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Dans la dernière mer de l'Océan Arctique, un refuge pour les morses

I Publié le 26 Janvier 2017

RÉCIT. Par Jean-Paul Curtay, nutrithérapeute et auteur.


Des bâtiments construits par les Inuvialuits avec le bois flotté qui jonche la plage en abondance. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
Des bâtiments construits par les Inuvialuits avec le bois flotté qui jonche la plage en abondance. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
De l'Islande à la péninsule antarctique, Jean-Paul Curtay est parti en "croisière-expédition" autour des nouvelles routes maritimes rendues possibles suite à la fonte des glaces. Chaque semaine, il la raconte à We Demain. 

Depuis que nous sommes sortis de l’Archipel arctique, les parcours en mer, maintenant la mer de Beaufort, s’allongent. Débarquement sur l’île Herschel, dans le Yukon, fief des Inuvialuits, investi par les baleiniers et finalement remplacés par les rangers et les scientifiques.

Deux boeufs musqués, qui malgré leur nom sont des sortes de chèvres géantes, sont aperçus de la plage qui est jonchée d’une quantité considérable de bois flotté avec lequel plusieurs bâtiments ont été échafaudés par les Inuvialuits. Ils ressemblent plutôt à des bisons avec leur tête placée très bas, surmontée d’une épaisse coiffe de cornes avec lesquelles les mâles entrent dans d’impressionnantes collisions frontales. Ils sont couverts d’une véritable montagne de laine qui redescend en rideaux vers le sol. Elle s’agite avec le vent.

Des baraquements de la station baleinière ont été transformés en petits "musées" permettant de voir les ossements de baleines franches du Groenland et de bélugas. On peut également y admirer les fourrures des animaux de la région : phoque, rat musqué, castor et renard arctique. La laine de bœuf musqué, dont les Inuvialuits bourrent leurs bottes pour garder le bout de leurs pieds au chaud, est aussi exposée.

Le miracle de l'Arctique

Les baleines de l'Arctique ont bien failli disparaître à cause de l'impressionante source d'huile que représente leur graisse. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
Les baleines de l'Arctique ont bien failli disparaître à cause de l'impressionante source d'huile que représente leur graisse. (Crédit : Jean-Paul Curtay)
À 4 heures du matin, le commandant annonce une aurore boréale. Sur le pont, il faut s’agripper aux rambardes tellement le vent est puissant. Une tache verte qui s’étend en aura, semble exploser et se transforme en une longue langue.

Le lendemain, dans la dernière mer de l’océan Arctique, la mer des Tchoutchkes, la banquise réapparaît. Le navire s’arrête : trois baleines du Groenland sont en train de dormir, côte à côte. Elles ne vivent que dans l’Arctique et sont les seules à pouvoir casser la glace. Elles supportent bien le froid grâce à la plus épaisse couche de graisse de tous les mammifères marins, pouvant faire un mètre d’épaisseur.

Pourtant, cela a failli leur être fatal. En effet, après avoir été harponnées, elles flottaient et fournissaient énormément d’huile. Certains spécimens peuvent peser jusqu’à 100 tonnes. Aujourd'hui, c'est émouvant de voir ces rescapées de l’extinction vivre enfin une vie tranquille.

Un animal craintif

Les femelles morses disposent également de défenses, moins longues que celles des mâles. (Crédit : Joel Garlich Miller for U.S Fish and Wildlife Service/Pixnio).
Les femelles morses disposent également de défenses, moins longues que celles des mâles. (Crédit : Joel Garlich Miller for U.S Fish and Wildlife Service/Pixnio).
Le jour suivant, le pilote des glaces repère un morse dans le brouillard. Une fois le bateau plus proche, il se dresse comme une otarie sur ses pattes avant et met en mouvement son énorme masse brune avec une rapidité surprenante. Il rentre dans l’eau, ce qui fait se rompre la bordure de la plaque de banquise. Un peu plus tard, c’est une douzaine d’entre eux qui sont tassés les uns contre les autres.

Certains sont bruns, d’autres roses. "Leur peau est très vascularisée, les roses sont en vasodilatation", précise la naturaliste.
 
"Ce sont toutes des femelles. Les femelles ont aussi des défenses, moins longues que celles des mâles. Les mâles, eux, sont rassemblés plus au sud en ce moment", continue-t-elle.

Panique générale

Au moindre mouvement inhabituel, les morses se réfugient immédiatement dans la mer. (Crédit : U.S Fish and Wildlife Service/Pixnio)
Au moindre mouvement inhabituel, les morses se réfugient immédiatement dans la mer. (Crédit : U.S Fish and Wildlife Service/Pixnio)
De nouveau, l’approche du bateau déclenche une agitation. Les têtes se relèvent, se tournent, les corps se soulèvent et toutes se laissent glisser dans l’eau. Elles se bousculent les unes les autres, laissant derrière elles une plaque noircie par leurs excréments sur laquelle s’empressent de venir se poser des goélands.

Plus on avance et plus il y en a. Maintenant deux plaques de banquise sont occupées. La première est saturée par une quarantaine de morses. Et même scénario : les têtes se tournent dans un sens, dans l’autre et les reptations massives finissent en plongeons successifs. Elles ont l’air plus inquiètes, tournant la tête avec un œil écarquillé, injecté de sang. On distingue bien leurs vibrisses. Dans l’affolement, l’une donne une claque à sa voisine. Plusieurs disparaissent sous l’eau, agitant leur large nageoire caudale caoutchouteuse. Mais cette fois-ci, l’une des plus grosses est restée seule sur la plaque, nous regardant passer placidement.

Un solide appétit

Une échouerie de morses (Crédit : U.S Fish and Wildlife Service)
Une échouerie de morses (Crédit : U.S Fish and Wildlife Service)
Avant le dîner, nous avons droit à un débriefing. Cette fois-ci avec Delphine Aurès, la naturaliste qui anime la série "Loin du Monde" sur Canal + et France 5. "Les défenses des morses, les seuls phoques à en avoir, peuvent servir à se défendre, surtout contre les ours polaires, plus rarement à tuer les autres phoques dont ils ne mangent que le gras… De quoi se nourrissent-ils surtout ? De coquillages bivalves, de vers marins détectés par leurs vibrisses sur le fond vaseux. Ils en absorbent la chair (autour de 40 kg par jour) par des succions très puissantes."

"Les individus avec les plus grandes défenses occupent les places privilégiées sur les échoueries. Mâles et femelles vivent séparés, probablement pour protéger les petits, qui sont allaités au minimum 2 ans, des écrasements. Ils vivent entre 40 et 45 ans, s’ils ne se font pas écraser lors d’une évacuation massive, plusieurs milliers de morses pouvant être tassés sur une plage", poursuit-elle.

Jean-Paul Curtay.

Pour en savoir plus :
 
Documentaire sur l’Ile Herschel
https://vimeo.com/73013007
 
Documentaire sur les bœufs musqués
www.youtube.com/watch?v=hamNdUp11t4
 
Morses au Spitzberg
www.youtube.com/watch?v=5ZaSZuYNViY
 
http://ecologie.blog.lemonde.fr/2014/10/01/en-alaska-35-000-morses-se-refugient-sur-une-plage-faute-de-banquise/
 
Vocalisations des morses
www.youtube.com/watch?v=OAVL61yeCYs
 
Loin du monde : Rendez vous a Ittoqqortoormiit  avec Delphine Aurès
www.youtube.com/watch?v=gyHj8Oj7DZI
 

Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Portrait de Jean Paul Curtay. (Crédit : Bernard Plossu)
Jean-Paul Curtay, a commencé par être écrivain et peintre, au sein du Mouvement Lettriste, un mouvement d’avant-garde qui a pris la suite de Dada et du surréalisme, avant de faire des études de médecine, de passer sept années aux États-Unis pour y faire connaître le Lettrisme par des conférences et des expositions, tout en réalisant une synthèse d’information sur une nouvelle discipline médicale, la nutrithérapie, qu’il a introduite en France, puis dans une dizaine de pays à partir des années 1980. 

Il est l’auteur de nombreux livres, dont Okinawa, un programme global pour mieux vivre, le rédacteur de www.lanutritherapie.fr, et continue à peindre et à voyager afin de faire l’expérience du monde sous ses aspects les plus divers.




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