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"5 raisons de ne pas héberger un migrant chez soi". Vraiment ?

Par Julia Montfort I Publié le 27 Août 2018

RÉCIT. Par Julia Montfort, réalisatrice de la web série documentaire CARNETS de Solidarité.


(Crédits : Carnets de solidarité)
(Crédits : Carnets de solidarité)
Depuis un an, Abdelhaq, migrant tchadien de 21 ans, habite chez nous. Cette aventure humaine a changé notre vie. Pourtant, nous ne l’avions jamais fait avant. Pas non plus pour un SDF. Quelles sont les peurs qui nous freinent alors que la solidarité fait du bien?

1- "Et s’il me dérobait quelque chose…?"

Pour être tout à fait honnête, j’y ai pensé. La première nuit, j’étais seule à la maison avec notre invité. Mon mari était en déplacement. J’ai eu peur. Je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Des questions totalement irraisonnées m’ont envahie. "Et si c’était un terroriste ?" . Je me suis sentie vulnérable. Nous ne savions rien de lui, si ce n’est qu’il est ce que l’on appelle communément "un migrant", qu’il a fui les conflits au Tchad et qu’il a 21 ans.

Qui est-il vraiment ? Et si j’avais fait une connerie ? Est ce que je peux lui faire confiance? Lui laisser mes clés lorsque je partirai au travail ? Depuis l’enfance, nous apprenons à ne pas parler aux inconnus. Ce jour là, j’ai transgressé cette règle élémentaire. Et j’ai laissé cet inconnu entrer dans ma bulle, dans mon cocon. J’aurai du me poser ces questions plus tôt. Il est là. Impossible de faire machine arrière.

Et puis le lendemain matin, mes craintes s’étaient évanouies. J’ai réalisé qu’Abdelhaq est d’abord un jeune garçon perdu en France. A 14 ans, il a été victime de persécutions dans son pays. Il a connu l’enfer des prisons tchadiennes et s’est enfui pour sauver sa peau. Il est sans nouvelles de sa famille depuis des années. Il aimerait pouvoir leur dire qu’il va bien, qu’il a survécu au bourbier libyen, à la traversée de la Méditerranée. Après avoir surmonter de nombreux obstacles, est ce un péché de vouloir survivre ardemment ?

1940. Un groupe de réfugiés fuyant Paris en prévision de l’invasion allemande. (FPG/Hulton Archive/Getty Images/Photo colorisée par Sanna Dullaway pour Time magazine)
1940. Un groupe de réfugiés fuyant Paris en prévision de l’invasion allemande. (FPG/Hulton Archive/Getty Images/Photo colorisée par Sanna Dullaway pour Time magazine)

2- "Ce sont toujours les mêmes qui profitent !"

Il y a 70 ans, les réfugiés, c’était nous. Nos grands parents en tous cas. Entre 1939 et 1945, 60 millions d’Européens furent contraint de fuir leurs foyers parfois en ruine pour migrer vers l’est et le sud. Ces images mettent en perspective la situation critique des migrants d’aujourd’hui.

Dans sa tribune publiée par le JDD, Christiane Taubira accuse et nous demande un effort de mémoire. Elle évoque d’autres crises migratoires que l’Europe a connu par le passé: Guerre d’Espagne, Boat people, guerre des Balkans. “Il n’est pas question de dire ici qu’il est simple d’accueillir”, écrit-elle, “mais le fait est : Jamais dans l’histoire, lorsqu’il fallut accueillir une part du monde, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie” après ces grandes crises.

On ne migre pas de gaité de coeur. On ne profite pas d’une situation d’exil. Cette question des migrants dessine le monde de demain. Un monde hérissé de mur ou un monde pour plus de liberté. Il est urgent de se saisir de cette question fondamentale alors que l’Europe ne parvient pas à coordonner ses efforts. Alors que la France noie le droit d’asile.

3 - "Aidons les SDF et les français précaires d’abord"

Pourquoi n’ai-je pas aidé en priorité ce sans domicile fixe que je croise chaque matin, en prenant le métro ? Peut être parce qu’il n’y a pas de priorité dans le secours à autrui. C’est une question d’occasions, de circonstances. J’ai ouvert ma porte à ce garçon parce que j’étais en capacité d’accueillir quelqu’un à ce moment là. La prochaine fois, qui sait, je l’ouvrirai peut être à un compatriote précaire.

Notre devoir d’humanité ne se cantonne pas à cette crise migratoire. 9 millions de français vivent actuellement sous le seuil de pauvreté parmi lesquels 3 millions d’enfants. Ce sont nos frères, nos soeurs, nos voisins, nos collègues. Or, la compétition et l’individualisme inhérents à nos sociétés productivistes nous font parfois oublier que nous sommes tous liés.

Nous n’avons pas appris l’art tout simple de vivre ensemble. Mais nous en sommes capables. J’ai pu en faire l’expérience au sein de ma copropriété avec l’arrivée d’Abdelhaq. J’ai même découvert que la solidarité est contagieuse. Et j’irai même plus loin : elle fait du bien.

4 - "Je n’arriverai plus à le mettre dehors"

J’avoue que j’y ai pensé. Au début. Et si je n’arriverai plus à le mettre dehors ? Nous avions prévu de l’héberger quelques jours. Tout était bordé. Il faut dire que la configuration de notre appartement n’est pas idéale. Il doit passer par notre chambre à coucher pour rejoindre la sienne. Notre salle de bain n’a pas de porte. Mais nous avons réussi à surmonter ces questions logistiques.

Et contre toute attente, les mois ont passé et nous lui avons proposé de rester. Tout simplement parce que son destin était un peu lié au nôtre désormais. Nous sommes devenus amis. Impossible de le laisser tomber. Nous l’accompagnions au delà de ce que ce que nous avions imaginé. Il faut que je lui trouve des solutions. Je décide de l’aider à se sortir de l’impasse administrative qui le mine et l’isole. Nous lui apportons un peu de légèreté dans un quotidien marqué par l’angoisse de l’expulsion. On ne peut que s’incliner face à l’ardent courage de ces jeunes qui trouvent la force de vivre, d’apprendre et de se reconstruire.


5- "C’est illégal, je risque 5 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende"

Très vite, avec mon mari, nous avons une discussion très importante car héberger un étranger en situation irrégulière peut avoir des conséquences judiciaires. En France, la loi L622–1, rappelle que “toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité (…) l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 euros”.

Nous avons pris la décision de l’héberger en dépit des conséquences. Son nom s’affiche désormais en toutes lettres sur notre boite aux lettres. Notre appartement est devenu sa “maison”, son refuge. Et si mon pays choisit de le renvoyer vers le Tchad où il est en danger de mort, nous le protégerons. Je m’interroge alors sur notre choix. Nous aurions pu continuer à vivre comme nous le faisions, en nous souciant comme tout un chacun de notre famille et de nos amis. Malgré la tendance à la criminalisation du secours à autrui, nous avons, comme beaucoup de citoyens fait le choix de la désobéissance civile.


(Crédits : Carnets de solidarité)
(Crédits : Carnets de solidarité)

Je pars à la rencontre des français solidaires

Héberger Abdelhaq a changé ma vie et celle de ma famille. Au point que j’ai décidé de raconter notre histoire et surtout d’aller à la rencontre de français qui tendent la main. Car j’ai l’intuition profonde que nous sommes un peuple plus solidaire qu’il n’y paraît. On pense que les français se renferment. Certains discours politiques nous décrivent une nation du repli sur soi. Et si nous montrions une autre réalité ? Celle d’un peuple chaleureux, accueillant, conscient de l’urgence sociale en cours ? Conscient qu’il faut parfois enfreindre la loi pour un geste d’humanité.

Cette autre histoire, celle des français solidaires, je la raconterai dès septembre prochain dans ma web série documentaire “CARNETS de Solidarité” sur YouTube. Abonnez-vous dès maintenant ici. Elle sera financée par les spectateurs à travers une levée de fonds sur la plateforme Ulule à partir du 17 septembre 2018.



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