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"À Nuit Debout, j'en ai pris conscience : nous pouvons décider pour nous-mêmes, directement"

RÉCIT

I Publié le 8 Avril 2016

RÉCIT. Par Jérémy Wauquier, membre fondateur de l'association Offgrid.


Le mouvement Nuit Debout occupe la place de la République à Paris depuis le 31 mars. (Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
Le mouvement Nuit Debout occupe la place de la République à Paris depuis le 31 mars. (Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
Jeremy Wauquier est l'un des fondateurs d'Offgrid, une association visant à développer des communautés autonomes et résilientes. Présent place de la République, à Paris, lors de l'assemblée générale du 5 avril, il nous livre son ressenti personnel sur le mouvement Nuit Debout qui occupe ce lieu depuis le 31 mars.

Je prends quelques minutes pour vous décrire ce que j’ai vu et entendu lors de l’AG de ce soir. Cela dans l’intention de donner une fenêtre sur ce mouvement en construction à celles et ceux qui n’étaient pas présent·e·s. Ce n’est que mon regard. Je suis arrivé vers 18 h, un peu avant le début de l’AG et suis parti vers 22 h, alors que l’AG a duré bien une heure de plus. Nous étions nombreux, très nombreux. Je dirais quelques milliers, vous trouverez des images de l’AG sans peine.

 


Jeremy Wauquier (DR)
Jeremy Wauquier (DR)

Cadre et fonctionnement

La forme prise par l’AG, au-delà du fond des propositions faites, est pour moi la chose la plus marquante. Quelques milliers de personnes sont assises, et autour un cercle de personnes debout. Devant, une "estrade" improvisée avec un morceau de corde délimitant l’espace dévolu aux modérateurs·trices.

Je suis juste à côté d’eux et d’elles et je transmets les interventions sur Périscope en direct avec mon téléphone (application de retransmission). En tout cas, tant que j’ai de la batterie. Une sono a été installée, ce qui donne un grand confort d’écoute pour l’ensemble des personnes présentes.

Une modératrice gère le cadre de l’Assemblée. Elle donne la parole aux personnes qui sont inscrites sur les listes de prise de parole, la refuse aux personnes qui ne sont pas inscrites et qui voudraient prendre la parole de force. Elle appelle au calme et demande à ce que les personnes près de l’estrade s’assoient. Elle fait des points techniques, notamment par rapport à des lycéen·ne·s détenu·e·s dans un commissariat.
 
Trois personnes inscrivent ceux et celles qui veulent parler sur des listes et annoncent quand c’est leur tour. Une autre chronomètre le temps, et limite les tours de parole à 2 min. Ceux qui n’ont pas encore parlé sont prioritaires sur les autres.
 
Un groupe d’environ trois personnes offre une traduction en direct en LSF (langue des signes française). L'une d'entre eux s’exprimera en LSF devant l’Assemblée, avec une traduction vers le Français en direct. Un ordre du jour a été établi à l’avance : avec des points d’organisation, la question des migrants y figure ainsi que les rapports et propositions de l’ensemble des commissions (animation, communication, inter-commission, action, logistique, restauration…).

(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
Des signes sont expliqués aux participant·e·s afin de fluidifier les échanges. Il y a un signe pour approuver silencieusement (les marionnettes), un pour s’opposer radicalement à une proposition (les bras en croix, ce qui la bloque et il faut alors argumenter son opposition radicale et faire une proposition d’amendement), un pour appeler au calme (le signe de la maison), un pour indiquer à un orateur qu’il est temps de conclure (ou qu’il se répète, c’est le signe du moulin), et un pour demander à être inscrit sur les listes (lever la main).
 
L’immense majorité des personnes est très respectueuse du cadre posé. Les gens restent assis et s’expriment en utilisant les signes proposés. Beaucoup de femmes sont présentes, notamment parmi les personnes qui tiennent le cadre (modération et prise des tours de paroles).

Quelques personnes (surtout des hommes) font assez fréquemment des "attaques du cadre", estimant qu’elles attendent depuis trop longtemps pour parler, ou qu’elles doivent dire quelque chose de si important qu’il est nécessaire d’interrompre le processus. Comme ces personnes se mettent debout et parlementent avec les modérateurs·trices pour obtenir gain de cause, cela crée cycliquement du "bruit" dans l’AG. La modération fait un travail impressionnant pour maintenir calmement le cadre.

(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)

Résultats

Le résultat m’impressionne beaucoup. L’air de rien, un groupe de quelques milliers de personnes a réussi à débattre ensemble, à partager des vécus, des colères, des espoirs. À faire des propositions. À voter et à décider d’un certain nombre de choses.
 
Le processus de décision m’impressionne beaucoup également. Si un orateur "sent" qu’une proposition serait à même de faire consensus rapidement, il la formule et demande qui est en faveur et s’il y a des oppositions radicales.
 
Si un consensus est présent et qu’aucune opposition radicale n’est exprimée (on dirait objection en sociocratie), alors la décision est adoptée. Ainsi en fut-il pour la proposition "Que la LSF soit intégrée comme langue officielle de la République française, dans sa constitution", ou encore "Que tous les sans-papiers soient régularisé·e·s".
 
D’autres propositions se sont heurtées à des oppositions radicales. Ainsi en fut-il pour un communiqué proposé urbi et orbi par la commission communication. J’avais très peur que cela prenne des plombes pour "gérer" cette opposition radicale. Ce fut fait en quelques minutes. Ce qui gênait la personne a été modifié (une référence à une place… je n’ai pas bien compris) et le communiqué adopté. Par quelques milliers de personnes.
 
Je crois que le principal résultat de cette assemblée est là : prendre conscience que nous pouvons décider pour nous-mêmes, directement, simplement et radicalement ; que nous avons la maturité politique pour le faire.

Contenu des interventions

Ce "compte-rendu" a vocation à surtout être un "compte-rendu subjectif" de ce qui s’est passé. Pour le détail du contenu de l’Assemblée, je vous invite à aller lire les documents écrits par les rapporteurs·trices. Deux ou trois choses m’ont marquées néanmoins.
 
Beaucoup d’interventions se positionnaient dans la revendication ("Nous voulons que telle entité fasse telle chose !") ou dans "l’injonction floue" ("Nous devrions aller faire une AG en banlieue ! Nous devrions faire la grève générale ! Nous devrions bloquer toutes les usines de France et mettre le Medef au chômage !").
 
Si je vois bien ce qu’elles peuvent créer de cohésif pour le mouvement, je reconnais que ces interventions me fatiguent car je me demande en quoi elles peuvent se traduire en actions concrètes pouvant faire avancer le mouvement (pas opérationnalisables).

(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
(Crédit photo : Jean-Jacques Valette)
A contrario, un certain nombre d’autres interventions débouchaient sur des choses très concrètes. La commission logistique voulait savoir si elle pouvait décider de démonter des installations si elle estimait le risque d’évacuation manu militari trop élevé. Résultat : oui, elle peut.
 
Des personnes ont proposé un certain nombre d’actions concrètes, comme par exemple se rendre au commissariat pour y demander la libération de lycéen·ne·s détenu·e·s. Un petit groupe de personnes (une centaine) a immédiatement répondu à l’appel et s’est levé pour se rendre sur place.
 
Personnellement, je suis intervenu pour parler d’Offgrid (un projet de création de communautés autonomes et résilientes, avec permaculture, économie locale, démocratie, transition…) et pour proposer aux personnes intéressées de nous rejoindre vendredi et samedi dans un autre lieu pour élaborer le projet ensemble (les infos sont et ). Cette intervention a été bien accueillie par l’Assemblée et plusieurs personnes sont venues me donner leur contact.

Conclusion

Bref, je trouve que ce mouvement est admirable et que ce qui se passe en ce moment à République est formidable et témoigne d’une grande maturité politique. Je tire mon chapeau aux personnes qui ont géré la modération, merci beaucoup à elles.
 
Ce qui est particulièrement touchant pour moi, c’est de voir un collectif plongé dans l’apprentissage de la vie ensemble. Et c’est difficile, et il y a des attaques du cadre, des interventions moins intéressantes que d’autres, des longueurs et technicalités. On trébuche et on apprend ainsi à marcher.




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