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Ma ville en transition

Des villes gérées par les GAFA : "un dangereux abandon de souveraineté"

Par Claire Commissaire I Publié le 5 Juin 2018

Une étape de plus dans nos vies connectées : les géants du numérique proposent désormais leurs services aux municipalités. Les algorithmes vont-ils bientôt remplacer nos élus ? Entretien avec Jean Haëntjens, économiste et urbaniste, qui publie un livre sur le sujet et participe ce mercredi à une table ronde organisée par We Demain avec la ville de Nantes.


La ville de Toronto (Crédit : Claire Commissaire / We Demain)
La ville de Toronto (Crédit : Claire Commissaire / We Demain)
Logement, eau, transports… Les grandes entreprises du numérique, après avoir colonisé notre temps personnel, s’immiscent désormais dans la gestion de nos villes. Comment préserver nos démocraties à l’heure des algorithmes et du tout-numérique ?    Dans son dernier ouvrage Comment les géants du numériques veulent gouverner nos villes, l’économiste urbaniste Jean Haëntjens interroge l’influence des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) sur le fonctionnement de nos “cités politiques”... et explore les moyens de s’en prémunir.

À la veille de sa participation à une table-ronde sur la “transition démocratique” organisée par We Demain en partenariat avec la ville de Nantes, ce mercredi 6 juin dans le cadre du festival Complètement Nantes, nous nous sommes entretenus avec lui.

De plus en plus de géants du numérique investissent le terrain de la gestion des villes. À San Francisco et Dallas, Uber remplace désormais certains transports publics, Google va construire un quartier entier à Toronto...  Quelles sont leurs motivations ? 

La raison est assez simple : les consommations urbaines, que sont le logement, les déplacements et les services, représentent environ 35 % de la dépense des ménages. C’est donc un marché colossal… et mal optimisé, avec des écarts énormes entre les villes. Il y a plein de choses à améliorer. Celui qui a le mieux résumé la chose, c’est IBM qui disait en 2007 : “Les villes concentrent tous les problèmes de l’humanité”. Sous-entendu, IBM peut apporter les solutions adéquates.

Jean Haëntjens
Jean Haëntjens
Doit-on craindre les effets de cette délégation de la gestion des services publics (transports, eau, électricité…) aux entreprises du numérique ? 

Il y a toujours eu une différence idéologique entre le public et le privé. Le privé est là pour créer des richesses, alors que les pouvoirs politiques sont là pour penser l'intérêt général. Alors, quand on sait que certains conseils généraux se tournent vers des entreprises comme Facebook pour la formation au numérique de ses élus, car il la leur offre gratuitement, il y a là une certaine naïveté. 

Les élus locaux n’ont pas pris la mesure de la dépendance qui se créait, et c’est un abandon dangereux de leur souveraineté. Alors que la cité politique constituée de citoyens doit viser le long-terme, la ville-service proposée par les entreprises numériques offre des réponses instantanées, et s’adresse à des consommateurs que l’on doit servir en temps réel. Mais l’intérêt général n’est pas la somme d'intérêts particuliers : il faut des chefs, qui arbitrent, fassent des choix. 

Quels sont les risques pour nos libertés personnelles ?

Le problème, c’est que toutes les applications qui nous aident à naviguer dans une ville sont possédées par des géants du numériques qui vont agir en fonction d’algorithmes. Ces entreprises vous orientent vers des choses qui vous conviennent.. mais qui leur conviennent aussi. Sur Amazon, 30 % des livres sont vendus par des algorithmes, Netflix oriente 50 % des choix de séries… 

Les villes n’échappent pas à cette logique. À Lyon par exemple, en terme de mobilité, on assiste à un bras de fer entre Optimod’Lyon, [un calculateur de trajet, ndlr] dont la finalité est écologique donc tournée vers l'intérêt général, et Google Maps, qui propose plutôt de vous faire passer devant le MacDo et tous ceux qui ont payé pour financer l’application. 
 
Pourquoi la philosophie de la smart city, selon laquelle tous les problèmes d'une ville peuvent être résolus par des solutions techniques et rationnelles, séduit autant les décideurs ? 

Les maires peuvent se laisser tenter par les offres des géants du numériques, car les collectivités n’ont pas suffisamment de ressources, et n’ont pas forcément de compétences en logistique urbaine. Sur le plan technique, les offres des smart city sont pertinentes. Ce qui est du bluff, c’est de dire que le numérique va révolutionner la démocratie.

Par exemple, si une ville doit gérer des lignes de bus déficitaires, et qu’Uber lui propose un système de taxi collectifs en échange d’une subvention publique : c’est tentant. Mais le risque, c’est que dans les 5 ou 10 ans, cette ville abandonne carrément l'idée de transport collectif. Or le transport collectif, c’est aussi une politique sociale : si on veut transformer un quartier, il faut faire passer des bus dans ces endroits, ce qui n’est pas forcément bien économiquement. Cela relève de choix politiques : si on sous-traite les transports urbains à des entreprises qui raisonnent de manière privée, ça complique les choses car ce n’est pas la même logique. Et si plus personne n’est là pour arbitrer, ce sera le sous-traitant qui décidera. 
 
Comment les villes peuvent-elles résister ? 

D’abord, il faut qu'elles s’ouvrent aux compétences numériques, en finançant par exemple les start-up de  civic tech. [des outils informatique pour créer du lien entre les élus et les citoyens, ndlr]. Elles doivent aussi veiller à conserver leur contrôle de l’espace physique et de l’espace public. Enfin, elle doivent jouer sur leur singularité locale, comme la ville de Nantes par exemple qui mise beaucoup là-dessus. La culture locale, qui recouvre l’architecture, la forme de la ville, c’est ce qui fait que les gens sont attachés à un lieu, se sentent appartenir à une communauté avec un destin commun. C’est une chose que les entreprises du numérique ne peuvent pas faire, car elles raisonnent sur une échelle globale. 

Aujourd’hui, les villes ont la possibilité d’organiser ce lien, et d’encourager le collaboratif. Toujours à Nantes, la ville a passé un deal avec les agriculteurs périurbains, qui fournissent les cantines en produits bio. À Darwin [un tiers-lieu à Bordeaux, ndlr], 400 emplois ont été créés par des associatifs, car la ville a offert des lieux dans lesquels les gens pouvaient s’investir, et du même coup, a donné un coup de pouce à une nouvelle économie. On a là un filon que n’exploiteront pas les géants du numérique. 
 
Quelle ville aujourd'hui représente le mieux cet équilibre, entre les excès de la smart city, rationalisée à l’extrême, et la « cité politique », trop méfiante vis à vis du numérique ? 

Pour l’instant, il est encore compliqué de donner des exemples, car on est encore au début. Il y a encore deux ans, on pensait que tout était sous contrôle : depuis, il y a eu le bras de fer entre Londres et Uber, Google qui lance un projet urbain à Toronto, l’affaire Cambridge Analytica  qui frappe Facebook… On sort d’une ère de naïveté. On peut dire que certaines villes sont conscientes du rapport de force : comme à Lyon, une vraie cité politique qui a bien compris les choses à faire respecter, et dont l’équipe technique est formée au numérique. À l’inverse, je suis plus inquiet pour les villes qui se jettent là-dedans pour faire du buzz...
 
Vous dites que les citoyens fabriquent désormais l’espace urbain par leurs usages (crowd-funding pour des projets, partage d’appartement, de voiture…). Quel rôle avons-nous à jouer en tant que citoyen ? 

Bien sûr, ce livre est un peu écrit pour les citoyens. Nous ne sommes pas des citoyens purs, nous sommes aussi des consommateurs : il est normal qu’on utilise des applications pour améliorer nos vies quotidiennes. Seulement, il faut se poser la question de savoir si on ne dérive pas du côté du tout-consommateur… En définitive, c’est nous qui choisirons si l’on veut vivre dans des galeries marchandes ou dans un monde qui offre autre chose que des choses matérielles. Mais tout cela dépend aussi de l’offre politique : si on leur propose seulement des logements avec tous les services, les citoyens n’auront pas envie de s’investir et de jouer leur rôle de citoyen.

 



Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes - La Cité face aux algorithmes, Jean Haëntjens, Editions Rue de l'Echiquier, 160 pages, 15 euros




[INFO PARTENAIRE]
Né de l’association de l’Unep – Les Entreprises du paysage et Hortis – organisation des responsables nature en ville, l’Observatoire des Villes Vertes développe la réflexion sur les perspectives de la ville verte en France.


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