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Économie

Boudé par les banques françaises, le placement halal est-il une alternative à la finance traditionnelle?

Enquête

I Publié le 26 Avril 2016

En plein essor en Europe, ce marché est délaissé par les établissements français qui craignent pour leur image. Ses règles, qui interdisent notamment les intérêts et la spéculation, ont pourtant permis à la finance islamique d'échapper à la crise de 2008. De jeunes entrepreneurs français en ont saisi l'enjeu. Enquête.


Un trader à la bourse de Karachi, capitale économique de la République islamique du Pakistan (Crédit : Joël Saget/AFP)
Un trader à la bourse de Karachi, capitale économique de la République islamique du Pakistan (Crédit : Joël Saget/AFP)

"Vous ne souhaitez pas que votre argent soit investi dans l’armement, le tabac, l’alcool, la pornographie, le jeu, l’élevage de porc ? Vous refusez l’intérêt, l’usure, la dette, la spéculation ? Vous souhaitez que votre épargne serve l’économie réelle plutôt que d’être jouée dans un grand casino virtuel ? Alors la finance islamique peut être une solution pour vous."

Mourad Chabchoub est le directeur du développement de Noorassur, une entreprise qui se présente comme "le premier réseau en finance islamique de France ". Au Salon musulman du Val-d’Oise, à Pontoise, il accueille sur son stand une femme qui lui confie son problème : "Comme beaucoup de musulmans, je refuse de toucher les intérêts de mon Livret A. Ma banque me propose de les verser aux Restos du coeur, mais je préférerais placer mon argent dans des produits financiers conformes à l’islam. Sauf que les banques n’en proposent pas."  

Son interlocuteur la rassure : "C’est pour cela qu’on existe. La finance islamique, que je nommerais plutôt abrahamique, interdit l’intérêt et l’usure. Elle s’adresse d’ailleurs à tout le monde, comme alternative éthique à la finance conventionnelle." Interloqué, j’interviens : "Excusez-moi, monsieur, la finance islamique n’est pas réservée aux musulmans ?" Mourad Chabchoub se tourne vers moi et répond :  

"Manger bio n’est pas réservé aux hippies ! La finance islamique, c’est pareil. D’ailleurs, de 15 % à 20 % de nos clients ne sont pas musulmans."


L'agence Noorassur de Chelles
L'agence Noorassur de Chelles

Bienvenue dans le petit monde de la finance halal française, où peu de monde semble s’aventurer. Dans le 5arrondissement de Paris, l’agence du groupe 570easy propose des financements immobiliers estampillés islamiques. Bien qu'il réfute lui aussi toute exclusivité communautaire, cet établissement s’adresse avant tout à une clientèle musulmane. Les prêts qu’il accorde sont sans intérêts, mais pas gratuits. Ils sont même plus coûteux pour le client qu’un crédit classique ! 

Un conseiller l’explique à Adlène, un cadre de 28 ans qui dispose d’un salaire mensuel de 4 000 euros net : "Avec le système de la mourabaha, la banque ne va pas vendre de l’argent qu’elle crée mais un bien qu’elle a précédemment acheté en encaissant sa marge. Elle devient un commerçant en investissant ses fonds propres."  Le jeune homme recherche un logement à 200 000 euros : il lui en coûtera, après quinze ans de mensualités, l’équivalent d’un prêt à 3,3 %, alors que le taux d’un emprunt traditionnel serait de 2,60 %.

"Je me moque de payer 100 euros de plus chaque mois,  assure-t-il en apprenant le prix du crédit halal. Si cela me permet d’être serein vis-à-vis de Dieu, c’est parfait."  D’après le conseiller, ce jeune CSP + à l’allure de bobo parisien est le profil type de sa clientèle – diplômée, connaissant la finance et assumant sa religion. "Je paie mes impôts et j’estime normal de pouvoir emprunter selon mes principes,  déclare AdlèneMa banque me harcèle pour me fourguer ses produits, mais je ne veux pas passer par leur système. Si 570 me permet de devenir propriétaire, tant mieux, mais je préférerais ne rien acheter plutôt que de prendre un crédit bancaire classique."


Quinze contrats par mois

Depuis trois ans, 570easy, qui a reçu 10 000 demandes sur son site Internet, a permis à quelque 300 personnes de devenir propriétaires. La plupart des dossiers n’aboutissent pas, car le groupe ne joue qu’un rôle de courtier. Ses clients ont besoin de l’argent des banques. Or, jusqu’à cette année, seule Chaabi Bank, l’unique établissement bancaire qui propose en France un compte courant islamique, acceptait de travailler avec 570easy. "Cela nous limitait à des prêts sur dix ans, confie Amine Nait-Daoud, cofondateur du groupe.  Mais une grande banque française collabore désormais avec nous et permet des financements sur quinze ou vingt ans."  Le nombre de prêts a ainsi été multiplié par deux, soit une quinzaine de contrats par mois. 

"La marge de progression est encore grande car notre nouveau partenaire est en phase de test pour la première année. Il n’a pas encore ouvert complètement les vannes, précise Amine Nait-Daoud. Et nous cherchons aussi à en convaincre d’autres pour satisfaire la demande."


À gauche, Mourad Chabchoub, directeur du développement de Noorassur
À gauche, Mourad Chabchoub, directeur du développement de Noorassur

"Sharia board"

On ne connaîtra pas l’identité de la banque qui collabore avec 570easy. Le client ne la découvre qu’au moment de signer son contrat, et on lui réclame la confidentialité. Pas question de faire savoir qu’une grande institution travaille en France selon les règles de la finance islamique. Le risque d’image est trop grand. Ou supposé tel, comme le constate presque chaque jour Tarik Bengarai, imam et président du Comité indépendant de la finance islamique en Europe (Cifie), un sharia board,  comité de spécialistes en droit musulman chargé de certifier un produit conforme aux exigences de la finance islamique ; donc de traquer tout ce qui pourrait contenir de l’intérêt ou la moindre trace de spéculation, sans parler des activités illicites. Jean-Marc, un avocat d’affaires qui a travaillé sur la constitution d’un OPCI, un produit financier immobilier, témoigne qu’un sharia board n’a rien d’une horde de théoriciens de la lapidation :

"Trois hommes avec de grandes barbes ont débarqué dans notre salle de réunion. Avec beaucoup d’intelligence, ils ont aisément disséqué un produit très complexe en cherchant la moindre rémunération sur un compte de dépôt, ou tout ce qui pouvait ressembler à une activité spéculative. C’était stupéfiant de voir ces hommes à l’évidence très religieux maîtriser aussi bien le langage des affaires."

La quarantaine, un costard noir une barbe de quelques jours bien taillée : Tarik est un imam qui ressemble à un businessman.  On le rencontre d’ailleurs dans un quartier d’affaires parisien, entre deux rendez-vous avec des clients (family offices  et banques privées) dont la quasi-totalité exige de rester dans l’ombre. "L’islam est aujourd’hui assimilé au terrorisme et nos partenaires ne veulent prendre aucun risque,  remarque-t-il. Depuis la mésaventure arrivée à la BRED, cela n’a fait que s’aggraver." 

En 2010, cette banque avait financé l’achat "charia compatible" d’un bien immobilier par un footballeur musulman. L’affaire a fuité, la presse en a parlé, et le groupuscule islamophobe Riposte laïque a lancé avec un certain succès une campagne de boycottage contre une banque accusée de bientôt refuser tout crédit à "un éleveur de porc ou un viticulteur, puis à une femme qui ne serait pas voilée, puis à une famille qui ne respecterait pas le ramadan".

"La BRED a reçu des courriers de clients annonçant qu’ils retiraient leur argent d’une banque qui s’islamisait, rappelle Tarik Bengarai. Elle a fait marche arrière, annonçant que ce n’était qu’une opération de recherche et développement qui n’aurait pas de suite. Toutes les banques françaises gardent cela en mémoire." 

Paradoxalement, cette histoire est survenue quand la France venait de prendre des mesures pour favoriser la finance islamique. Dès 2007, Christine Lagarde, alors ministre des Finances, avait souhaité faire de la place parisienne une terre d’accueil pour les fonds du Moyen Orient.

Un voeu qu’elle renouvela l’année suivante après la chute de Lehman Brothers. La ministre parla "d’une crise des excès, une crise d’hybris" vanta les mérites d’une finance islamique qui "condamne la spéculation et (…) le hasard" et présente "bien des avantages" pour pallier les dérives ayant conduit au krach de 2008. Une commission fut créée, dont le travail permit en 2010 l’adoption de quatre instructions fiscales qui adaptaient le droit français aux produits financiers halal.


Manque de concurrence

Dans ce contexte, des formations universitaires en finance islamique furent lancées en 2009 : un executive master  à l’université Paris-Dauphine et un master à l’université de Strasbourg. Mais alors que les premiers diplômes étaient délivrés, les banques se fermaient à la pratique, de peur de perdre des clients. Du moins dans l’Hexagone.

Car hors de nos frontières les grandes banques françaises donnent toutes dans la finance islamique. Résultat : parmi les 200 anciens élèves de Paris-Dauphine, 80 % travaillent à l’étranger. Quant à ceux qui sont en France, très peu mettent en pratique leur formation, faute d’employeurs dans ce secteur. 



Seuls trois opérateurs institutionnels osent aujourd’hui s’afficher sur le marché français : la marocaine Chaabi Bank, pour des comptes courants et des financements immobiliers ; l’assureur luxembourgeois Vitis Life, pour un produit d’épargne haut de gamme ; et le groupe helvétique Swiss Life, pour Salam, une assurance vie distribuée notamment par Noorassur. "Nous sommes à l’aise sur ce sujet,  revendique Vincent Liégeon, directeur commercial de Swiss Life FranceOn répond à un besoin d’une finance plus éthique basée sur une économie réelle, tangible. Des investisseurs nous ont sollicités alors qu’aucune solution n’était disponible sur le marché, beaucoup de musulmans étant contraints de laisser leur argent sur un compte courant."  Grâce à la pédagogie, Swiss Life assure avoir maîtrisé le risque d’image redouté. 

"Nous n’avons pas connu le moindre incident et le résultat du produit est conforme à nos prévisions, qui n’étaient pas démesurées. Avec 500 contrats, nous sommes dans un développement qualitatif sur un marché difficile, sans offre. Ce manque de concurrence ralentit le développement de la finance islamique en France. Mais nous tenons à être présents : comme avec la nourriture halal, il finira par y avoir un boom. Pourquoi un musulman devrait-il avoir une épargne non valorisée s’il est dans la pratique de sa foi ? Si les établissements français ne s’y mettent pas, d’autres viendront s’installer en France." 

Al Baraka, le leader mondial de la finance islamique, basé à Bahreïn,  pourrait arriver bientôt. "Nous avons effectué une étude de marché concluante et envisageons très sérieusement de pénétrer le marché français,  annonce Nasser Hideur, secrétaire général d’Al Baraka en AlgérieMais nous sentons dans l’air une résistance non formulée, comme s’il y avait une peur due à un réflexe conservateur."

Pendant ce temps, Londres est devenue la première place mondiale de la finance "charia compatible". Le Royaume-Uni compte plusieurs grandes banques qui proposent ces produits. En Allemagne viennent de s’ouvrir les premières agences de la KT Bank, un établissement islamique. Mais en France, où vit la plus importante communauté musulmane d’Europe, la page Lagarde a été tournée et le pays reste dans un quasi-désert halal en matière financière.


Sonia Marij, fondatrice de Noorassur
Sonia Marij, fondatrice de Noorassur

Financement participatif

Restent des initiatives marginales mais prometteuses : "Il est très intéressant d’observer qu’une génération de jeunes entrepreneurs essaie d’apporter des solutions concrètes en approchant la finance d’une manière originale qui associe le droit français et des principes moraux », relève Pierre-Charles Pradier, économiste et coordinateur de la chaire "éthique et normes de la finance" à l’université Paris-I.



Noorassur s’inscrit dans cette démarche. Elle a inauguré en août une agence à Chelles, en Seine-et- Marne ; la première d’un réseau qui devrait en compter de dix à quinze d’ici à la fin de l’année. L’offre se développe sans attendre les grands opérateurs. "Tout est encore à créer"s’enthousiasme Sonia Mariji, la fondatrice de Noorassur. Âgée de 43 ans, elle a longtemps travaillé comme gestionnaire de patrimoine, jusqu’à la crise de 2008. "La sphère financière vit depuis une crise de cupidité et la finance islamique m’a renvoyée à des principes universels qu’on a un peu oubliés"souligne cette Française d’origine marocaine, non pratiquante. 

Évidemment, la finance islamique n’est pas une garantie de pureté. "On y trouve des escrocs, comme partout. Et cela peut n’être qu’un argument de vente "avertit Pierre-Charles Pradier. Les banques islamiques ont quand même largement échappé à la crise de 2008, car elles ne véhiculaient pas de produits toxiques.

Au Salon musulman, qui touche à sa fin, les conseillers Noorassur ne manquent pas de le rappeler, tandis que Mourad Chabchoub jette un oeil sur son ordinateur. Dans la dernière demi-heure, la plateforme web du réseau vient encore d’enregistrer trois demandes d’ouverture de contrat Salam. Depuis le relais médiatique qui a accompagné l’ouverture de l’agence de Chelles, les demandes en ligne ont explosé et plus de 600 nouveaux clients ont souscrit un contrat en un mois. 

Et si ce salon de Pontoise témoignait finalement d’une activité économique émergente, que Tarik Bengarai estime dotée d’un "potentiel de développement à deux chiffres" ? Près du stand Noorassur, Anass Patel, président de 570easy, qui tient aussi son stand, en est convaincu : 

"La peur des institutions financières françaises est une chance, considère ce normalien qui a renoncé à faire carrière à l’étranger après quinze ans dans la finance aux États-Unis et en Angleterre. C’est à nous d’organiser le marché en s’inspirant des start-up financières, vu que les banques ne veulent pas apparaître. On les laisse en back-office, car on en a besoin pour la gestion des risques, et on installe des plateformes en ligne qui vont faire les montages des produits. La France se retrouve ainsi à l’avant-garde de la finance islamique mondiale. Alors que ses grandes banques restent dans le modèle du xxsiècle, on apporte de la simplicité et de l’innovation." 

Avec par exemple le financement participatif, que 570easy utilise déjà pour des prêts étudiants et bientôt pour faciliter l’accession à la propriété. Aucune raison d’avoir peur.


Article extrait de la revue We Demain n°12
Brice Perrier

 
Boudé par les banques françaises, le placement halal est-il une alternative à la finance traditionnelle?



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