Société-Économie

Créer une télé pour millennials, mission impossible ?

Par I Publié le 7 Février 2020

Le groupe Webedia a lancé lundi 3 février sa web-télé généraliste destinée aux moins de 35 ans. Et ça n’a pas été sans mal. Problèmes techniques, difficulté à trouver le ton… Et si le groupe s'était tout simplement trompé de combat ?


Les jeunes générations boudent la télévision... et ce n'est pas près de changer. (Crédit : Shutterstock)
Les jeunes générations boudent la télévision... et ce n'est pas près de changer. (Crédit : Shutterstock)

"Bienvenue sur la première chaîne de live digital au monde !" Sur le chat YouTube, les commentaires se déchainent. Il faut dire que le lancement, prévu pour 18h, arrive avec quelques minutes de retard. Mais enfin, l'écran s’anime, révèle un groupe d'une quinzaine de trentenaires surexcités. Cette bande de potes, c’est celle du Live, une chaîne en continu lancée par le groupe Webedia  lundi 3 février, après trois ans de préparation. Visite guidée des plateaux et bureaux, concert, talks, première de l'émission 301 vues du vidéaste Cyprien... pour sa soirée de lancement, l'émission a mis les petits plats dans les grands. 

La web-télé généraliste propose des contenus quotidiens entre 17 heures et minuit, des talk-shows et des magazines diffusés en direct et en replay sur Facebook et Twitter ainsi que les plateformes YouTube, Twitch et Dailymotion. Sa cible ? Les millenials, c’est-à-dire la génération née entre 1980 et 1996.


Un choix d’audience qui se ressent dans le casting : des personnalités de la télé (Michel Cymes, Agathe Auproux), mais surtout des youtubeurs "historiques" (Cyprien, Norman) et des étoiles montantes du web comme Michou et Inox ou le chanteur Bilal Hassani. "On a essayé de fédérer autour de cette chaîne différents incarnants issus de mondes différents", confirme Thierry Boyer, directeur du Live, sur le site Ozap.
 
"Ce sera le média dont vous êtes acteur. Contrairement à la télévision, où les téléspectateurs sont plus passifs, dans LeLive, il y aura une communion."

Webedia n’en est pas à son coup d’essai. En 2017 l'entreprise lançait avec succès LeStream, une web-télé spécialisée sur le jeu vidéo.

Mais cette fois, ça commence par un échec. Les internautes – la “commu” comme l’appelle le présentateur Kevin Razy – lâchent un flot de critiques, dont des insultes sexistes, racistes et/ou homophobes. Moins de quatre heures après son lancement, Le Live se fait bannir de la plateforme Twitch. Est-ce à cause du mot “nigger” (“nègre” en anglais) qu’aurait lâché le présentateur dès les premières minutes du lancement ? Les raisons restent floues, mais cette décision n’aide pas la web-télé à endiguer le flot de critiques.

Au total, Le Live aura bien du mal à décoller des 3 000 vues simultanées sur YouTube, là où la première du Stream avait battu un record d'audience (150 000 spectateurs) pour une émission en français diffusée sur Twitch.

C'est quoi, aujourd'hui, la télévision ?

Les difficultés rencontrées par le projet s'expliquent peut-être aussi par ses canaux de diffusion hétérogènes. Webedia a en effet choisi d'adresser son contenu sur sept plateformes, chacune fédérant un public différent. Twitch touche majoritairement les adeptes de gaming, Instagram les 18-34 ans, YouTube les plus de 25 ans… Ce qui aurait dû être l'atout principal du programme, l’omniprésence sur les réseaux sociaux, est peut-être devenu son talon d'Achille. 

On pourrait ensuite se demander si, en cherchant à réinventer le média télé, le groupe ne s’était pas trompé de combat. Est-ce bien utile de chercher à faire renouer les jeunes générations avec la consommation audiovisuelle linéaire (en un flux continu), à l’heure où l'on ne sait même plus définir cette linéarité ?

Dans un article publié en 2012, Jean-Samuel Beuscart, Thomas Beauvisage et Sisley Maillard s’interrogaient déjà sur la "fin de la télévision" comprise comme une expérience contrainte et collective.

"Le téléspectateur actuel est face, non seulement à un ensemble de flux télévisuels, mais aussi à un catalogue très large de contenus télévisuels, dans lequel il peut naviguer à sa guise", pointent les auteurs. "Il peut choisir de consommer ce qu’il veut, quand il le veut, affranchi tout à la fois de la contrainte de rareté et de temporalité qui caractérisait la télévision."
 

“Il est de plus en plus probable que les individus regardent des programmes différents [et] quand ils consomment le même programme, il est également de plus en plus probable qu’ils ne le regardent pas au même moment.”


Pour ces deux raisons, il paraît désormais difficile, sinon impossible, de rassembler toute une classe d’âge sur une même case horaire autour d’un contenu unique. Et, par la même, de devenir un programme "after-school" de référence chez un public qui ne consomme plus que de manière "délinéarisée". 


La télé pour jeunes, un projet contradictoire

Le choix de reprendre les codes d’un média boudé par les 15-34 ans pour séduire cette même cible interroge aussi par sa pertinence. Qu’on ne s’y trompe pas, derrière sa coolitude affichée, Le Live recycle beaucoup des codes du monde de la télévision : présentateur, talks show avec chroniqueurs, jeux… Les internautes n'ont pas manqué de souligner le décalage entre les formats, le ton et les personnalités mis en avant par la web-télé.
 

Squeezie, le youtubeur le plus suivi de France, est revenu ce vendredi sur les difficultés du projet, "tenu par des gens qui n’y connaissent rien". "Avec un budget pareil [non dévoilé ndlr], il aurait pu faire un truc nouveau sur le net [...], un truc incroyable", déplore-t-il. En s’appuyant sur certaines de ses émissions, comme 301 vues ou Turfu de Hardisk, Le Live arrivera peut-être à faire oublier son mauvais démarrage et trouver son public. Mais ça ne sera pas sans mal.













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