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Société

Contre la marginalisation des plus démunis, cette association recrée du lien entre riverains

Par I Publié le 21 Novembre 2016

Alors que la pauvreté augmente en France, Le Carillon aide les différentes classes sociales d'un même quartier à se rencontrer et s'entraider, au lieu d'uniquement se croiser. Après des débuts prometteurs à Paris, l'association exporte ses services à Nantes, Lyon, Lille et Marseille.


La vie de quartier revisitée par Le Carillon. (Crédit : Le Carillon)
La vie de quartier revisitée par Le Carillon. (Crédit : Le Carillon)
"Un vrai scandale, la preuve d’un échec massif de notre système" : C’est ce que représente pour Véronique Fayet, la présidente du Secours Catholique interrogée en novembre par Ouest France , le chiffre terrifiant de 9 millions de pauvres en France. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter, comme le souligne le rapport annuel du Secours catholique-Caritas France publié jeudi 17 novembre.
 
Parmi les nombreuses difficultés signalées par l’association, la solitude. 57 % des personnes rencontrées ont expliqué ressentir un besoin d’écoute lié à un sentiment d’isolement "de plus en plus durement ressenti". Un sentiment encore plus fort chez les personnes sans-abri. Selon un sondage BVA pour Emmaüs, 83 % d'entre elles se sentent rejetées par les passants et les commerçants.

Pour aider à recréer du lien "en complément de l’action sociale", Louis-Xavier Leca, un jeune entrepreneur de 28 ans, a lancé en décembre 2015 l’association Le Carillon. Ses vingt salariés et ses nombreux bénévoles - avec et sans abri - se sont vus décerner un trophée de l’économie sociale et solidaire le 16 novembre par la ville de Paris. De quoi les aider à concrétiser les nombreux projets en cours de ce réseau, pour l'heure essentiellement financé par des fondations. Des services qui font leur preuve pour recréer du lien entre les commerçants, les sans-abris, les habitants, les élus et les associations d'un même quartier.

Une partie des salariés du Carillon, avec Louis-Xavier Leca au milieu au fond. (Crédit : Sarah Bouasse)
Une partie des salariés du Carillon, avec Louis-Xavier Leca au milieu au fond. (Crédit : Sarah Bouasse)

Connecter des gens qui vivent dans le même quartier sans se côtoyer

​Tout a commencé il y a deux ans. Après s'être investi pour de nombreuses ONG internationales, notamment au Sénégal, Louis-Xavier Leca rentre à Paris et décide de faciliter l'engagement citoyen au niveau local, dans son arrondissement, le 11e. Il crée son association, Le Carillon, avant que le bar du même nom ne devienne l'une des cibles des attentats du 13 novembre 2015. Dans un quartier en deuil, sa démarche "prend alors encore plus de sens" et lui permet "d'agir en bas de chez lui".

Son Carillon à lui, ce sont, au départ, de simples pictogrammes collés sur la vitrine des magasins. Chacun d'entre eux représente un service gratuit, proposé​ par les commerçants aux sans-abris du quartier. Parmi les 24 services, la possibilité pour eux d'utiliser les toilettes, de recharger leur téléphone, de lire la presse, de consommer un café ou d'obtenir un produit invendu (comme des kits de secours dans les pharmacies).

Ces services sont listés dans un petit livret distribué aux "sans domicile fixe" par plusieurs associations du quartier. Très vite, pour aider à les faire connaître, des bénévoles sans-abris s'en font les "ambassadeurs" auprès des autres sans-abris du quartier.
 
"En amont, on demande aux commerçants, souvent dans l'impossibilité de s'engager par manque de temps ou d'argent, ce qu'ils sont prêts à offrir, et aux sans-abris souvent marginalisées ce dont ils ont le plus besoin. Les autocollants permettent ensuite de connecter des gens qui vivent dans le même quartier sans se côtoyer", raconte Laura Gruarin, la coordinatrice des "pôles sensibilisation et événements solidaires" du Carillon. 

Et ça marche. Le premier commerçant à avoir rejoint le réseau, le poissonnier Charly Hanafi, a convaincu de nombreux autres d'en faire de même. "Cela faisait longtemps que je voulais m'engager davantage... Lorsque Le Carillon m'a contacté, j'ai accepté sans hésitation d'ouvrir ma porte aux plus démunis", se souvient-il. Désormais, ils sont plus de 70 à avoir rejoint le réseau rien que dans cet arrondissement. Et depuis septembre, Le Carillon en a investi neuf autres (les 1er, 2e, 3e, 4e, 10e, 12e, 14e, 19e, 20e, et bientôt le 18e).

Laura Gruarin, la coordinatrice des "pôles sensibilisation et événements solidaires" du Carillon. (Crédit : Le Carillon)
Laura Gruarin, la coordinatrice des "pôles sensibilisation et événements solidaires" du Carillon. (Crédit : Le Carillon)

Des papiers "à l'ancienne" et pas d'appli

Grâce au bouche à oreilles et aux événements organisés par le réseau, comme les "soupe impopulaires", au cours desquelles les sans-abris cuisinent pour les habitants d'un quartier avec des invendus, mais aussi des pétanques collectives, des apéros ou des jeux de pistes, de plus en plus de personnes rejoignent le réseau. Dans le 11e, ils seraient aujourd'hui de 150 à 170. Les particuliers ont la possibilité d'y adhérer à prix libre, 35 euros par an étant conseillés, ou de le soutenir en lui versant des dons lorsqu'ils effectuent des achats par carte bancaire dans les boutiques du réseau.

Mais Le Carillon, ce sont aussi des "défis solidaires" : pour l'achat d'un produit chez l'un des commerçants membres du réseau, les habitants se voient délivrer un bon en carton qu'ils peuvent offrir à un SDF de leur quartier.
 
"Avec ce bon, on leur dit 'vas-y, tu peux aller te poser au bar d'un café, tu seras bien reçu, comme une "personne normale"'... et comme c'est en papier à l'ancienne, pas une appli, ça se refile de main en main", explique Laura Gruarin.

"Un prétexte qui permet de changer le regard qu'on porte sur les autres, mais aussi sur soi, en valorisant tout le monde", espère-t-elle. Et un moyen plus facile (et surtout gratuit !) d'offrir un en-cas, une coupe de cheveux, un verre, et même une paire de lunettes à une personne plus démunie que soi. 

Les fameux stickers du Carillon sur la devanture d'une boutique. (Crédit : Le Carillon)
Les fameux stickers du Carillon sur la devanture d'une boutique. (Crédit : Le Carillon)

Biscuiterie et conciergerie

Désormais, les coordinateurs du Carillon multiplient les partenariats pour élargir leur gamme de services. Grâce à la boutique solidaire de vêtements vintage La Refinery , un sans-abri peut aller dans une quinzaine de commerçants du réseau et commander pantalons et pulls à sa taille, dans la marque de son choix. Le commerçant ensuite s'occupe de les lui commander et de les réceptionner, puis de les lui remettre, là encore gratuitement.

Et grâce à son implantation sur le site des Grands Voisins, qui rassemble 70 associations et entreprises sociales et solidaires dans les anciens locaux de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Paris, Le Carillon est aussi en train d'ouvrir sa propre biscuiterie bio.

Pour l'heure, c'est dans le cadre d'ateliers et d'actions de bénévolat que ces biscuits sont fabriqués par les sans-abris, puis vendus chez les commerçants membres du réseau ou sur des stands. Mais dès 2017, la biscuiterie emploiera des salariés en réinsertion. Tout comme une conciergerie, qui permettra aux commerçants d'embaucher des sans-abris pour leurs livraisons, par exemple. 

Bientôt à Nantes, Lyon, Lille et Marseille

Pour étendre son territoire d'action, Le Carillon est aujourd'hui en train d'exporter son concept à Nantes, Lyon, Lille et Marseille. "On aimerait bien faire encore plus, mais quand on voit la fierté des gens du réseau, commerçants, habitants ou sans-abris, on se dit que c'est déjà pas mal", se réjouit Laura Gruarin.





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