[Reportage] L'Usine IO : le business s'invite dans les fablabs

Par I Publié le 20 Octobre 2014

Dans un cadre élégant, ce nouveau tiers-lieu parisien combine ateliers de fabrications, espaces de coworking, et conseil aux entrepreneurs. Un modèle commercial, affranchi du principe de l'open source... quitte à rompre avec l'éthique et l'esthétique des fablabs.


Le couloir d'entrée de l'Usine IO © Côme Bastin
Le couloir d'entrée de l'Usine IO © Côme Bastin
Au numéro 151 de la rue du Chevaleret, on arrive face à de larges portes noires, installées en lieu et place d’une ancienne sortie de garage, au pied d’une des tours en béton du 13e arrondissement de Paris. Se serait-t-on trompé d'adresse ? Le Smartphone, pourtant, est formel : c’est ici.
 
Les portes s'ouvrent sur un large couloir - noir lui aussi -  sous trois mètres de plafond. C'est presque timidement qu'on y progresse, jusqu’à un bureau, où une femme en tailleur accueille le visiteur.... On se demande alors si l’on vient d’intégrer la dernière boite de nuit de David Lynch ou une galerie d’art contemporain dédiée aux monochromes - noirs cela va sans dire. À la réception, Agathe, l'une des co-fondatrices du lieu, nous rassure : « Bienvenue à l’Usine » !

Du concept à l’usine

Ouvert depuis le début du mois d’octobre, l’Usine IO se définit comme un « espace pour passer de l'idée au prototype et préparer son industrialisation ». L'Usine est l’un des 14 lauréats de l’appel à projets fablabs lancé par l’ex ministre du Numérique Fleur Pellerin. Pourtant, ici, on n’est pas vraiment dans un fablab, explique Benjamin Carlu, autre co-fondateur, en blazer et tout sourire. « On a essayé de réunir dans un même lieu tout ce qu’il faut pour générer des idées, imaginer des produits, les fabriquer et les distribuer. »  Les fondateurs ont pour cela déployé l'artillerie lourde : 500 m2 d’espace de conception avec des conseillers spécialisés, 500m2 d’espace abritant des machines et 500m2 dédiés au coworking, pour « passer des premiers traits de crayons à la commercialisation d’un produit ».

Espace de travail © Côme Bastin
Espace de travail © Côme Bastin
Pour environ 400 euros par mois, un particulier peut donc trouver à l’Usine : des experts pour l’aider à imaginer et fabriquer son produit, des ateliers équipés de toutes les machines imaginables (perceuse, fraiseuse, découpeuse laser imprimantes 3D) et même inimaginables (découpeuse plasma) pour travailler bois, métal, plastique, et de vastes espaces pour poser son laptop. Salon, cuisine et bibliothèque viennent compléter cet écosystème. On est loin de l’ambiance joyeusement bordélique et du système D traditionnellement associés aux fablabs.

Décu des labs

Ca sent encore le neuf et la taille du lieu contraste avec le peu de résidents installés. En se baladant, on rencontre Johanna et Pierre. L’une est designer, l’autre est ingénieur, les deux cherchent à « rematérialiser » les données. Les acolytes ont inventé des disquettes colorées en bois que l'on peut charger en données numérique puis poser sur un lecteur relié à un écran afin d’écouter des morceaux, visionner des photos ou regarder un film. Mais pourquoi faire ? « Aujourd’hui, on observe un retour aux supports physiques, comme en témoigne le come-back du disque vinyle, explique Pierre. Les gens ont envie de pouvoir exposer leurs goûts et leur personnalité, comme sur une étagère avec les livres et les disques. »

Fred, un des coachs en création au service des membres © Côme Bastin
Fred, un des coachs en création au service des membres © Côme Bastin
On croise aussi William, qui conçoit et assemble ici un robot à base d’impression 3D. « Il s’agit d’un androïde pour toute la famille qui permet de profiter de vos vidéos et musiques par commande vocale et se ballade dans la maison, reconnaît vos goûts et apprend vos habitudes ». Quelque part entre un animal de compagnie et un iPhone. William ne s’en cache pas : il est venu à l’Usine après avoir été déçu des fablabs. « Le mouvement des makers c’est cool mais pour les start-ups ce n’est pas adapté. Les machines sont rarement disponibles et parfois pas à la hauteur. Ici, je trouve un vrai accompagnement, une expertise industrielle ». C’est aussi pour pouvoir placer son robot sous licence commerciale que William est là. Élaborée au MIT, la charte des fablabs impose en effet de placer toutes ses créations en open-source.

Polémique

Cette entorse de l’Usine à la chartre des fablabs a crée la polémique lors de l’appel à projets de Fleur Pellerin, en mars dernier. « En raflant 200 000 euros de subventions, l’Usine a cristallisé les critiques. C’est un lieu à but lucratif qui n’était alors même pas encore ouvert, se remémore Quentin Chevrier, journaliste chez Makery.info, pure-player spécialisé sur les nouveaux lieux de fabrications. Autant dire que certains membres de fablabs fidèles à l’éthique du MIT et déjà en activité, qui n’ont rien obtenu de l’État, l’ont eu mauvaise. »
 
À l’époque, le site Reflets.info publie une tribune dans laquelle Yovan Menkevick accuse sarcastiquement l’Usine de récupération. « L’équipe de l’Usine est composée de jeunes gens formidables qui ont tout compris aux hackers, mais surtout aux opportunités que le mouvement Maker et FabLab représente, pour qui sait s’y prendre. » En clair, on reproche à l’Usine IO de cumuler subventions publiques et prestations commerciales.

Les investisseurs séduits

Depuis le canapé du salon, Benjamin Carlu balaie l'accusation. « Il n’y eu aucune ambiguïté de notre part. L’appel à projet portait sur des ateliers de fabrication numérique, on entrait dans les critères. Et si l’on paie plus cher à l’Usine IO que dans un fablab, « c’est qu’on y trouve plus d’équipement, des experts en électronique et mécanique, et la confidentialité nécessaire pour développer des projets sous licence ».

À défaut de séduire les hackers, nul doute que son usine du futur pourrait attirer des entrepreneurs désireux de passer du concept au produit commercialisable. D'autant qu'elle est à deux pas de la Halle Freyssinet, futur plus grand incubateur au monde, à l'initiative de la ville de Paris et du PDG de Free, Xavier Niel. En juin, ce même Xavier Niel a d'ailleurs investi, aux côtés de Jacques-Antoine Granjon (Vente-Privée), Henry Seydoux (drônes Parrot) ainsi que plusieurs fonds d'investissements dans l'Usine. Montant : confidentiel, lui aussi.
 
Côme Bastin
Journaliste We Demain
Twitter : @Come_Bastin



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