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Au Groenland, la grandiose et éphémère ronde des icebergs

I Publié le 14 Octobre 2016

RÉCIT. Par Jean-Paul Curtay, nutrithérapeute et auteur.


"Certains sont sculpturaux, d’autres sont des monstres de plusieurs dizaines de mètres de haut et jusqu’à plusieurs kilomètres de long." (Crédit : JP Curtay)
"Certains sont sculpturaux, d’autres sont des monstres de plusieurs dizaines de mètres de haut et jusqu’à plusieurs kilomètres de long." (Crédit : JP Curtay)
De l'Islande à la péninsule antarctique, Jean-Paul Curtay est parti en "croisière-expédition" autour des nouvelles routes maritimes rendues possibles suite à la fonte des glaces. Chaque semaine, il raconte son expédition à We Demain.  

Arrivée à Ilulissat, ce qui signifie en inuktitut "beaucoup d’icebergs". En effet, le navire en croise de plus en plus. Le premier ressemble à une tour de Babel rasée dont il ne resterait que le premier tour de spirale. Le second, à un gros ours terré, la tête aplatie sur l’eau et sa croupe remontée …

Chacun d’eux est unique. Certains sont sculpturaux, d’autres sont des monstres de plusieurs dizaines de mètres de haut et jusqu’à plusieurs kilomètres de long. Et, comme chacun le sait, un volume sept à neuf fois de celui qui émerge, se déplace, caché sous la ligne de flottaison.

Du bleu vert-émeraude auréole parfois leur base érodée par le ressac. D’autres sont d’un bleu cristallin. Ils sont faits de glace issue de neige compressée pendant plusieurs milliers d’années, et dépourvue de bulles. Certains, ayant piégé des eaux de bédières (les rivières de fonte des glaciers) qui se sont recongelées, sont veinés d’un bleu laiteux comme des sucettes.

Glaciers émissaires

D’autres encore sont couverts d’un voile noir, provenant de poussières de moraines. De temps en temps, dans un grondement sourd et puissant, ils perdent une partie d’eux mêmes et se retrouvent alors suivis d’un "brash", une traîne de glaçons. Ilulissat a bien mérité son nom car il est à l’embouchure d’un fjord dans lequel le glacier Kangia accouche de la plus grande quantité d’icebergs émis dans l’hémisphère nord.

Kangia produit chaque année 46 km cube de glace, de quoi couvrir les besoins annuels des États-Unis en eau. Ce glacier est un des milliers de "glaciers émissaires", langues glaciaires qui, tout autour du petit continent, délestent des bouts de la calotte vers la mer.

Autrefois, Kangia vélait directement ses icebergs dans la baie de Disko. Mais en moins de 100 ans et de plus en plus vite le glacier a reculé vers le fond du fjord. Il avance aussi de plus en plus vite – la vitesse de sa progression est passée en quelques dizaines d’années de 15 m par jour à 30 m par jour. En comparaison un glacier des Alpes avance de quelques mètres en un an, autre signe que l’Arctique se réchauffe beaucoup plus vite que partout ailleurs.

Les icebergs s’accumulent donc dans le fjord. (Crédit : JP Curtay)
Les icebergs s’accumulent donc dans le fjord. (Crédit : JP Curtay)
Le front de Kangia se trouve maintenant à 50 km de l’embouchure ! Les icebergs s’accumulent donc dans le fjord où beaucoup, sous l’effet des tsunamis provoqués par le vélage d’autres icebergs, se retournent. Ils mettent un an pour arriver à l’embouchure où ils se bloquent du fait d’une remontée du plancher sous-marin de 800-1000m à 200 m.

C’est là que depuis l’inscription du site par l’Unesco en 2004 sur la liste du Patrimoine de l’Humanité, on peut venir les voir en traversant sur des passerelles en bois une toundra où s’étaient établies, il y a 4 000 ans les tribus nomades Sermermiut. Un spectacle féérique.

Mais aujourd’hui je constate qu’en place des véritables paquebots de glace qui saturaient l’embouchure en 2013, la plupart des icebergs, toujours très beaux, sont beaucoup plus petits et nagent dans une soupe bleue, escortés par des centaines de glaçons.

"Le pêcheur raconte que cette année il n’y a eu aucune banquise dans la baie alors que les années précédentes elle était encore présente de décembre à mars." (Crédit : JP Curtay)
"Le pêcheur raconte que cette année il n’y a eu aucune banquise dans la baie alors que les années précédentes elle était encore présente de décembre à mars." (Crédit : JP Curtay)

Paysage grandiose et éphémère

En revenant, nous passons à côté d’un immense champ où sont gardés les chiens de traineaux, plutôt agités. Ils ne mangent plus souvent à leur faim depuis le rétrécissement de la période de chasse parallèle à la baisse de l’enneigement. L’après-midi, c’est dans un petit bateau de pêcheur que nous sommes invités à faire le tour des icebergs de la baie de Disko.

Le pêcheur raconte que cette année il n’y a eu aucune banquise dans la baie alors que les années précédentes elle était encore présente de décembre à mars. À peine arrivés près d’un mastodonte, Elsa Freschet, l’une des naturalistes, repère le souffle de deux baleines à bosse nageant on ne peut plus tranquillement au pied du mur coupé au cordeau de l’iceberg géant.

Leurs dos apparaissent trois fois avant qu’elles ne se cambrent, leur nageoire caudale se lève et elles disparaissent. Ne restent que quatre têtes noires de phoques oscillant comme des flotteurs… Les baleines refont surface quelques centaines de mètres plus loin dans un des défilés de ce paysage grandiose et éphémère.

La plupart des icebergs vont entreprendre un long voyage de 3 ans. (Crédit : JP Curtay)
La plupart des icebergs vont entreprendre un long voyage de 3 ans. (Crédit : JP Curtay)

Finir de s'éroder et de fondre

Nous repartons à travers le dédale des icebergs. Beaucoup sont grêlés, signe qu’ils se sont retournés, les trous provenant de spots où les bulles d’air piégées dans la glace se sont échappé sous l’eau. Elles creusent ensuite des sillons le long du flanc de l’iceberg en remontant vers la surface.

La plupart des icebergs vont entreprendre un long voyage de 3 ans qui va les emmener, portés par les courants dans une ronde le long de la côte jusqu’à l’extrême nord de l’île, va passer devant la Terre d’Ellesmere et redescendre, longeant la côte de l’île de Baffin, où ils vont finir de s’éroder et de fondre au Labrador.

Certains s’aventurent beaucoup bas, comme l’illustre inconnu qui a coulé le Titanic, ou le bourguignon (petit iceberg) vu aux Bermudes en 1926. On a pu suivre l’odyssée d’un iceberg tabulaire qui, au bout de 10 ans, est parvenu jusqu’aux Açores !

Jean-Paul Curtay. 

Pour en savoir plus :
Christian Kempf, Le Monde des icebergs, Éditions de l’Escargot Savant.
Janot Lamberton et Philippe Bourseiller, Voyage dans les glaces, La Martinière
www.blog-de-glace.org

Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Jean-Paul Curtay, a commencé par être écrivain et peintre, au sein du Mouvement Lettriste, un mouvement d’avant-garde qui a pris la suite de Dada et du surréalisme, avant de faire des études de médecine, de passer sept années aux États-Unis pour y faire connaître le Lettrisme par des conférences et des expositions, tout en réalisant une synthèse d’information sur une nouvelle discipline médicale, la nutrithérapie, qu’il a introduite en France, puis dans une dizaine de pays à partir des années 1980. 

Il est l’auteur de nombreux livres, dont Okinawa, un programme global pour mieux vivre, le rédacteur de www.lanutritherapie.fr, et continue à peindre et à voyager afin de faire l’expérience du monde sous ses aspects les plus divers.





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