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C’est sans doute au Mexique que l’on comprend le mieux les revendications d'Ocuppy et Nuit debout

I Publié le 13 Juin 2016

RÉCIT. Par Ahmed et Karine Benabadji, fondateurs du projet Open-Villages.


Ek Balam - Selfies et distribution de bonbons (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ek Balam - Selfies et distribution de bonbons (Crédit : Ahmed Benabadji)
Le 1er septembre 2015, Ahmed, Karine et leur cinq enfants se sont envolés de Paris pour un tour du monde d'un an, à la découverte de villages qui ont fait le choix de l'autonomie et du développement durable. Ils racontent chaque étape de leur voyage à We Demain.fr. Ce mois-ci, la famille a vécu un mois au Mexique, au Chiapas et au Yucatan, où ils ont découvert un village zapatiste, une entreprise sociale et une école "révolutionnaire".

Nous venons de passer un mois au Mexique. Nous ne voulions pas y faire du "zapatourisme", cette nouvelle forme de voyeurisme politique en zone "politiquement troublée". Pas plus que nous ne souhaitions nous comporter en "activistes du week-end" dans des luttes que nous connaissions mal.

Mais, en tant qu’étudiants de l’autonomie”, la proximité des villages Zapatistes, alors même que s’étendait le mouvement Nuit Debout qui partage, pour une bonne part, ses influences et ses idées politiques avec le mouvement rebelle mexicain, était très tentante. Et, de fait, c’est sans doute au Mexique que l’on comprend le mieux le sens des luttes alter-mondialistes et les revendications des mouvements tels qu’Occupy Wall Street, Los Indignados et Nuit debout.


Village zapatiste - Tag politique sur un mur (Crédit : Ahmed Benabadji)
Village zapatiste - Tag politique sur un mur (Crédit : Ahmed Benabadji)
A ceux qui critiquent ces mouvements comme étant incapables de proposer des alternatives viables : nos expériences au Chiapas et au Yucatán montrent que de réelles solutions politiques sont conçues et mises en œuvre par des communautés soucieuses de leur autonomie et de leur bien-être, en dehors du système néo-libéral qu’elles refusent.

Mais ces solutions nécessitent des efforts importants en matière d’éducation et d’organisation socio-économique, ainsi qu’une vigilance de tous les instants contre les tentations consuméristes.

Ek Balam - Indien Maya (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ek Balam - Indien Maya (Crédit : Ahmed Benabadji)

Ek Balam : le collectif comme unité de base et « la tentation des bonbons »

C’est à Ek Balam, pueblo de 300 habitants situé dans le Yucatan, que nous avons pu mesurer la difficulté de la tâche mais aussi son absolue nécessité. Profitant de la proximité d’un somptueux site archéologique maya, un collectif de villageois a décidé de mettre en œuvre un projet d’éco-tourisme.

Le lieu est très bien conçu. Des maisons traditionnelles peuvent accueillir de 2 à 6 personnes avec salles de bain privatives, électricité et eau chaude solaire. Tout a été construit par les villageois avec un financement gouvernemental. Comme le projet a été érigé sur des terres communautaires, une partie des revenus est reversée à la communauté. Et toutes les décisions importantes sont prises collectivement par tous les "associés", soit près de la moitié des familles du village.


EK Balam - panneau à l'entrée du centre d'écotourisme (Crédit : Ahmed Benabadji)
EK Balam - panneau à l'entrée du centre d'écotourisme (Crédit : Ahmed Benabadji)
Pourtant, le succès commercial n’est pas encore au rendez-vous. Les bus des tour-operators de Cancun qui viennent déverser chaque matin leurs touristes aux portes du site archéologique ne sont pas intéressés par l’inscription de ce centre éco-touristique dans leurs offres d’hébergement.

Et cela vaut peut-être mieux d’ailleurs : le seul tour-operator qui inclut une visite du village dans le programme de la journée se borne à déposer ses clients sur la grande place après leur avoir fourni des sacs de bonbons pour qu’ils puissent les offrir aux enfants en prenant des selfies avec les "derniers authentiques mayas".


Ek Balam - Selfies et distribution de bonbons (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ek Balam - Selfies et distribution de bonbons (Crédit : Ahmed Benabadji)

Ce tourisme de masse qui prend les habitants des pays visités pour les pensionnaires d’un zoo est un scandale moral, on ne le dira jamais assez. Mais, et c’est encore plus grave, il inculque aussi aux enfants de ces communautés la dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

À Ek-Balam, il faudrait plus de voyageurs qui prennent le temps de partager la vie des habitants, lesquels ne demandent d’ailleurs qu’à enseigner leurs savoir-faire (nous y avons appris à fabriquer des hamacs magnifiques), et plus du tout de ces "blitz-touristes" qui ne laissent derrière eux que des papiers collants et beaucoup d’amertume.


CASFA : Le réseau fédéré comme mode de production qualitatif et rémunérateur

Au sud des Chiapas, à Tapachula, nous avons rencontré les promoteurs d’une entreprise sociale : le Centre d’Agroécologie Saint François d’Assise (CAFSA). Elle entend aider les communautés locales à se protéger contre la corruption d’un système économique local particulièrement prédateur pour les petits paysans.

CASFA propose donc plusieurs actions d’accompagnement et de soutien des producteurs de cacao, de café et de miel. Il a aussi mis en place une assistance ciblée pour les horticulteurs, les pêcheurs et même un programme visant au développement d’un tourisme rural responsable.
 

 

CASFA - coopérative de café (Crédit : Ahmed Benabadji)
CASFA - coopérative de café (Crédit : Ahmed Benabadji)
Le constat fait par le Centre est simple : les populations locales sont en situation de précarité. En cause : le développement des monocultures et le pouvoir des intermédiaires qui dictent les prix d’autant plus facilement que la qualité des productions est généralement basse.

CASFA - Torréfaction du café (Crédit : Ahmed Benabadji)
CASFA - Torréfaction du café (Crédit : Ahmed Benabadji)

Les programmes de CAFSA permettent donc aux petits producteurs de se regrouper en associations locales. Puis, ils les forment aux techniques de l’agroécologie pour que chaque paysan puisse varier ses sources de revenus et augmenter la qualité de ses produits.

Et l’entreprise sociale va plus loin : elle s’engage même à acheter les productions des paysans qui ont suivi les formations et dont les produits répondent à certaines normes de qualité et ce, à un prix bien supérieur à celui offert par les intermédiaires. Chose intéressante : CASFA a pendant longtemps été pilotée par l’Eglise Catholique ; ses programmes sont inspirés par la théologie de la libération qui a fortement influencé le mouvement zapatiste…


Village zapatiste : la réappropriation de l’éducation par les communautés

C’est dans les montagnes au-dessus de Tapachula que nous avons rencontré une communauté qui a décidé de prendre le problème à la racine. Dans ce village zapatiste qui connaissait une émigration importante des jeunes vers les États-Unis, une trentaine de familles ont sorti leurs enfants de l’école. Elles jugeaient qu’ils n’y apprenaient rien qui leur serait utile dans leur vie de paysans et très peu concernant leur culture et leurs racines mayas.

Chiapas - couple de peones (Crédit : Ahmed Benabadji)
Chiapas - couple de peones (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ils ont donc reconstruit totalement tout un cursus scolaire faisant la part belle à des enseignements pratiques et techniques fondés sur les savoir-faire ancestraux des mayas en matière de gestion forestière et d’agroécologie. Les enseignants ? Les parents eux-mêmes en fonction de leurs compétences et de leurs capacités.

Ek Balam - Site archéologique (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ek Balam - Site archéologique (Crédit : Ahmed Benabadji)

Abigail est un ancien élève de cette école "révolutionnaire". Il travaille aujourd’hui comme formateur, contrôleur qualité et animateur de groupes de producteurs dans le cadre de programmes gérés par CASFA. La formation qu’il a reçue est tout ce dont il a besoin pour faire aujourd’hui son travail. L’école de son enfance n’existe plus, rasée par 3 fois par des typhons dévastateurs.
 

 

Ek Balam - Réfection des toits des maisons du centre touristique (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ek Balam - Réfection des toits des maisons du centre touristique (Crédit : Ahmed Benabadji)
Aujourd’hui père d’une petite fille, il le dit lui-même : c’est à sa génération maintenant de reconstruire cette école et d’assurer l’éducation de la génération suivante. C’est tout un modèle de société, celui des petites communautés autonomes comme la sienne, qui en dépend.

La famille Benabadji au complet, avant son tour du monde. (Crédit : Ahmed Benabadji)
La famille Benabadji au complet, avant son tour du monde. (Crédit : Ahmed Benabadji)
Ahmed et Karine Benabadji, fondateurs du projet Open-Villages.  

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Et pour (re)lire les précédents épisodes du tour du monde de la famille Benabadji, c'est par ici -> Épisode 1        / Épisode 2        / Épisode 3       / Épisode 4      Épisode 5    / Épisode 6    / Épisode 7   / Épisode 8  / Épisode 9
 





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