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Dans cette école, les jeux de rôles remplacent les cours

Par Agnès Villette I Publié le 19 Juin 2018

Des jeux de rôle pour apprendre la physique, l’histoire, la géographie… C’est l’idée géniale des cofondateurs du lycée d’Østerskov au Danemark. D’abord pris pour des hurluberlus, leur méthode fait ses preuves. Rencontre en pleine traque de serial killer.


Cours de math à Østerskov (Crédit photos: Juliette Brasseur)
Cours de math à Østerskov (Crédit photos: Juliette Brasseur)
Dans la nuit hivernale, des silhouettes se détachent de la forêt. Elles s’engagent sur un chemin de terre, y serpentent en file indienne vers un hall éclairé et chauffé où bottes et manteaux sont rangés. Direction la cantine pour le petit-déjeuner. Il est 7h45 au pensionnat du lycée Østerskov, en périphérie de la petite ville d’Hobro, dans le nord du Danemark. Comme chaque matin, 86 élèves âgés de 14 à 17 ans, accompagnés de deux enseignants, ont débuté la journée par des exercices physiques dans l’air glacé. Au nord de la péninsule du Jutland, Hobro, bâtie au bord d’un fjord, attirait certes quelques visiteurs pour sa forteresse viking et son club de foot.

Mais depuis 2006 et l’ouverture du lycée, elle voit défiler spécialistes de l’éducation, psychologues et journalistes venus observer une école unique : toutes les matières y sont enseignées à partir de jeux de rôle. Considérées comme de simples loisirs sous nos latitudes, ces activités de groupes, où chacun campe un personnage dans un scénario imaginaire, sont ici des plus sérieuses. À la sortie du collège, Østerskov Efterskole propose un à deux ans de cursus facultatif avant d’entrer au lycée, dont on sort à 21 ans au Danemark.

Au pays de l’invention du Lego, qui en danois signifie « Joue bien ! », rien n’est impossible. Sur les murs de la cantine, les dix enseignants et le directeur ont chacun leur blason. Dans les couloirs, des fanions, des photos de reconstitutions de batailles médiévales… Une atmosphère Donjons et Dragons qui ferait presque oublier que, cette semaine, c’est dans l’univers du crime en série que va basculer l’établissement. Dress code compris. Impers mastic et chapeaux de feutre rabattus sur l’oreille, des élèves arpentent les couloirs l’air suspicieux. Normal, le tueur est parmi eux ! Il faudra une semaine de déductions et d’analyses aux cinq équipes de policiers de Detroit, Los Angeles, New York, Atlanta et Chicago pour identifier et arrêter le coupable.

Jeanne, jeune élève allemande, et Carrie, son rôle de commissaire new yorkaise, vétérante de  la guerre en Afghanistan et qui vient de quitter  son petit ami. (Crédit photos: Jeanne Brasseur)
Jeanne, jeune élève allemande, et Carrie, son rôle de commissaire new yorkaise, vétérante de la guerre en Afghanistan et qui vient de quitter son petit ami. (Crédit photos: Jeanne Brasseur)

DE L’USAGE DE LA SOUDE CAUSTIQUE

8h30. Sans sonnerie ni raffut, en chaussettes, les adolescents gagnent les classes. C’est parti pour quatre heures de cours qui débutent par l’attribution des rôles. À chacun son personnage, sa psychologie, son histoire, son pseudo. En classe de chimie, des éprouvettes remplies d’un mystérieux liquide translucide sont remises aux 17 élèves de l’équipe Chicago, répartis en groupes. Le produit a servi à faire disparaître le corps de la victime.

Il pourrait s’agir d’une dilution de NaOH, communément appelée soude caustique. Page Wikipédia à l’écran, les élèves mènent plusieurs tests : chaleur, électrolyse, pH. Cette piste, pourtant encouragée par Pernille Rovsing, enseignante de sciences, est une impasse… mais permet de rebondir vers la suivante. Les groupes progressent à leur rythme, sollicitent la prof pour éclaircir une question, affiner un raisonnement. Et lorsque l’un d’eux tient le résultat, les autres restent imperturbables.

Ici, le raisonnement intéresse autant que la solution. Dans la salle attenante, Morten Brøsted, professeur de math, invite ses élèves à déterminer si le suspect pouvait se trouver sur le lieu du crime à l’heure de ce dernier. Reste à la déterminer ! La présence de larves, attirées par la décomposition du cadavre, n’arrange pas les choses. Pour ce faire, l’enseignant, qui tient cet exemple de véritables rapports de police, introduit l’étude des équations linéaires.
     
"Ces jeux en prise avec le réel accroissent la curiosité et la motivation des élèves, constate Andreas Miller, prof de danois et d’anglais. En prétendant être quelqu’un d’autre, en étant cocréateur de l’histoire."
      
Dans son cours, smartphones et ordinateurs sont autorisés, recommandés même, car ils délivrent les informations qui font avancer l’histoire. Dans la vraie vie, Philip a 16 ans et c’est sa première année à Østerskov. Mais pendant une semaine, il est Jack Max, une nouvelle recrue du LAPD. Chapeau sur la tête, arme au poing, il dégage une énergie espiègle. Son personnage, "un type tranquille, celui qui se planque et attend au fond de la pièce", tranche avec le caractère proactif du jeune homme.

Selon lui, le jeu permet "d’apprendre et surtout de se souvenir davantage. Comme lorsque j’étais un militaire de RDA, au poste frontière du mur de Berlin-Est". De ce jeu de rôle, il reste, dans le jardin de l’école, une réplique en carton du mur. Jeanne, elle, est véritablement Allemande, originaire de Fribourg. C’est la seule élève étrangère de l’école, "la première aussi, je sers de cobaye, plaisante-t-elle. Dans le jeu, je suis Carrie Anderson, une commissaire ambitieuse de New York, j’ai beaucoup de caractère, j’ai fait l’Afghanistan, et je viens de plaquer mon petit ami". Cette adolescente de 15 ans, qui a opté pour une école dont elle ne connaît pas la langue, peut compter sur deux élèves volontaires pour se faire traduire ce qui se passe.

Et sur les enseignants, qui lui remettent des synthèses des cours. "Ici, souligne-t-elle, il n’y a pas six heures de cours en continu, c’est mieux pour la concentration". Mais c’est le climat de tolérance qui la surprend le plus : "Il n’y a pas de pression, personne ne se juge. Moi qui me sens souvent différente des autres adolescents, j’ai trouvé ici une école plus libre." Les enseignants, eux, sont répartis en deux équipes nommées Hell et Heaven. Pendant qu’une équipe enseigne, l’autre prépare le jeu de la semaine suivante. Pour Serial Killer, c’est Hell qui s’est chargée de la logistique pour 86 joueurs. Le jeu a été créé par Pernille Rovsing, la prof de sciences : "Les crimes sont motivés par le désir de célébrité du meurtrier. Les Dix Commandements de la Bible constituent les indices qui sont révélés progressivement, mais personne n’a encore fait le rapprochement !" L’enseignante va-t-elle devoir semer quelques indices ? "Il m’est arrivé, pendant un jeu inspiré du Da Vinci Code, de punaiser dans les couloirs des photocopies de La Joconde, dans l’œil de laquelle se trouvait un code correspondant au numéro d’une chambre où se trouvait la réponse."

Les matières enseignées ici sont les mêmes que partout dans le pays : anglais, mathématiques, allemand, danois, histoire-géo, éducation religieuse, sciences sociales, SVT (sciences de la vie et de la terre) et physique. Avec des devoirs sur table qui préparent les élèves à l’examen qui attend tout jeune danois à la sortie du lycée.
    
"Le programme ministériel nous impose des connaissances données, que nous répartissons librement sur l’année, dans les jeux", explique Mads Lunau, le directeur.
    
Les années Flower Power au Danemark, la conquête spatiale, les élections municipales qui se sont tenues en novembre, la piraterie… Les différents jeux de rôle plongent les élèves dans des univers qui permettent, souligne Andreas Miller, "d’assimiler de multiples informations". Toujours avec son chien, qui l’accompagne en classe, il constate que "pour les adolescents, les cours s’en retrouvent plus amusants, tout en étant beaucoup plus difficiles. Mais, emportés par le jeu, ils se surpassent !" 

Lors de la semaine consacrée à la Rome antique, les lycéens endossaient les rôles de sénateurs, d’esclaves, de marchands… De quoi briller en histoire géo, mais aussi en math et physique, lorsqu’il fallait assurer l’alimentation en eau de la capitale par des aqueducs. L’Allemand était requis sur le marché aux esclaves pour négocier avec un vendeur ostrogoth. Sans parler de l’impérative maîtrise du système monétaire romain.

cours de littérature danoise. Ici, l’usage des écrans  n’est pas toléré,  mais encouragé. (Crédit photos: Jeanne Brasseur)
cours de littérature danoise. Ici, l’usage des écrans n’est pas toléré, mais encouragé. (Crédit photos: Jeanne Brasseur)

« ESSAYEZ !»

Près de la porte du directeur, son blason arbore la tour d’un jeu d’échec. Mads Lunau, philosophe de formation, est passé par les sciences de l’information. Il fut, dès les années 1980, le pionnier danois des jeux de rôle, qui arrivaient des États-Unis. Fin connaisseur des Vikings, il a bâti son premier jeu autour de ce thème.
   
"À présent, jubile-t-il, les pays nordiques sont à l’avant-garde des jeux de rôle."
      
Au même moment, il rencontre Malik Hyltoft, universitaire en littérature anglaise, introducteur au Danemark du Live Action Role Playing (Larp, c’est-à-dire "jeu de rôle grandeur nature"), qui, depuis, est devenu le troisième loisir du pays après le foot et le handball. L’idée de mêler jeu et enseignement va prendre forme. Tout a commencé par des interventions dans les écoles, avec des ateliers EduLarp (contraction "d’éducation" et "Larp").

Jugeant l’exercice trop court et pas assez ambitieux, Lunau et Hyltoft décident d’y consacrer un établissement entier. "En 2006, j’ai rencontré le ministre de l’Éducation pour obtenir des fonds. Sa réponse a été directe : 'Essayez !' C’est ce que nous avons fait !" Connu dans le Jutland, Lunau obtient les prêts bancaires nécessaires à l’achat d’une ancienne maison de retraite. "Nous avons débuté avec 40 élèves. Les plus sceptiques étaient les parents, qu’il a fallu convaincre que nous n’étions pas des farfelus. Au bout de deux ans, nous avions 90 élèves !"

Aujourd’hui, l’école, reconnue par le ministère, est financée aux trois quarts par l’État et par des frais de scolarité qui, selon le revenu des parents, s’échelonnent entre 3 000 et 10 000 euros par an, internat inclus. À la surprise des fondateurs, le modèle a rapidement attiré des élèves en échec scolaire : "Nous n’avions pas imaginé que des élèves autistes Asperger, souffrants de problèmes de concentration ou de harcèlement scolaire viendraient. Mais ils étaient là, alors nous les avons intégrés. Nous avons de très bons résultats et certains poursuivent dans le supérieur", se félicite Lunau.

Midi. À la fin du repas, les enseignants ont des informations à faire circuler sur les activités de la soirée. Nul besoin de hausser la voix. Ils utilisent des gestes empruntés à la langue des signes : le poing en l’air pour demander le silence, la main qui s’agite pour marquer son assentiment. Dès 14 h 30, les cours laissent place aux activités extrascolaires, encadrées par Morten Tellefsen. Les élèves peuvent s’adonner au yoga, suivre un cours de Hema – un mix entre épée médiévale et art martial (voir We Demain n°18) – ou rejoindre la salle d’ordinateurs où ils jouent en ligne à World of Warcraft ou League of Legends comme tant d’enfants de leur âge. Sauf qu’ici, personne n’essaie de les en dissuader. "Nous sommes une vraie communauté de nerds ! Enseignants compris", s’amuse Morten Tellefsen.
Après le dîner, des ateliers de jeux de société et de Larp sont organisés. Dans la salle des profs, des rires fusent. Six ados, attablés avec un animateur, sont dans un jeu où chacun incarne les membres d’une famille dysfonctionnelle. Chaque jeudi, toute l’école participe à un jeu de rôle distinct de la thématique de cours.

22 heures. Les couloirs se vident, les portes des chambres, jusqu’ici entrouvertes, se ferment. Le pensionnat s’endort de lui-même. Le directeur et un enseignant, qui logent dans deux bâtiments attenants, ont sombré depuis longtemps. "L’école éduque pour la vie sociale, nous a expliqué le premier. Ici, le professeur n’est plus perçu comme l’évaluateur mais le guide des apprentissages. La soif de trouver la solution, de gagner, remplace le rapport vertical au prof et à la note. On est dans une configuration horizontale où le groupe s’entraide. Une fois adulte, salarié, père ou mère, cet apprentissage basé sur l’échange permet de communiquer et de travailler en synergie". Preuve du succès de ce modèle éducatif, Østerskov a déjà inspiré une école à Epos, au sud du Jutland.









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