Planète

Air, eau, nourriture... L'invasion des microplastiques

Par Gérard Leclerc I Publié le 7 Septembre 2018

On le connaissait visible, flottant dans la mer ou disséminé dans la nature…Voici désormais les microplastiques. Encore mal connus des scientifiques, ils seraient partout dans notre environnement quotidien.


Les microplastiques se retrouvent dans les océans mais aussi notre quotidien. Crédits : Mandy Barker
Les microplastiques se retrouvent dans les océans mais aussi notre quotidien. Crédits : Mandy Barker
Retrouvez notre dossier "Le tour du monde antiplastique en 30 solutions" dans le numéro 23 de la revue We Demain (septembre-octobre-novembre 2018).

La Grèce antique avait défini la terre, l’eau, l’air et le feu comme les quatre éléments présents dans l’univers. Il faut aujourd’hui en ajouter un cinquième : le plastique ! Chacun connaît le "septième continent". 5 000 milliards de débris plastiques, soit 26 9000 tonnes, qui flottent dans le nord de l’océan Pacifique, entre le Japon et la Californie, sur 3,43 millions de kilomètres carrés : c’est 6 fois la France, sur 10 à 30 m de profondeur.

On imagine souvent une île formée de bouteilles, de sacs, de bidons… Il s’agit en fait d’une "soupe " constituée d’une multitude de microplastiques d’un diamètre inférieur à 5 millimètres, comme l’explique François Galgani de l’Ifremer. Mais une étude, commanditée par l’organisation Orb Media, et publiée par le Guardian en septembre, a permis révéler au grand public que ces particules de produits dérivés du pétrole pouvaient se retrouver aussi dans l’eau potable. D’autres recherches ont, elles, démontré que l’air que nous respirons n’est pas épargné, ni la nourriture que nous consommons… Bref, nous vivons dans un monde véritablement imprégné par les microplastiques.

L’activité humaine aurait produit 6,3 milliards de tonnes de déchets plastiques depuis 1950. Crédits : Mandy Baker
L’activité humaine aurait produit 6,3 milliards de tonnes de déchets plastiques depuis 1950. Crédits : Mandy Baker

50 000 à 100 000 particules par kilomètre carré dans le milieu marin

Et pour cause : depuis 1950, selon une étude de Sciences Advances (2017), l’activité humaine aurait produit 6,3 milliards de tonnes de déchets plastiques, dont une bonne partie se retrouve dans les mers, au rythme de plus de 8 millions de tonnes supplémentaires par an… Depuis le début des années 1970, de nombreuses études et mesures ont été effectuées sur la présence de microplastiques dans le milieu marin. Les déchets, sous l’effet des vagues, des irradiations du soleil et des UV se dégradent et se brisent en multiples fragments. On recense en moyenne 50 000 à 100 000 particules par kilomètre carré. Colonisées par des micro-organismes, elles sont assimilées au plancton et à la chaîne alimentaire marine, dans une sorte de "plastisphère", un écosystème marin organisé autour du plastique. Coquillages, crustacés, poissons, oiseaux et mammifères marins les ingurgitent.

Si la pollution des océans est étudiée depuis une cinquantaine d’années, les recherches sur les continents et dans les rivières ont démarré beaucoup plus tardivement, il y a moins d’une vingtaine d’années. Les découvertes n’en ont été que plus spectaculaires.
Les microplastiques mesurent de 100 voire 10 microns (0,01 mm) à 5 mm. Ils proviennent principalement de l’usure des fibres synthétiques produites à partir de pétrole ou de la chimie – polyester, polyéthylène, acrylique, élasthanne… – et entrent dans la composition de nos vêtements, rideaux, moquettes etc.

Une seule veste polaire peut libérer dans l’eau jusqu’à 250 000 fibres par lavage en machine  ! Ces fibres sont également produites par l’usure des pneus, de certaines peintures, des adhésifs et issues des produits cosmétiques : ce sont des microbilles – en fait des billes de polyéthylène – utilisées comme exfoliant, abrasif ou colorant dans les rouges à lèvres, les vernis à ongle, les crèmes de beauté, les dentifrices, les déodorants ou les paillettes pour le maquillage ou la décoration. Du fait de leur très petite taille et de leur flottabilité, elles échappent souvent aux traitements des eaux usées et peuvent rester dans l’environnement durant des décennies, si ce n’est plus (on manque pour l’instant de recul).

Sur une année, ce sont entre 3 et 10 tonnes de fibres microplastiques qui se déverseraient sur Paris. Crédits : Mandy Barker
Sur une année, ce sont entre 3 et 10 tonnes de fibres microplastiques qui se déverseraient sur Paris. Crédits : Mandy Barker
Lors du quatrième sommet mondial des océans, en février 2017, à Bali, une campagne a été lancée pour inviter les gouvernements et les entreprises à bannir ces microplastiques des produits cosmétiques. Un mois plus tard, la France publiait un décret de la loi Biodiversité les interdisant dans les cosmétiques à partir du 1er janvier 2018, et dans les cotons tiges en 2020. D’autres pays européens comme la Suède et le Royaume-Uni s’apprêtent à faire de même.

Entre 3 et 10 tonnes de fibres microplastiques dans l'air parisien

Invisibles et ultralégères, les fibres de microplastiques sont partout… Et d’abord dans l’air que l’on respire, mélangées à des fibres végétales et animales. Le LEESU (Laboratoire eau, environnement et systèmes urbains) de l’université de Paris-Est-Créteil, a dénombré dans l’air ambiant de 100 à 10 000 fibres par jour et par mètre carré, dont 30 à 50 % de fibres microplastiques. Sur une année, ce sont entre 3 et 10 tonnes de fibres microplastiques qui se déverseraient sur Paris ! Les eaux des rivières et des lacs, comme le Léman, sont également touchés. Dans la Seine, on a relevé de quelques dizaines à 400 fibres par mètre cube, dont un peu moins de la moitié sont plastiques.

Ces fibres, on va les retrouver dans nombre d’aliments et de boissons. Dans les produits de la mer bien sûr. Les moules et les huîtres, qui sont des organismes filtrant l’eau de mer, absorbent tous les polluants. L’université de Gand, en Belgique, a dénombré une moyenne de 300 microparticules de plastique par portion de 300 g de chair de moules. Du plancton aux larves et aux poissons, tous les milieux marins sont touchés. Jusqu’au sel de mer : la revue Scientific Reports nous apprend que des chercheurs malaisiens de l’université Putra Malaysia ont scruté 17 marques de sel issues de 8 pays : une seule échappait à la pollution plastique…

Plus surprenant, des fibres ont été repérées dans le miel, le sucre et la bière (1 000 à 10 000 fibres par mètre cube), sans que l’on sache encore précisément si c’est le conditionnement seul (l’air ambiant, les contenants) qui en est responsable.

Des conséquences incertaines

L’eau du robinet ne serait pas épargnée. L’étude, commanditée à des scientifiques par Orb Media, menée dans 12 pays a décelé dans 83 % des échantillons 4 à 10 fibres par litre. Johnny Gaspéri, chercheur au LEESU reste prudent : "Nous n’avons pas la certitude que ce sont bien des fibres microplastiques et qu’elles n’ont pas été introduites dans l’eau lors des manipulations en laboratoire..." Le taux reste de toute façon très faible comparé à ceux présents dans l’air ou l’alimentation.

Quelles pourraient être les conséquences sur notre santé ? Nous ne le savons pas, car peu de travaux ont à ce jour été menés. Johnny Gaspéri se veut plutôt rassurant : les fibres microplastiques qui flottent dans l’air comme de la poussière sont suffisamment grosses pour que notre barrière pulmonaire empêche de les inhaler. Et aucune recherche sur les fibres que nous ingérons et digérons n’a, à ce jour, révélé d’effets négatifs sur notre santé.
"Ces fibres transportent avec elles des polluants qui peuvent être cancérigènes, comme des colorants ou des additifs chimiques ignifugeants ou de plastification."
Rachid Dris, chercheur à l’université de Bayreuth en Allemagne

Mais les chercheurs ne sont qu’au début de ces études qui ne prennent pas encore en compte les nanoplastiques, ces particules encore plus fines qui n’ont guère été explorées et qui pourraient pénétrer dans les organes. Or, constate Rachid Dris, chercheur à l’université de Bayreuth en Allemagne, "plus on descend vers le plus petit, et plus on trouve de traces de microplastiques. Et ces fibres transportent avec elles des polluants qui peuvent être cancérigènes, comme des colorants ou des additifs chimiques ignifugeants ou de plastification."

"Nous avons suffisamment de données pour savoir que le microplastique a un impact sur la vie sauvage, conclut Sherri Mason, professeur de chimie au département sciences environnementales de l’université de Fredonia dans l’État de New York qui a supervisé l’étude Orb Media. Qui peut imaginer qu’il n’en a pas sur l’homme ?"














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