefly (Crédit : Sensefly)
Ebee de Sensefly (Crédit : Sensefly)
Pour que son appareil ne soit pas pris pour un drone militaire, Sensefly lui a délibérément donné un aspect inoffensif : une aile portante noir et jaune en mousse rappelant une abeille, le tout propulsé par une petite hélice. "Les gens peuvent le toucher et voir qu’il n’est pas dangereux", a déclaré Jean-Christophe Zufferey, cofondateur de Sensefly, toujours dans le Financial Times.
Mais un drone peut faire plus que repérer des personnes en danger. Il peut aussi leur porter assistance comme un véritable sauveteur. C’est le cas du Pars Robot  , un drone pour maître nageur développé par deux Iraniens, Amin Rigi et Amir Tahiri. Son but : prévenir la noyade près des côtes, en larguant jusqu’à trois bouées à des nageurs en détresse.
 
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Une technologie pertinente en mer Caspienne où 1 100 baigneurs ont trouvé la mort ces huit dernières années. En 2013, lors d’un test, le Pars Robot a réussi à livrer une bouée en vingt-deux secondes à un nageur situé à 75 mètres de la plage – un sauveteur professionnel a besoin de quatre-vingt-onze secondes pour atteindre la même distance à la nage. Le drone est actuellement testé au Brésil, au Mexique et en Italie.

Deux Iraniens ont inventé ce drone qui peut larguer jusqu'à trois bouées de sauvetage à des nageurs en détresse (Crédit : RTS Lab)
Deux Iraniens ont inventé ce drone qui peut larguer jusqu'à trois bouées de sauvetage à des nageurs en détresse (Crédit : RTS Lab)

Un drone capable de livrer un défibrillateur en moins de deux minutes

Aux Pays-Bas, un autre type de drone-secouriste est en développement. Après la mort par infarctus de son voisin lors d’une balade en campagne, un jeune designer néerlandais nommé Alec Momont a conçu un drone capable de livrer un défibrillateur en moins de deux minutes à n’importe quel point dans une zone de 12 km2. Piloté à l’aide du signal GPS du téléphone de la victime, il emporte également un micro et une caméra permettant à l’équipe de secours de guider un passant dans l’administration des premiers secours.

Dans la livraison de fournitures d’urgence, aussi appelée microtransport, le drone est une solution pertinente. En mai 2014, peu de temps après avoir installé sa clinique de traitement de la tuberculose en Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’ONG Médecins sans frontières (MSF) a fait appel à une start-up de la Silicon Valley nommée Matternet

Deux Iraniens ont inventé ce drone qui peut larguer jusqu'à trois bouées de sauvetage à des nageurs en détresse (Crédit : RTS Lab)
Deux Iraniens ont inventé ce drone qui peut larguer jusqu'à trois bouées de sauvetage à des nageurs en détresse (Crédit : RTS Lab)
"Ils nous ont appelés et nous ont expliqué qu’il leur était impossible de mener cette mission de façon traditionnelle. Les rares routes étaient très mauvaises, voire totalement bloquées durant la saison des pluies, a expliqué au Guardian Andreas Raptopoulos, PDG de Matternet. MSF avaient besoin de tester la salive de 10 000 personnes, principalement dans des zones rurales." 

Un défi logistique impossible lorsqu’il faut plusieurs heures voire plusieurs jours pour se rendre d’une ferme à une autre, et que l’épidémie s’emballe. "Avec un seul drone, vous pouvez récolter en une seule journée dix échantillons de dix endroits différents." Le drone Matternet One peut transporter un colis de 1 kg sur 28 kilomètres. Il suffit d’insérer dans un smartphone les coordonnées GPS du lieu de livraison et l’application se charge d’établir un itinéraire de vol en fonction des conditions météo, du relief et des corridors aériens. L’engin accomplit sa mission en totale autonomie.
 
"Comme les téléphones mobiles ont permis de se passer de câbles téléphoniques, les drones-cargos peuvent surmonter les obstacles géographiques tels que les montagnes, les lacs, les rivières non navigables, sans infrastructures physiques à grande échelle", explique l’architecte britannique Norman Foster.

Un drone qui met un terme à la famine et aux pénuries de fournitures médicales

Aux Pays-Bas, le jeune designer Alec Momont a conçu un drone qui peut livrer un défibrillateur cardiaque n'importe où en un temps record (Crédit : Alec Momont and Delft University)
Aux Pays-Bas, le jeune designer Alec Momont a conçu un drone qui peut livrer un défibrillateur cardiaque n'importe où en un temps record (Crédit : Alec Momont and Delft University)
Avec son projet Red Line, il envisage de créer des lignes aériennes de ravitaillement au Rwanda pour les fournitures d’urgence. Et à grande échelle, grâce à des stations d’accueil capables de changer automatiquement les batteries des drones et de les équiper de leur cargo.

C’est également le pari de Mark Jacobsen. Ce pilote de l’US Air Force a créé le Syria Airlift Project pour créer un pont aérien de drones afin de "mettre un terme à l’utilisation de la famine et de la pénurie de fournitures médicales comme arme de guerre". Un pari controversé qui pourrait réussir à la suite de la résolution 2191 du Conseil de sécurité des Nations unies, selon laquelle "toutes les parties du conflit doivent immédiatement permettre l’acheminement sans entrave et direct aux destinataires de l’aide humanitaire".
 
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Dans les pays du Nord, les drones médicaux pourraient également forcer la main du législateur. "Pour être livré par drone, un colis doit être léger, de haute valeur et pressé", ce qui correspond exactement au sang, aux médicaments ou aux outils de diagnostics médicaux, explique le PDG de Matternet. C’est déjà le cas avec le Parcelcopter de DHL.

Le livreur de colis allemand a mis en place l’année dernière un projet pilote de livraison de médicaments entre le continent et l’île de Juist, en mer du Nord. Entre septembre et décembre 2014, le drone de DHL a accompli 40 vols de 12 km afin de livrer des médicaments en urgence lorsque le ferry ne pouvait prendre la mer.

Un corridor aérien réservé aux drones ?

Estimé à 3,4 milliards de dollars en 2014, le marché des drones devrait atteindre 27,1 milliards de dollars en 2021, selon le cabinet WinterGreen Research. La seule limite à la massification des drones est la pression du législateur. Lors des derniers incendies de forêt en Californie, plusieurs missions de largage d’eau ont été annulées après le signalement dans la zone de drones récréatifs : le risque de collision avec un pare-brise ou un moteur était trop grand.

Pour résoudre ce problème, plusieurs solutions sont à l’étude. Amazon a proposé de créer une "autoroute céleste" : un corridor aérien réservé aux drones, entre 60 m et 120 m d’altitude. Les fabricants, eux, incorporent des "zones d’exclusion" dans leurs logiciels de navigation, à l’image de DJI, le leader chinois du drone récréatif, qui éteint ses Phantom  dès qu’ils s’approchent d’un aéroport.

La réappropriation des drones par les communautés

Patrick Meier a une autre approche. Après avoir vu des centaines de drones prendre leur envol après le typhon Haiyan sans aucune coordination ni aucune légalité, il a fondé avec d’autres pilotes le Humanitarian UAV Network  ("Réseau des pilotes de drones humanitaires").
 
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Son but : rédiger une liste des bonnes pratiques afin que la sécurité – mais aussi la vie privée – des victimes de catastrophes soit prise en compte. Sa solution : que les communautés se réapproprient les drones, autant dans leur assemblage local que dans l’interprétation des données à l’aide d’outils d’externalisation ouverte (crowdsourcing) comme OpenStreetMap  ou MicroMappers . Aujourd’hui, un drone vidéo coûte moins de 200 euros. Ce prix rend ce plaidoyer réaliste. 


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