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Brésil : "J'ai vu une élite politique et financière, 90 % d'hommes blancs, annuler un suffrage universel"

I Publié le 11 Mai 2016

TRIBUNE. Par Charlotte Dafol, humanitaire installée à Porto Alegre.


Manifestation contre la corruption à São Paulo, le 13 mars 2016. (Crédit : Rovena Rosa/Wikimedia Commons)
Manifestation contre la corruption à São Paulo, le 13 mars 2016. (Crédit : Rovena Rosa/Wikimedia Commons)
Depuis trois ans, Charlotte Dafol vit à Porto Alegre, au Sud du Brésil, où elle travaille dans l'humanitaire. Dans ce texte, cette Française nous raconte comment elle a vécu le vote pour la destitution de la présidente Dilma Roussef, accusée de corruption et de dissimulation des déficits de l'État.

Porto Alegre, 17 avril 2016
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Par où commencer ? Par là où je vous ai laissés ?

Politiques corrompus fomentant un coup d'État avec la complicité des pouvoirs médiatiques et judiciaires. Mouvements sociaux qui s'arrachent les cheveux dans la rue et sur internet pour essayer de dénoncer les événements et de changer leur cours. En vain. 

L'Impeachment suit donc son chemin. Après approbation évidente par une "commission d’enquête" constituée de 65 députés (dont 40 poursuivis pour corruption), l’étape décisive était celle du vote du Parlement en session plénière, le dimanche 17 avril 2016, à 14h. 

Oui, le parlement votant un dimanche, c'est un peu étrange – pour des députés qui n’en foutent pas une pendant les six autres jours de la semaine, diront les mauvaises langues.  Il a même fallu décaler tous les matchs de foots de la journée pour donner aux télévisions nationales l’occasion de diffuser en direct un spectacle autrement passionnant. 

Dès le lundi précédent, se sont installés des campements pour la démocratie sur les places de toutes les capitales, avec un agenda tout chargé de manifestations et débats publics. 

À Porto Alegre, deux écrans géants ont été installés sur une place du centre ville pour retransmettre le vote aux "défenseurs de la démocratie". Les autres ont aussi eu droit à leur écran géant dans un parc des quartiers huppés de la ville.

Charlotte Dafol (Crédit : DR)
Charlotte Dafol (Crédit : DR)

"Comme des gosses qui veulent passer à la télé"

14h. Cagnard infernal. Ouverture de la cérémonie.

Moi, toute naïve, je pensais qu'on en aurait pour une heure ou deux. Le représentant de la commission d’enquête lit son rapport à l’assemblée. Sur la place, les places à l’ombre sont disputées. Puis chaque parti a eu droit à 10 minutes de temps de parole pour annoncer et justifier son orientation de vote. Il y a 25 partis. La bonne blague.

Autant dire que si on aurait su le résultat, on n’aurait peut-être pas venu. Mais l’optimisme de certains orateurs a attisé nos illusions jusqu’au coucher du soleil. Il est environ 17h30 quand commence enfin le vote. La place est pleine à craquer. Il n'y a plus de place pour s'asseoir. D’ailleurs, avec la tension du moment, tout le monde s'est levé.

La procédure sera la suivante : les députés seront appelés un par un au micro pour exprimer leur vote. Il y a 513 députés...

Pour être approuvé, l'Impeachment doit obtenir 342 voix – soit les deux tiers de l’assemblée. Il en faut donc 171 pour l'abroger, en comptant les absences et les abstentions.

C’est parti !

Les premiers votes me surprennent un peu... Je croyais que "être appelé au micro pour exprimer son vote", cela voulait dire se lever, aller jusqu'au micro, dire quelque chose comme "je vote oui" ou "je vote non" et retourner s'asseoir.

Sauf que non.

D’abord parce qu’ils n'ont pas besoin de se lever vu qu'ils sont déjà tous debout à crier et à se battre pour être dans l'axe de la caméra, comme des gosses qui veulent passer à la télé.
Et puis une fois au micro, chaque député dispose en fait de 30 secondes de temps de parole pour se justifier… et, au passage pour faire campagne.

Vote à la Chambre des représentants, le 17 avril 2016. (Crédit : Marcelo Carmago/Wikimedia Commons)
Vote à la Chambre des représentants, le 17 avril 2016. (Crédit : Marcelo Carmago/Wikimedia Commons)

"Ça ne commence pas fort pour les défenseurs de la démocratie"

"En l'honneur de mes fils Pedro, 8 ans, et Paulo, 11 ans, et de ma femme bien-aimée, je vote OUI." Le premier député nous a bien fait rire. Un peu nerveusement, certes. Mais comment ne pas trouver ridicule un élu qui s’est cru à une cérémonie des Oscars ?
 
"Je souhaite un joyeux anniversaire à mon petit fils et je vote oui."

"Au nom de ma femme et de ma fille Maria, qui sont mes meilleures conseillères…"

"Je remercie Dieu et toute ma famille pour ce moment..."

Et puis on a compris…

Frissons et bouches bées. Ils se sont passé le mot. Aujourd'hui, le thème, c'est la Famille. Alors, les gars, vous allez tous voter OUI (à l’Impeachment) en rendant hommage à vos femmes et enfants. Et si vous n'en avez pas, trouvez-vous des neveux, des filleuls, des petits-cousins, une sœur enceinte, démerdez-vous. Du moment que vous ne parlez pas de votre maîtresse...
 
"Pour toi, maman..."

Les références à Dieu, à la patrie et à votre ville natale sont aussi libres de toute modération.
 
"Au nom du peuple brésilien…"

"Ô, Patrie bien aimée ! ..."

"Au nom de tous les évangélistes du pays..."

Et quoi qu'il arrive, si vous êtes en panne d'inspiration, balancez sur le Parti des Travailleurs. Dites que ce sont des voleurs, qu'ils ne savent pas gouverner… Crise, chômage, impôts etc. etc.
 
"Pour la fin du vagabondage rémunéré, je vote oui !"

"Pour mon père, qui a tant souffert avec le PT..."

"Contre le Communisme qui assombrit le Brésil…"

On en est tout juste au 100e vote et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça ne commence pas fort pour les défenseurs de la démocratie. Les votes NON se font rares.

Malgré tout, et malgré l’absurde de la situation, l’intensité émotionnelle ne diminue pas. Chaque vote "Pour l’Impeachment" ou "Contre le coup d’état" génère une forte réaction du public. Essayez d'imaginer un sport de cinq heures avec un but à chaque minute. Comme une partie de tennis sans jeux ni sets, où tous les points seraient accumulés et comptés en fin de match. Et encore, il faudrait bien deux finales de Roland-Garros pour avoir une idée du marathon.

Il fait déjà nuit et je me demande combien de temps mes jambes vont me supporter.
 
"Au nom de Dieu et de la famille brésilienne…"

"En pensant très fort à mon neveux qui a eu 6 ans hier..."

"En hommage aux militaires de 1964..."

"Pour l'union de notre patrie..."

200e vote. Je suis assise depuis longtemps.

Manifestation de soutien à Dilma Rousseff à São Paulo, le 16 décembre 2015. (Crédit : Rovena Rosa/Wikimedia Commons)
Manifestation de soutien à Dilma Rousseff à São Paulo, le 16 décembre 2015. (Crédit : Rovena Rosa/Wikimedia Commons)

"Un indigné du NON nous redonne espoir (enfin !)"

En vérité, il est difficile de s'y retrouver dans les comptes. Mais certains votes, par les cris de joie qu'ils génèrent dans l'assemblée, nous semblent plus décisifs que d'autres.
 
"Pour tous ceux qui ont été trompés par le PT..."

"Pour mon fils João qui me regarde..."

"En hommage à la police militaire..."
 
300e vote. Assise. Debout. Assise. Debout. Assise. Debout. Assise. Debout.

Travail, Famille, Patrie : la marge du OUI ne cesse de s’accroître.

Passe devant moi un vendeur de cachaça. Dieu bénisse ce moment.
 
"Au nom des francs-maçons du Brésil..."

"Pour la paix à Jérusalem..."

"Au nom de mon mari..."

Oui, parfois, surgit une femme. Mais c'est rare. Parfois aussi surgit un élu assez malvenu, comme le Capitaine Augusto, fondateur du Parti Militaire Brésilien, qui a jugé opportun de se présenter en uniforme.

Un peu plus fréquemment, apparaît un indigné du NON, qui détonne dans l'assemblée et nous redonne espoir avec (enfin !) une dose de sincérité.
 
"Moi, j'ai honte de participer à cette farce sexiste menée par un voleur, tissée par un conspirateur et appuyée par des tortionnaires, des lâches, des analphabètes politiques et des vendus."

NDLR. Le voleur, c'est Cunha, président de l'Assemblée et fomenteur de l’Impeachment. Voleur, parce qu’il est actuellement accusé de détenir une quinzaine de millions de dollars d'origine suspicieuse sur un compte en Suisse. Quant au Traitre (par excellence), c'est Temer, actuel vice-président de Dilma et complice de Cunha pour la destituer. C’est lui qui assumera la présidence en cas de victoire. Inutile de dire qu’il est également mouillé jusqu'au cou dans plusieurs affaires de corruption.
 
"Je n'ai jamais vu autant d'hypocrisie par mètre carré !"

"Je vote NON en hommage à tous les juristes de ce pays qui ont dénoncé ce rapport d'enquête comme une farce, un instrument de coup d'état."

"Ils évoquent tous leur famille, les anniversaires, les routes ou même Dieu. Mais personne n'a encore parlé du crime de responsabilité qu'aurait commis Dilma !"

"Moi, mes enfants ne voulaient pas que j'entre dans la politique. Malheureusement, j'y suis entré. Je vote NON."

"Votre alliance est celle de corrompus, de tortionnaires et de traitres !"
"Cunha, tu es un gangster !"

"Vous êtes tous écœurants !"

"LÂCHES ! LÂCHES ! LÂCHES ! BANDE DE LÂCHES !!!"

Dilma Roussef et l'ancien président Lula en 2010. (Crédit : Valter Campanato/Wikimedia Commons)
Dilma Roussef et l'ancien président Lula en 2010. (Crédit : Valter Campanato/Wikimedia Commons)

"Et puis Bolsonaro est entré en jeu"

Il est bientôt 22h.

Le fait est que les 30 secondes accordées à chaque député se sont très vite transformées en une ou deux minutes. Mais on attend toujours que quelqu'un veuille bien se prononcer sur les véritables accusations juridiques de l'Impeachment.
 
"Que Dieu porte sa miséricorde sur cette Nation…"

Et puis Bolsonaro est entré en jeu. Il ne manquait plus que lui. Retenez bien son nom. Il n'est pas très osé d'affirmer que Bolsonaro aurait pu être un très proche ami d'Adolf Hitler - à moins, bien sûr, qu'ils ne fussent devenus rivaux.

Les huées de la foule autour de moi ne m’ont pas laissé entendre le moindre mot de son discours. Mais en gros, il a voté OUI, avec son horrible sarcasme habituel, en se faisant ovationner, dans l’écran, par l'assemblée des putschistes.

400e vote.

Allez savoir comment, j'ai fini par me retrouver assise sur la statue tout en haut des marches.
 
"Avec l'aide de Dieu, pour ma famille, pour le peuple brésilien, pour tous les évangélistes de la nation..."
"Au nom des producteurs ruraux…"
"Je remercie ma femme pour son soutien..."

Si vous avez parfois l'impression que ça se répète, je décline toute responsabilité.

Environ 23h. Le OUI en est à 330 voix. Je suis peut-être la seule, mais j'y crois encore.
Impossible d'accompagner les dernières locutions. Les gamins de l'assemblée sont bien trop turbulents. Ils crient à tout va et jouent à obstruer les caméras avec des pancartes.

342.
Echec et mat.
343. 344. 345. 346. 347...
Le résultat final est sans appel : 367 votes "Pour". 137 "Contre". 7 abstentions. 2 absents.

Cunha clos la session en remerciant Dieu. Amen. Il est bientôt minuit et j’ai une dalle d’enfer.

Le juriste Miguel Reale Jr. et la fille de Hélio Bicudo, Maria Bicudo, remettent leur demande de destitution de la présidente Dilma Roussef à l'Assemblée. (Crédit : Wilson Dias/Wikimedia Commons)
Le juriste Miguel Reale Jr. et la fille de Hélio Bicudo, Maria Bicudo, remettent leur demande de destitution de la présidente Dilma Roussef à l'Assemblée. (Crédit : Wilson Dias/Wikimedia Commons)

"Une élite politique et financière, constituée à 90 % d'hommes blancs aux revenus gigantesques"

La place s'est considérablement vidée. Plus surprenant pour moi qui croyais être seule au milieu de la foule, je n’aperçois soudain que des amis parmi les vétérans du public !
 
- Ah, t'es là ?!
- Et toi ?!

On baisse les yeux. On s’était pourtant juré de ne jamais défendre le PT. Ces gouvernants qui ont envoyé plus d'une fois la police nous taper dessus pendant les manifestations. Ce PT qui n'a jamais eu le courage d'affronter l'oligarchie médiatique, qui n’a jamais saisi l'urgence d’une réforme agraire et qui n’a jamais rien fait d’autre qu’inciter les masses à la consommation. Dilma elle-même, pourtant ancienne résistante contre la dictature militaire, a fini par devenir une ennemie des mouvements sociaux du pays. Vraiment, le PT serait indéfendable si la situation n’était pas aussi grave.

De retour chez soi, chacun a pu revoir au calme le discours perdu de Bolsonaro. Dans sa subtilité habituelle, il a exprimé son vote en rendant hommage au Colonel Ustra, célèbre tortionnaire de l'époque de la dictature, qui avait la réputation d'enfiler des fils électriques dans les urètres et des rats dans les vagins. Une référence de bon goût, sachant que parmi ses victimes, on trouve Dilma Rousseff.

Pause. Vous pouvez aller vomir. D’ailleurs, je ne sais pas si ça vaut la peine de continuer.

Les jours suivants n’ont été qu’un festival virtuel de révélations affligeantes et de scandales médiatiques à la limite du burlesque. Et les nuits teintées d’insomnie.

L’Impeachment doit être ratifié par le Sénat, d’ici à une dizaine de jours et à moins qu'un astéroïde ne vienne s'écraser sur Brasilia, Dilma n'a plus aucune chance de s'en sortir.

Et avec tout ça, on ne sait toujours pas ce que pense vraiment le "peuple".
Est-il si sensible aux discours des chaînes de télé ?
Comment mesurer l'emprise des évangélistes ?
Depuis le début, la rue n'a confronté que la classe moyenne aux mouvements sociaux.
Les "masses" sont restées chez elles et ne postent sur facebook que des photos de famille.

En fait, ce qu'il vient de se passer est très simple.

Une élite politique et financière, constituée à 90 % d'hommes blancs aux revenus gigantesques, est en train d'annuler un suffrage universel pour décider seule de la gouvernance du pays. D’où l’expression "coup d’état".

Et là, vous avez peut-être envie de m'égorger pour vous avoir embobiné en cinq pages au lieu de résumer tout de suite la situation en une phrase.

Vous avez bien raison. Mais ce n'est là qu'un petit aperçu de l’indignation et de l'impuissance que l'on ressent ici




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