Débats, opinions

Au revoir Hulot, bonjour nucléaire : allons-nous rater le marché du siècle ?

Par Yves Heuillard I Publié le 7 Septembre 2018

DÉCRYPTAGE. Par Yves Heuillard, journaliste et conférencier.


Comme elle l'a fait avec l'informatique dans les années 1980, la France va-t-elle passer à côté de la révolution des énergies renouvelables ? (Crédits : U.S. Air Force photo by Roland Balik)
Comme elle l'a fait avec l'informatique dans les années 1980, la France va-t-elle passer à côté de la révolution des énergies renouvelables ? (Crédits : U.S. Air Force photo by Roland Balik)
Après le départ de Nicolas Hulot, les nucléocrates français font feu de tous bois pour relancer une filière en grande difficulté. Alors que la loi sur la transition énergétique prévoyait de réduire la part du nucléaire dans la production électrique à 50 % en 2025, un rapport préconise maintenant la construction de six réacteurs de nouvelle génération de type EPR.
 
Dans ce contexte, et au-delà des querelles de chapelle, il me paraît nécessaire de rappeler des éléments économiques factuels sur le secteur des énergies renouvelables et le nucléaire dans le monde. Curieusement, ces éléments économiques fondamentaux  sont rarement évoqués.

L'Amérique sur la voie renouvelable

Aux États-Unis, pourtant pays le plus nucléarisé du monde avec une centaine de réacteurs, les énergies renouvelables ont produit plus d'électricité que le nucléaire pendant le premier trimestre 2018. Et à près de 60 %, cette électricité renouvelable vient du vent et du soleil.

Rappelons que le nucléaire civil s'est développé à grande échelle dans les années 1970, alors que le développement des énergies renouvelables (éolien et solaire) dans des proportions comparables n'a qu'une dizaine d'années. C'est donc un bouleversement rapide du secteur de l'énergie. À telle enseigne que la Californie vient de voter l’objectif d'une électricité 100 % renouvelable en 2045.
 

Le nucléaire, un marché 10 fois inférieur à celui des renouvalables

En 2017, l’investissement dans le secteur des renouvelables, hors gros hydraulique, a atteint 279 milliards de dollars. Le solaire seul, avec 160 milliards de dollars d'investissements (+18 % par rapport à 2016) attire plus de capitaux que l'ensemble des nouvelles centrales électriques à gaz ou au charbon (103 milliards). Les nouveaux réacteurs nucléaires, eux, ne font pas mieux que les grands barrages (42 et 45 milliards de dollars respectivement).

D’ici 2050, 11 500 milliards de dollars seront investis dans de nouvelles capacités de production d’électricité renouvelable (dont les 2/3 dans l’éolien et le photovoltaïque), contre seulement 1 500 milliards dans les autres sources faiblement carbonées, dont l’hydraulique et le nucléaire. En 2050, le vent et le soleil fourniront 50 % de l'électricité du monde. Ces chiffres sont ceux de Bloomberg New Energy Finance.
 
Dit autrement, le marché du nucléaire est, en ordre de grandeur, 10 fois moindre que le marché de l'électricité renouvelable. Et la dynamique des innovations, du marché et des prix ne fera qu'accuser ce rapport.
 

Des énergies renouvelables de moins en moins chères

On se doute bien en effet que si les investisseurs, très majoritairement privés, se ruent sur les renouvelables, ce n'est pas par philanthropie. Ces énergies sont en passe de produire de l’électricité à des coûts moindres que toute autre source d'électricité, battant le gaz et même le charbon.

Dans le même temps, pour des raisons de sécurité, celui du nucléaire ne cesse d'augmenter. Sur la base du contrat passé par EDF pour la construction de deux EPR à Hinkley Point aux Royaume-Uni, le coût de production de l'électricité nucléaire s’établit à 92 livres le MWh (en livres 2012), de l'ordre de 12 cts d'euro d'aujourd'hui par kWh.
 
Entre 2010 et 2017 le coût des panneaux solaires a baissé de 75 %, celui des éoliennes de 50 % (source IRENA). Et les prévisions de la quasi totalité des analystes font état d'un coût moyen du kWh solaire ou éolien autour des 3 cts de dollar dans les deux ans à venir – quatre fois moins que l'électricité nucléaire !
 
Aux États-Unis par exemple, alors que le coût du kWh éolien avoisinait les 9 cts de dollar en 2009, certains contrats de vente font déjà état aujourd'hui d'un coût de production de 2 cts le kWh (Source DOE, août 2018). Ceci explique que, malgré une administration Trump hostile aux renouvelables, les investissements dans l'éolien croissent de 121 % au premier trimestre 2018, à 17,5 milliards de dollars.
 
Une centrale solaire coûte 25 % moins chère en 2018 que deux ans auparavant et les prix continueront à baisser dans le contexte d'une multiplication par 17 des installations solaires photovoltaïques dans le monde d'ici 2050. Toujours selon les analystes de Bloomberg.
 
La décision récente de l'Afrique du Sud d'abandonner un projet de construction de huit réacteurs nucléaires et de le remplacer par des éoliennes, des panneaux solaires et des centrales au gaz, ne tient qu'à cette réalité économique. La finalité n'est pas tant de cesser de faire courir aux populations les risques gigantesques du nucléaire que d'opter pour la meilleure rentabilité !
 

Emploi, intermittence : les deux dernières cartes des nucléaristes

Alors, pourquoi s'accrocher à nos vieilles bouilloires atomiques ? Restent deux arguments :

Le premier concerne la sauvegarde des emplois et des savoir-faire du nucléaire français. Mais alors que les deux réacteurs EPR 100 % français, celui de Flamanville et celui de Olkiluoto, sont des fiascos économiques, accumulant retards, malfaçons et dérives budgétaires astronomiques, un seul EPR a été mis en marche dans le monde, à Taishan, en Chine. Il a été construit par China General Nuclear Power (CGN). EDF n'en possède que 30 %. Ce savoir-faire français, dont on fait ici des gorges chaudes, est installé en Chine depuis belle lurette, et s'il y a un petit marché pour les bouilloires atomiques, il sera chinois !

Le deuxième argument concerne l'intermittence des énergies renouvelables. Car le vent et le soleil n'agissent pas sur commande. Le nucléaire, donc, permettrait de palier l'intermittence de ces sources d'énergie. Mais un réacteur nucléaire est-il capable d'une flexibilité et d'une réactivité suffisante pour suivre les variations de production des éoliennes et des panneaux solaires ? Areva NP a installé sur plusieurs réacteurs suisses et allemands un système d'adaptation de la puissance pour suivre l'intermittence des renouvelables, preuve que cette flexibilité est envisageable.

Mais en 2017, le réacteur allemand de Brokdorf équipé de cette technologie, a été endommagé, précisément du fait des montées et baisses de puissance – selon le ministre de l'énergie du Schleswig-Holstein de l'époque, Robert Habeck. Il existe toutefois assez peu d’éléments sur ce sujet, précisément parce que les réacteurs nucléaires sont faits pour fournir une électricité dite "de base", la plus constante possible, alors que les centrales hydrauliques et à gaz, beaucoup plus souples, s'adaptent bien aux fluctuations très rapides du réseau.

En fait, la réponse est surtout économique. Un réacteur nucléaire est astronomiquement cher à construire et peu cher à faire fonctionner. Sa rentabilité dépend donc de son facteur de charge : il est économiquement désastreux de ne pas le faire marcher au maximum de ses possibilités. Plus prosaïquement, vous n'avez pas investi des milliards d'euros dans une telle machine, pour l'arrêter quand ces babioles d'éoliennes et de panneaux solaires – que vous détestez – se mettent à cracher des kilowattheures de quatre sous.

D'autres solutions à l'intermittance des renouvelables

Et il y a bien d'autres manières de gérer l'intermittence. Imaginez qu'à chaque kWh d'électricité que vous consommez à un instant donné soit attaché un prix.

Ainsi la recharge des voitures électriques, le déclenchement des chauffe-eaux, et autres appareils électriques pourraient se faire en fonction du prix de l'électricité, lui même fonction de la production intermittente des éoliennes et des panneaux solaires. Vous pourriez même avoir un intérêt économique à acquérir des batteries pour simplement décaler d'une heure ou deux votre consommation d'électricité du soir.

Rien de bien nouveau ici, c'est le concept des réseaux intelligents ; il ne résout pas tout de la problématique de l'intermittence mais il l'atténue et limite le recours à des solutions beaucoup plus onéreuses.

Seul gros problème, un tel concept introduit l'idée que nous pourrions, nous les consommateurs, définir et programmer (à l'aide d'une simple application sur nos smartphones) le prix de l'électricité qui nous paraît acceptable. Or comme l'électricité d'origine renouvelable devient ultra-compétitive... elle met en danger le modèle existant de quelques cathédrales électriques qui produisent en permanence des milliards et des milliards de kilowattheures.

Rien, pourtant, ne s'opposerait à ce que nous choisissions, en temps réel, non seulement notre prix acceptable de l'électricité mais aussi nos fournisseurs, des fournisseurs régionaux près de chez nous (dont nous serions actionnaires), des fournisseurs danois ou espagnols selon où nous habitons dans l'hexagone. J'appelle ceci la démocratie de l'énergie. Mais comment mettre en place de telles solutions quand nos compteurs Linky dits "intelligents" sont installés par une entreprise contrôlée à 100 % par EDF, et alors que les politiques publiques européennes du secteur électrique sont sous l'influence de quelques gros fournisseurs au pouvoir devenu énorme ?

Et puis, il faudrait parler des batteries : leur prix par MWh (un MWh = 1000 kWh) a baissé de 80 % depuis 2010. Oui, une division par cinq !

Soyons ingénieux !

Comprenons qu'avec les énergies renouvelables, la production d’électricité n'est plus liée à un combustible qu'il soit fossile ou nucléaire : elle n'est qu'intelligence. Nous n'avons plus qu'à être ingénieux, inventer, créer des entreprises, déposer des brevets. Nous n'avons plus à user de notre diplomatie, ou à déployer nos forces militaires dans le Sahel ou au Proche-Orient pour nous assurer (à quel coût ?) de nos approvisionnements. Nous n'avons plus à nous asseoir sur nos valeurs pour conserver nos amitiés avec nos fournisseurs et partenaires dits "stratégiques".
 
Ceci n'est pas sans me rappeler la France des années 1980, figée dans les concepts d'une informatique centralisée, dépassée, ruineuse pour le contribuable et symbolisée par Bull, notre fleuron de l'informatique nationalisée qui devait être renflouée régulièrement. Ailleurs naissaient interfaces graphiques, tableurs, traitements de texte hypertexte, processeurs et ordinateurs toujours plus puissants, dans l'euphorie d'une Californie joyeuse, où tout jeune entrepreneur trouvait d'hardis investisseurs. 
 
Ou, plus tard, quand nombre de responsables politiques (à l'exception notable de quelques valeureux sénateurs), dénigraient le World Wide Web gratuit de quelques illuminés quand le Minitel faisait la bonne fortune de son petit monde.
 

Nous sommes à la croisée des chemins. Allons-nous donc laisser le marché du siècle aux Américains et aux Chinois ? Je laisse volontiers le mot de la fin, à l'un des plus inconnus visionnaires de nos congénères d'autrefois.
 
En 1986, parlant du nucléaire, Louis Puiseux, ancien économiste à EDF écrivait : "Rangeons au Panthéon les propriétaires des becquerels, et les titans du plutonium. […] La France n'a rien perdu de l'ablation de son empire, bien au contraire, elle n'a pas davantage à perdre à remplacer ses fantasmes de nucléarisation du monde par une naissance à la véritable modernité. [...] Vivement qu'on change d'époque."

 













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