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Du placement de produit à l'indépendance totale : comment vivent les YouTubers

Par Natacha Delmotte I Publié le 11 Mai 2016

Cyprien, Norman, Squeezie et leurs fortunes supposées sont l'objet de beaucoup de fantasmes sur la toile. Mais loin d'être la règle, ces YouTubers stars restent des exceptions dans un univers où il est difficile de vivre de ses vidéos. Décryptage.


Le Rire Jaune (Capture d'écran Youtube)
Le Rire Jaune (Capture d'écran Youtube)

Norman, Cyprien, Squeezie… Vous connaissez sans doute les noms de ces quelques YouTubers français dont les revenus sont l'objet de nombreuses spéculations sur la toile. Le site Socialblade estime par exemple que les revenus de Squeezie se situeraient entre 22 000 et 362 000 euros par mois et ceux de Cyprien , entre 5 000 et 80 000 euros par mois.

Impossible de savoir si ces chiffres sont vrais, tant il est difficile d'estimer les revenus d'un YouTuber. À commencer par ceux des YouTubers stars, qui sont nombreux à multiplier les activités hors du réseau social : spectacles, livres, apparition au cinéma...

Mais ces derniers ne sont pas représentatifs de l'immense majorité des vidéastes qui ont fait le pari de vivre de leur passion sur YouTube.



Dans une vidéo célébrant ses 100 millions de vues, le YouTuber Kriss Papillon, qui compte 600 000 abonnés, explique à ses fans que YouTube ne rapporte pas autant qu’on pourrait le croire :
 
Norman, Cyprien, Squeezie, c’est des exceptions. Pour les 100 millions de vues, je me suis dit que j’allais juste être honnête."

Et le vidéaste de faire les comptes. Avec 20 millions de vues en 2015, Kriss Papillon revendique un chiffre d’affaire de 33 199 euros. Après investissements et charges, son salaire annuel plafonnerait à... 8 340 euros.

La pub ne fait plus recette

Hier tabou, ce type d'information fait désormais l'objet d'une certaine transparence sur le réseau social. Plusieurs vidéastes, dont Le Rire Jaune et Poisson Fécond, ont abordé le sujet délicat de la rémunération sur Youtube. 

Le système n’est pas forcément simple. Notamment parce qu'il évolue vite. L’idée répandue selon laquelle un euro va dans la poche du vidéaste lorsqu'il engrange 1 000 vues n'est plus vraie.
 
"La rémunération des publicités internes à Google baisse tous les ans. C’est une constante du web : plus le média est populaire, plus le CPM (coût pour 1 000 clics, ndlr) diminue" , explique Ivan Gaudé, rédacteur en chef de la revue Canard PC aux Inrocks

Mille vues ne rapporterait désormais plus qu’un dollar (soit 80 centimes d’euros environ).

Le système est d'autant plus complexe qu'il ne concerne pas toutes les vidéos : il faut que ces dernières soient monétisées, que le vidéaste en détienne tous les droits d’auteur, et que "le viewer" (le spectateur) n'utilise pas de bloqueur de publicité.

À partir des revenus de neuf YouTubers (anonymes) comptant entre 150 000 et 800 000 abonnés, Poisson Fécond a établi une moyenne : 1 000 vues rapporterait aujourd'hui 60 centimes par vidéo.


Mais ces sommes générées par la pub ne constituent pas le salaire net du YouTuber. Le network (l'intermédiaire entre YouTube et le vidéaste pour les droits d'auteur), en prélève entre 10 et 30 %. Le vidéaste doit enfin déduire les charges liées à son statut : la majorité est auto-entrepreneur, alors que certains sont constitués en société.

Poisson Fécond résume :
 

“Si vous voulez toucher un smic rien que par les revenus générés par la pub, il va donc falloir faire 3 millions de vues par mois." 

Ce que ne font, dans les faits, que 0,56 % des chaînes francophones.

Les Youtubeurs et les marques

Les revenus générés par la pub ne sont pas la seule ressource des vidéaste. Les marques s’associent régulièrement à eux dans le but de toucher un public jeune. En 2012, Cyprien réalisait ainsi des vidéos pour le CIC. L'année suivante, Norman réalisait un tour monde financé par Crunch… 

Plus discret et plus controversé, le placement de produit. Le YouTuber conseille alors un produit à ses abonnés en échange d’une rémunération souvent alléchante. Dans une de ses vidéos, Poisson Fécond a révélé avoir touché 10 000 euros pour avoir conseillé l’application de rencontre Lovoo dans sa vidéo "Quatre trucs à savoir sur l'amour". Un service qui se résumait à une intervention d'une vingtaine de secondes d'intervention et à un lien posté dans la description de la vidéo.

“Je préfère parler de partenariat", tempère Jojol, jeune YouTuber High-Tech dans sa vidéo"L'argent sur YouTube et placement de produit", réservant le terme “placement de produits” au cinéma.

Pour le jeune homme, accepter la sollicitation des marques n’est pas un problème, tant qu’il garde sa liberté d’expression. “Je ne facture que la réalisation de la vidéo (...). Je suis totalement objectif et dès le début, je le dis à la marque”. Une façon d'être honnête et crédible aux yeux de ses abonnés.

Certains contenus sont particulièrement adaptés à ce type de partenariat. Pour la mode, les produits High-Tech ou les jeux-vidéos, les abonnés sont demandeurs de vidéos présentées comme des test des produits qui les intéressent. 


Dans un autre registre, Ford s’est associé aux YouTubeurs Pierre Croce et Romain Lanéry de la chaîne TechNews&Tests  pour réaliser une campagne de sécurité routière contre l'alcool et le téléphone au volant.


Reste que les placements de produit peuvent parfois gêner les abonnés. Alors, pour qu'ils soient tolérés, le mieux reste encore de les assumer, ce qui est d'ailleurs une obligation légale. “Lorsque je fais un partenariat, je suis totalement transparent avec vous. Je l’indique dans la vidéo”, explique Jojol.

Une obligation qui n’a pourtant pas été toujours respectée sur la toile.
En mars 2016, un article du Monde annonçait que les YouTubers étaient dans le viseur de la DGCCRF (la direction générale de la répression des fraudes). En cause : des contrats noués avec des marques qui n’étaient pas toujours précisés. Norman et Squeezie, par exemple, ont diffusé sur leur chaine une vidéo parodiant le jeu vidéo Assassin’s Creed. À sa sortie, les deux stars du web n’ont pas précisé que Ubisoft, l’éditeur du jeu, l'avait produite. Ce qu’ils ont fini par modifier dans la description de la vidéo.

Des YouTubeurs rémunérés par les internautes

Certains YouTubers voient plus d'intérêt à faire preuve d'indépendance et à solliciter directement leur public. Sur la plateforme Tipeee, les “tipeurs”, les internautes qui veulent s’investir, peuvent aider leurs vidéastes préférés en effectuant des dons. Une façon, pour le YouTuber voulant vivre de son activité, de ne pas avoir à se livrer aux marques. 

Les types de contenus proposés sont variés : vulgarisation scientifique, humour... Également concernée, la critique de cinéma, qu'il est parfois impossible de monétiser.

Sur son profil Tipeee , Durendal, YouTuber ciné, témoigne :
 

“La vie de critique ciné sur Youtube est plus que laborieuse. Les ayant-droits refusent d'appliquer les lois du "fair use" américain et de la libre utilisation des contenus permise par le droit d'auteur français, ce qui implique de nombreuses plaintes et refus de monétisations, allant jusqu'à l'interdiction totale de rémunération. Et lorsque rémunération il y a, elle est saquée par le système d'enchère publicitaire.”


Usul est le YouTuber qui gagne le plus par ce mode de financement. Dans sa série “Mes chers contemporains”, il propose des "vidéos informatives et subjectives dans lesquelles [il] essaie de saisir l'air du temps"Selon sa page Tipeee, le jeune homme collecte plus de 10 700 euros à chaque vidéo publiée, de la part de 1500 tipeurs.

Le créneau de ce vidéaste engagé à gauche : publier peu de vidéos pour leur assurer un contenu de qualité. Le financement participatif était pour lui une solution toute trouvée :
 
“Le modèle de YouTube et des rémunérations indexées sur les encarts publicitaires diffusés poussent les créateurs à multiplier les chaînes, les formats, les vidéos et à produire toujours plus. J'essaie de rester dans une démarche qualitative.”

Pour devenir son propre média et en vivre, à chacun sa solution, en fonction de son contenu et du degré d'indépendance que l'on souhaite préserver.




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