Société-Économie

Cina Lawson : "L’Afrique doit former en masse sa jeunesse au numérique responsable"

Par Paola De Rohan I Publié le 25 Mai 2018

Pour sa troisième édition, le salon Viva Technology, consacré aux start-up et à l'innovation, fait la part belle à l’Afrique en lui dédiant un espace, Afric@Tech. We Demain y a rencontré Cina Lawson, ministre togolaise de l'économie numérique. Entretien.


Cina Lawson Ministre Togolaise de l'économie numérique (Crédit: Emilie BRES)
Cina Lawson Ministre Togolaise de l'économie numérique (Crédit: Emilie BRES)
L’économie numérique connaît une croissance moyenne de 5 % en Afrique ces dernières années. Nombre de pays africains, comme le Rwanda - dont le président Paul Kagame a inauguré le salon Viva Technology avec le président Emmanuel Macron -, l’Afrique du Sud ou le Sénégal se sont dotés de nouvelles technologies leur permettant d’accélérer leur développement économique.

Le Togo n’est pas en reste. Ministre togolaise de l’économie numérique, Cina Lawson revient pour We demain sur la raison de sa présence sur le salon et sur l’action du gouvernement togolais pour développer l’usage du numérique.
 
  • Madame la Ministre, l’Afrique était très attendue à Viva Tech. Qu’attendez-vous de ce salon 
Cina Lawson: Cette année les entrepreneurs africains sont à l’honneur à Viva Tech avec la mise en place du pôle Afric@Tech. Ce salon est une incroyable opportunité pour établir des collaborations fortes. Une dizaine de jeunes entrepreneurs et de représentants de startups tech togolaises m’accompagnent : je souhaite les soutenir en leur donnant l’occasion de rencontrer des PDG de premier plan et de créer des partenariats pour faciliter leurs levées de fond. Ce rendez-vous est également l’occasion d’identifier les partenaires clés pour la mise en place d’une école de code au Togo

  •  L’économie numérique connaît une forte croissance sur le continent africain. Comment le gouvernement du Togo soutient-il cette croissance ?
 
Nous avons axé notre politique publique sur la démocratisation du numérique pour améliorer le quotidien des citoyens [7,6 millions en 2017]. D’abord en modernisant les infrastructures Internet : nous avons mis en place en avril 2017 le projet E-gouvernement dont le but est de raccorder à la fibre optique l’ensemble des bâtiments de l’administration, des hôpitaux publics et des universités publiques de Lomé et de Kara pour qu’ils bénéficient d’une connexion à l’internet haut-débit.

Le premier bilan est très positif. Aujourd’hui 565 bâtiments sont reliés à 250 kms de fibre optique. La seconde étape consistera à connecter les 4 autres régions du pays. Nous avons pour objectif qu’aucun Togolais ne se trouve à plus de 5 km d’un point d’accès internet haut débit à l’horizon 2030.

Ensuite, nous avons favorisé la concurrence au sein du secteur mobile pour faire baisser les prix et faciliter l’accès de la population à la technologie 4G.

Enfin, nous avons redéfini le cadre juridique et réglementaire pour promouvoir le e-commerce. Un décret a été adopté en février 2018 pour soutenir l’entreprenariat, réservant 20% des marchés publics aux jeunes et aux femmes entrepreneurs de nationalité togolaise et exerçant sur le territoire national.

De talentueux entrepreneurs togolais, présents au salon, participent à cette démocratisation du numérique, Monsieur Sénamé Agbodjinou, par exemple, fondateur du Woelab, le plus grand fablab de l’Afrique de l’Ouest, ou Madame Emefa Kpegba, DG de l’Afri Tech Hub, lauréate du Washington Mandela Fellowship for Young African Leaders 2016, à l’initiative du projet « eTrash2Use » qui consiste à recycler les déchets électroniques en de nouveaux matériels informatiques et électroniques pour doter chaque Togolais d’un ordinateur portable.

3ème édition du salon Viva Technologie, avec un espace dédié à l'Afrique: Afri@Tech (Crédit: Emilie BRES)
3ème édition du salon Viva Technologie, avec un espace dédié à l'Afrique: Afri@Tech (Crédit: Emilie BRES)
  • Quels obstacles l’Afrique doit-elle surmonter pour adopter les nouvelles technologies ?
 
Bien que les infrastructures et les solutions soient désormais maîtrisées, les difficultés rencontrées par nos pays concernent le financement des chantiers d’infrastructure et la définition d’un business model pertinent.

En effet, ces investissements s’avèrent extrêmement coûteux pour les opérateurs : un grand nombre de nos populations résident dans des zones rurales enclavées. De plus, la situation économique fragile des consommateurs rend difficile l’établissement d’offres et de services suffisamment attractifs, et rentables pour les opérateurs.

  • Selon Stéphane Richard, PDG d’Orange, il y a deux fois plus d’abonnés mobile en Afrique qu’en Asie et son usage va être multiplié par 15 dans les trois prochaines années. En quoi le mobile est-il facteur de progrès ?
 
Nous avons décidé de capitaliser sur l’essor de la téléphonie mobile. [En 2017, le taux de pénétration mobile au Togo est de 79 %, contre 66 % en Afrique en moyenne, d’après GSMA]. Il sert l’économie agricole. Monsieur Dona Etchri présente au salon E-agribusiness, la plateforme et l’application de e-commerce agricole qu’il a imaginée, qui permet une meilleure communication, en langues locales, entre les producteurs et les distributeurs et une meilleure gestion des stocks.

 Pour les agriculteurs les plus vulnérables, nous avons mis en place un porte-monnaie connecté pour recevoir des subventions pour l’achat d’engrais. Aujourd’hui, près de 77 522 agriculteurs vulnérables ont été identifiés. Parmi eux, 31 743 ont effectué des achats d’engrais grâce à leur téléphone portable et leur carte SIM. Ils ont pu disposer chacun des 9 000 francs CFA accordés par l’Etat. Le mobile est aussi un outil d’aide à la santé. Monsieur Helton Yawovi, manager général de Dashmak, présente ici SOS System, une application de secourisme participatif et d’informations sur la santé.

Par ailleurs, la téléphonie mobile offre de nouvelles solutions de micro-financement comme le « Pay as you go » [Payez au fur et à mesure], permettant notamment l’électrification des foyers des zones rurales, à l’aide de l’énergie solaire. Grâce au projet CIZO que nous avons mis en place, le consommateur, dans l’incapacité de payer 100 euros pour l’acquisition d’un kit solaire pour électrifier son domicile, a la possibilité de payer 20 centimes pendant 365 jours sans frais.

Le dispositif permet d’allier numérique et énergie durable pour électrifier les territoires et en définir les besoins spécifiques. Avec le gouvernement, nous espérons passer de 7 % à plus de 40 % de taux d’électrification en cinq ans. La mise en œuvre du projet CIZO entraînera la création de près de 9 000 emplois dont 5 000 emplois directs au cours des cinq prochaines années.
 

  • Comment le gouvernement accompagne-t-il les jeunes dans cette révolution numérique ? 
 
En Afrique, 70 % de la population a moins de 35 ans et cela est vrai pour le Togo. C’est une volonté forte du gouvernement de mettre pleinement le haut-débit au service de la jeunesse et de l’emploi.

Nous avons mis en place nombre de projets afin de former une jeunesse connectée. A titre d’exemple, le projet WiFi Campus qui a été inauguré en janvier dernier et qui permet aujourd’hui à chaque étudiant des campus universitaires et des centres hospitaliers du Togo de bénéficier de 100h d’internet haut-débit à titre gratuit.

Au-delà des 100h de gratuité, les étudiants peuvent procéder à l’achat subventionné d’heures supplémentaires. L’argent ainsi collecté est versé directement dans le fonds de transformation digitale des universités créé à cet effet.

Autre exemple concret, la poursuite du projet Environnement Numérique de Travail (ENT) dont l’objectif est d’intégrer l’apprentissage des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’enseignement secondaire.

Aujourd’hui, 10 établissements scolaires sont équipés : 9.500 élèves, 800 enseignants et personnels administratifs ont désormais accès à un ensemble de services et de ressources pédagogiques innovantes. L’acquisition d’une véritable culture du numérique est indispensable pour assurer la transition numérique de notre continent.

L’Afrique doit former en masse sa jeunesse à une utilisation responsable du numérique pour la familiariser avec les enjeux à venir, l’impliquer pleinement dans la société de l’information actuelle, et la rendre attractive sur le marché du travail.
 

Viva Technology, Paris Expo, Hall 1, Porte de Versailles, du 24 au 26 mai 2018, ouverture au grand public le 26 mai, de 9h à 18h. Billets à partir de 10€.
 













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