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À 9 000 km de Paris, en plein tour du monde de l'innovation, comment perçoit-on Nuit Debout ?

Tribune

I Publié le 25 Avril 2016

TRIBUNE. Par Ahmed et Karine Benabadji, fondateurs du projet Open-Villages.


La famille Benabadji au complet, avant son tour du monde. (Crédit : Ahmed Benabadji)
La famille Benabadji au complet, avant son tour du monde. (Crédit : Ahmed Benabadji)
Le 1er septembre dernier, Ahmed, Karine et leur cinq enfants se sont envolés de Paris pour un tour du monde d'un an, à la découverte de villages qui ont fait le choix de l'autonomie et du développement durable. Actuellement au Costa Rica, ils font le lien entre leur expérience et le mouvement Nuit Debout français.

Ne regardez pas la télé, ne lisez pas la presse. N’ouvrez pas vos blogs de news favoris, n'écoutez ni les politiques ni les politologues. Sortez et dirigez vous tranquillement là où ça se passe, près de chez vous. Si "ils" ne sont pas dans votre ville, prenez un train ou une voiture ou un vélo et allez-y.

Si ils sont encore trop loin et que vous avez du courage et des choses à dire, saisissez vous d'une tente, d'un pique-nique à partager et allez vous installer sur la grande place de votre ville. Parions que vous ne serez pas seuls. Car c'est là que ça se passe. Là et nulle part ailleurs.

Quoi donc ? Rien de moins que l’espoir en acte. C'est à dire la réappropriation par le peuple de ce qu'il n'aurait jamais dû abandonner à des professionnels ou à des experts : sa voix.

Troisième soir de Nuit Debout, à Lyon (Crédit : Maxime Lathuilière/Wikimedia Commons)
Troisième soir de Nuit Debout, à Lyon (Crédit : Maxime Lathuilière/Wikimedia Commons)
Bien sûr, personne ne veut que vous alliez là-bas, surtout pas les acteurs, les régisseurs et les publicistes de l’affligeant spectacle politico-médiatique qui nous est servi jusqu’à la nausée depuis des années. Ceux là même qui jusque là avaient le monopole de la parole, ne veulent pas  que vous la repreniez. Ils auraient tellement à y perdre.

Ils vont essayer de vous faire peur en vous parlant des dérapages "en marge" du mouvement.  Ils vous mettront en garde contre la violence qu'ils diront  "inhérente" à ce genre de protestation "anarchique" en vous montrant les images de policiers chargeant des manifestants (et vous devrez comprendre que vous y allez à vos risques et périls).

Ils vont sans doute vous dire que les "manifestants" sont chevelus, répugnants, qu'ils ne se lavent pas et salissent les trottoirs sur lesquels ils s'installent, que l’on craint des problèmes d'hygiène dus à la promiscuité, que les riverains se plaignent du "bruit et des odeurs".

Place de la République à Paris le 16 avril (Crédit : zarrrrrr/Instagram)
Place de la République à Paris le 16 avril (Crédit : zarrrrrr/Instagram)
Ils vont tenter de vous décourager en vous disant que tout cela ne sert à rien, que leurs revendications sont ridiculement irréalistes, que ce ne sont que des gesticulations de gamins oisifs et paresseux qui ne savent même pas s'organiser en parti, avec des représentants et des porte-paroles, car c'est comme ça qu'on fait quand on veut vraiment obtenir un résultat en politique.

Qu'ils nous aient donné plus d'une fois la preuve de leur incompétence et de leur impuissance, et ce malgré la gigantesque machinerie politico-administrative qui les entoure, ne semble pas les gêner outre mesure...


Si ils ne nous mentent pas sciemment (hypothèse que l'on ne peut malheureusement écarter) c’est encore plus grave car ils passent à côté de l'essentiel. Car ce qui est important ce n'est pas la ou les revendications qui sont adoptées chaque soir dans les Assemblées Générales :  c'est tout le processus de délibération, la démocratie directe à l’oeuvre.

(Crédit : justaboy.photo/Instagram)
(Crédit : justaboy.photo/Instagram)

Quel rapport avec les Open-Villages ?

​Les Nuit Debout démontrent que les gens comprennent les problèmes, ont des idées, savent les exprimer avec discipline, les critiquer avec respect et savent se mettre d'accord pour prendre des décisions. Nuit Debout, c’est le contraire de la bureaucratie, de cette élite qui légifère pour elle même, en catimini et avec l’objectif de changer le moins possible. 

Est-ce que c'est "bordélique" ? Oui, sans doute parfois. Mais avez-vous suivi les débats à l'Assemblée nationale ? Savez-vous comment s’opèrent les tractations entre députés ou sénateurs, tard dans la nuit, lorsque le bon peuple dort ?  Je ne crois pas que les Nuit debout ait à rougir de leur bordel. Au moins, le leur, ils ne le cachent pas sous les profonds tapis des salons dorés de la République : ils les montrent aux caméras qui témoignent place de la République et sur toutes les places de France qui les accueillent.

Quel rapport avec les Open-Villages ? 

Dans chacune des communautés où nous sommes passés, nous avons été témoins de pratiques démocratiques simples, efficaces, directes dont nous avons rendu compte sur We Demain.fr.

Lorsque nous avons été invités à assister à la réunion annuelle du bureau de l'association paroissiale à Enampore (Sénégal) qui rendait compte de sa gestion devant l'ensemble des membres de la paroisse, nous avons vu des élus qui ont dû défendre leurs actions et leurs dépenses devant un public attentif, parfois critique, jamais complaisant. 

À Tizi n’oucheg (Maroc), le plan de développement a été établi par les villageois et son exécution donne lieu à des consultations régulières autour de la fontaine du village. 

À Providencia de Dota (Costa Rica), le budget de la communauté et la liste des projets qu’il permettra de financer sont votés par tous les habitants qui décident aussi collectivement du prix de certaines denrées ou services qu'ils auront à s'échanger au cours de l’année.

Les femmes de Tizi n’Oucheg avec Karine et Naila (Crédit : Ahmed Benabadji)
Les femmes de Tizi n’Oucheg avec Karine et Naila (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ces moments de démocratie directe en acte, moments sérieux ou se prennent des décisions qui engagent l'avenir de la communauté, sont souvent suivis d’une fête, avec les bruits des tam-tams et les cris des enfants qui jouent, l’odeur des grillades, les rires d’adversaires acharnés lors des débats et qui se réconcilient autour d'un assiette de riz ou d'un plat de viande.

La démocratie apaisée n'est pas une démocratie qui se pratique à distance des problèmes, enfermée dans un isoloir et sous surveillance policière. C’est une démocratie de la parole reprise et échangée, du débat contradictoire et de la décision consensuelle par les personnes directement impliquées par ces décisions.


En ce sens, ce que les Nuit Debout essayent d'inventer jour après jour n'est rien d'autre qu'un Open-Village. Open-Village éphémère sans doute mais village quand même, autonome, communautaire, libre, éducatif, inspirant, partageur, solidaire, accueillant...


Un village en open-source, qui met à nu en toute transparence son code (qui comprend mais ne se limite pas à la gestuelle qui sert à communiquer lors des AG), son mode de fonctionnement, ses bugs et ses plantages aussi parfois, pour que chacun puisse se les approprier, les améliorer, les distribuer.. C’est de la bêta-démocratie, pas de la démocratie pour les stupides, mais de la démocratie qui s'essaie et s’expérimente. C'est gratuit et c'est intéressant. Mieux que ça, c’est  gratuit et ça a beaucoup de valeur.

Allez-y et racontez nous. Cela fait des mois que nous sommes partis, et que nous vous retraçons le plus fidèlement possible ce que nous voyons dans les communautés qui nous accueillent. Parfois nous sommes surpris, rarement déçus, souvent enthousiastes par nos rencontres et par ce que nous apprenons. Alors, à votre tour d'être journalistes, pour raconter quelque chose de positif, de vraiment nouveau et qui soit porteur d'espoir.

Plus encore, à votre tour d'être des politiques, les moi-présidents de votre rue, les sénateurs de votre cage d'escalier, les députés de votre chemin de campagne ou de votre piste cyclable ; allez exprimer vos rêves d'autonomie et vos désirs d'avenir.


À votre tour d'être des citoyens.

Ahmed et Karine Benabadji, fondateurs du projet Open-Villages.  

Suivez au quotidien l'actualité de ce projet sur sa page Facebook.             
Et pour (re)lire les précédents épisodes du tour du monde de la famille Benabadji, c'est par ici -> Épisode 1      / Épisode 2      / Épisode 3     / Épisode 4    /Épisode 5   / Épisode 6  / Épisode 7

 




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