Tous maestros ? (Re)devenez musicien grâce au numérique

Par I Publié le 1 Juillet 2014

Conservatoire en ligne, partition augmentée, pédagogies innovantes ou instruments connectés : de nouveaux outils fleurissent. Avec une promesse : rendre l’apprentissage musical moins douloureux, voire... ludique.


Grégory Dell'Era présente Weezic, sa partition augmentée, à Francfort
Grégory Dell'Era présente Weezic, sa partition augmentée, à Francfort
C’est Maman qui avait voulu qu’on commence. Il y avait ces auditions, au conservatoire de musique de la ville d’à-côté. Ces séances devant le piano, à enchainer gammes, arpèges, et préludes sous l’œil attentif du prof particulier. Ces heures, à répéter seul en rentrant des cours pendant que les copains étaient dehors. Quelques moments de plaisir, pas mal de frustration. Une fois au lycée, la console de jeu, la crise d’ado et une petite copine eurent raison du vieil instrument. Il hanta le salon familial quelques années avant d’être revendu par Maman. Elle même qui rêvait, dix ans plus tôt, qu’on « joue d’un instrument ».

Découragement

Le scénario est classique, les chiffres le confirment. Selon une étude de l’Insee sortie en 2010, 23 % des moins de 18 ans pratiquent un instrument, guitare et piano en tête. Ils ne sont plus que 9 % chez les 18-30 ans. En cause : les heures et les heures d’entrainement hebdomadaire, souvent rudes mais nécessaires pour devenir maestro. D’aucun rendraient le numérique responsable de cette hécatombe de musiciens. Pas facile de s’isoler et de se concentrer chaque jour devant l’instrument alors que Facebook est à portée de clic et que le dernier épisode d’une bonne série est disponible en streaming. D’autres comptent au contraire mettre les nouvelles technologies au service de la pédagogie musicale.
 
Avec Weezic, Grégory Dell'Era a voulu briser l’isolement du musicien : « malgré la technologie qui nous entoure, beaucoup de joueurs d’instruments sont souvent seuls face à leurs partitions papiers, ce qui est regrettable car la musique se joue à plusieurs », explique le flûtiste. Fruit de la collaboration entre développeurs informatiques, chercheurs en acoustique et professeurs de conservatoire, la start-up commercialise des partitions numériques « augmentées ». Pas besoin de tourner les pages : Weezic est capable, grâce au micro de l’ordinateur de suivre le jeu d’un musicien et de faire défiler automatiquement les notes à jouer. La partition reconnaît également les fausses notes et les souligne. Surtout, Weezic permet de travailler accompagné d’un orchestre auquel le musicien peut se joindre, comme on s’entraine au chant durant un karaoké.

Fusionner le pupitre et l’écran

Il s’agit, « plutôt que d’opposer le pupitre à l’écran de l’ordinateur, de faire fusionner les deux, détaille Grégory Dell'Era. Auparavant, l’écran de télévision pouvait déjà détourner de la pratique musicale. Le numérique est au contraire un nouveau canal d’accès et de motivation pour les débutants ». Depuis son lancement en 2010, la start-up parisienne revendique plus de 80 000 inscrits de tous les pays et propose 300 partitions différentes. Elle vient de lever 750 000 euros, de quoi investir le marché des tablettes et proposer 3 000 morceaux supplémentaires d’ici 2015. Avec, à terme, la possibilité pour un guitariste français de répéter en ligne et en direct avec un violoniste Néo-Zélandais. L’un à midi, l’autre à minuit, décalage oblige.

[Vidéo] Présentation de Weezic

Autre problème, autre solution : le site Carpe dièse se veut la « première école de musique par visioconférence ». Plus besoin de se déplacer dans une école ou de s’astreindre à un créneau hebdomadaire, il suffit d’appeler sur Skype le professeur de guitare, piano, chant, batterie ou basse pour être coaché à distance, jusqu’à 22 heures. « Il est parfois compliqué, avec nos emplois du temps chargés, de trouver un professeur, explique Victor Drault, co-fondateur de la startup et pianiste. Avec les connexions hauts-débits, qui sont devenues la norme, il est tout à fait possible de prendre un cours par webcam et micro interposés ». La pédagogie de Carpe dièse s’organise autour de programme d’apprentissages de quatre semaines. En plus des cours en direct, les musiciens amateurs peuvent réviser via des vidéos et des partitions dans un espace personnel.

Prendre du plaisir

15 millions de Français déclarent s’être essayés à un instrument à un moment ou à un autre de leur vie, selon le ministère de la Culture. Autant dire que celui qui réussira à leur (re)donner le goût de la pratique s’ouvrira un sacré marché. Parmi les nombreuses entreprises françaises qui se lancent sur le créneau de l’apprentissage en ligne, Meludia promeut une méthode baptisée SEMA, pour Sensation, Emotion, Mémoire, Analyse.
 
C’est en prenant des cours auprès de son professeur Vincent Chaintrier que Bastien Sannac, le PDG, décide de la populariser. Exit la partition, exit l’instrument : pour commencer, Meludia éduque l’oreille musicale grâce à des exercices ludiques, qui apprennent, par exemple, à différencier un accord mineur d’un accord majeur par l’émotion triste qu’il procure. « Le but est d’apprendre à prendre du plaisir, de développer le cerveau musical de l’utilisateur, détaille Bastien Sannac. Nous nous adressons autant aux non-musiciens qu’aux experts, à qui nous proposons des exercices sur la densité ou l’harmonie d’une mélodie ».
 
Phonotonic, elle, va jusqu'à laisser tomber l’instrument de musique. En cours de financement sur la plateforme Kickstarter, la start-up commercialise des objets connectés pour permettre à tout un chacun de se prendre pour un virtuose. Le principe ? Un capteur, relié en Wifi à une application, transformer les mouvements du corps en sons et en mélodies. Plusieurs objets peuvent être couplés pour jouer entre amis. Comme dans un jeu vidéo, certains enchainements secrets permettent de déclencher des sons cachés, comme le vibrato d’une guitare.

« Gamification »

L’effort de l’apprentissage est-il vraiment soluble dans la « gamification » ? « Il y aura toujours des efforts à faire, et le rôle du professeur est indépassable », estime Grégory Dell'Era de Weezic. Un avis partagé par Bastien Sannac. « Le numérique est un moyen, pas une fin en soi. C’est une illusion que de croire que n’importe qui peut devenir musicien depuis sa chambre grâce à des vidéos en streaming ou à un instrument électronique. » Pour les deux hommes, il s’agit en définitive de trouver le juste équilibre entre valeur pédagogique et approche ludique.

Les exercices de Meludia cherchent à faire comprendre la musique grâce aux émotions
Les exercices de Meludia cherchent à faire comprendre la musique grâce aux émotions
Chaque année, un tiers des élèves abandonnent le conservatoire plutôt que de passer au niveau supérieur. Une fatalité ? Pas selon Meludia et Weezic, qui collaborent avec des professeurs de conservatoire pour mettre en place les programmes pédagogiques. « Certains d’entre eux pensent encore que nous cherchons à les concurrencer, alors qu’il s’agit d’approches complémentaires », assure le PDG de Meludia. Pour Grégory Dell'Era, c’est les éditeurs qu’il a fallu convaincre des bienfaits de la numérisation et de « l'augmentation » de l’objet sacré qu’est la partition. « Les mentalités évoluent, le milieu commence à prendre conscience de la chance que peut représenter le numérique pour encourager la pratique d’un instrument de musique », raconte l’inconditionnel de Vivaldi.

Reste la question de l’accès à l'instrument. Grégory Dell'Era ne se fait pas d'illusion. « Bien sûr, tous les foyers sont équipés d’Internet. Mais tous n’ont pas les moyens d’acheter un piano, ni de payer des cours ! En dernier instance, il s’agit d’un problème d’inégalités sociales, qui doit être traité via des politiques publiques ». Entre autres pistes de solutions, le flûtiste cite le programme « Orchestre à l’école », qui permet aux populations défavorisées d’accéder à un instrument de musique. Alors, demain, tous maestros grâce au numérique ? Pas tant que la musique requerra une tête, deux mains et, tout de même, un peu de sueur.


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