Politique

Écoféminisme : Écologie et droits des femmes, même combat ?

Né dans les années 1980 aux États-Unis, l'écoféminisme revient au coeur du débat. En pleine mobilisation pour le climat, des femmes lient écologie et féminisme. La philosophe Jeanne Burgart-Goutal décrypte ce mouvement pour We Demain.

I Publié le 8 Mars 2019


En cette journée de lutte pour les droits des femmes, et alors que les mobilisations pour le climat agitent l'Europe, l'écoféminisme est d'actualité (Crédit : Shutterstock)
En cette journée de lutte pour les droits des femmes, et alors que les mobilisations pour le climat agitent l'Europe, l'écoféminisme est d'actualité (Crédit : Shutterstock)
"Plus je lis sur la crise climatique, plus je réalise à quel point le féminisme est crucial. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde durable, à moins que tous les genres et les personnes soient traitées de façon égale." 

Voilà ce qu'a tweeté Greta Thunberg au matin de ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Depuis le mois d'août, la Suédoise de 16 ans et son combat pour le climat trouvent un écho international. En Belgique, c'est Anuna De Wever, 17 ans, qui s'illustre. Elle s'identifie comme gender-fluid et rattache la lutte pour l'environnement au plaidoyer pour l'égalité entre les genres.

Alors qu'un mouvement de grèves étudiantes et lycéennes agite l'Europe chaque vendredi, ses figures féminines interpellent.

Cette forte présence des femmes dans les luttes écologistes n'est pas nouvelle. Dans les années 1980, aux États-Unis, la contestation anti-nucléaire bat son plein. Le 17 novembre, à Arlington (Virginie, États-Unis), plus de 2 000 femmes se rassemblent pour la Women's Pentagon Action. Elles chantent, hurlent, pleurent et jettent des sorts au Pentagone pour protester contre les guerres qui agitent le pays, la nucléarisation et la destruction de la planète. L'année suivante, le même rassemblement réunit le double de participantes. L'écoféminisme est né.
 

Entre 1981 et 2000, la base de la Royal Air Force de Greenham Common a été occupée par 30 000 militantes pour lutter contre l'installation de missiles nucléaires. Les théoriciennes reconnaissent aussi dans ce mouvement ce qu'elles nommeront le reclaim : un geste de réappropriation et de réinvention de la féminité. (Crédit : Ceridwen)
Entre 1981 et 2000, la base de la Royal Air Force de Greenham Common a été occupée par 30 000 militantes pour lutter contre l'installation de missiles nucléaires. Les théoriciennes reconnaissent aussi dans ce mouvement ce qu'elles nommeront le reclaim : un geste de réappropriation et de réinvention de la féminité. (Crédit : Ceridwen)
À la même époque, de l'autre côté de l'Atlantique, le plus grand camp écoféministe de l'histoire voit le jour à Greenham Common, en Angleterre (voir photo ci-dessus). Dans les années 1990, les mobilisations s'essoufflent, et l'histoire du mouvement est oubliée.

Mais ce mouvement semble trouver un nouvel élan. En France, une mobilisation pour le climat rassemble des jeunes depuis un mois, chaque vendredi autour d'un thème différent. En ce 8 mars, lycéens et étudiants lancent un quatrième utimatum au gouvernement : la lutte pour l'écologie sera féministe ou ne sera pas

Les deux luttes convergent-elles ? Pourquoi relier féminisme et écologie ? Quel peut être le rapport entre domination masculine et destruction de l'environnement ?
 
We Demain a discuté avec Jeanne Burgart-Goutal, professeure de philosophie, qui prépare actuellement un livre sur l'écoféminisme dont la sortie est prévue en fin d'année. Entretien.


  • We Demain : D'où vient l'écoféminisme ?
L'écoféminisme est un mouvement social et un courant d'idées qui allie écologie et féminisme. C'est l'écrivaine Françoise d'Eaubonne qui a en parlé la première. On a souvent négligé l'histoire des luttes écoféministes qui est essentielle pour comprendre d'où vient ce ce concept. Le mouvement n'est pas né en France mais plutôt aux États-Unis et en Grande-Bretagne, à la fin des années 1970 et au début des années 1980.
 
Aux États-Unis, de très nombreux mouvements sociaux agitaient le pays : civil rights, lutte féministe, prise de conscience écologiste… Il y avait une recherche de convergence, un peu comme aujourd'hui en France, et l'écoféminisme a articulé et cristallisé toutes ces luttes.
Déjà, dans les années 1970, les femmes du mouvement Chipko en Inde, s'étaient battues contre la déforestation en protégeant les arbres avec leurs corps. Sans se revendiquer du féminisme ou de l'écologie, elles prônaient ce lien à la nature cher à l'écoféminisme (Crédit : Ceti)
Déjà, dans les années 1970, les femmes du mouvement Chipko en Inde, s'étaient battues contre la déforestation en protégeant les arbres avec leurs corps. Sans se revendiquer du féminisme ou de l'écologie, elles prônaient ce lien à la nature cher à l'écoféminisme (Crédit : Ceti)

  • L'écoféminisme est donc cette lutte "intersectionnelle", comme on la qualifie aujourd'hui, contre toutes les formes d'oppression ?
Dès 1975, la théologienne Rosemary Radford Ruether parlait "d'interconnexion" des dominations de genre, de race, de classe... Le féminisme intersectionnel dont on parle beaucoup aujourd'hui n'est donc pas une nouvelle trouvaille : l'écoféminisme des débuts en parlait déjà et élargissait même cette interconnexion à la domination humain / non humain.

  • Plus largement, qu'est-ce qui unit les luttes écologistes et féministes ?
Les théoriciennes de l'écoféminisme établissent de nombreux liens entre ces deux luttes, qu'ils soient psychologiques, économiques, inconscients… Mais c'est tout de même la lutte anticapitaliste qui apparaît comme le lien le plus évident. Elles dénoncent un"capitalisme patriarcal" ou le "patriarcat capitaliste". L'avènement du capitalisme constitue selon elles une aggravation de la condition féminine et de l'exploitation de la nature. Beaucoup d'écoféministes considèrent qu'il s'agit des "fonctions cachées" du système capitaliste.
 
  • N'est-ce pas sexiste de dire que la femme serait plus sensible à la nature ?
L'écoféminisme a souvent été accusé d'essentialisme, d'attribuer des caractéristiques innées aux femmes. En France, cette pensée est considérée comme très conservatrice, mais dans le monde anglosaxon, qui a été le nid de l'écoféminisme, c'est beaucoup moins gênant. Ces termes d'essence, de nature, d'inné sont progressistes, comme ils l'étaient dans la pensée hippie.
 

Le 17 novembre 1980, aux Etats-Unis, plus de 2 000 femmes se rassemblent pour la Women's Pentagon Action (Crédit : Syracuse WPA poster)
Le 17 novembre 1980, aux Etats-Unis, plus de 2 000 femmes se rassemblent pour la Women's Pentagon Action (Crédit : Syracuse WPA poster)

  • Est-ce que l'écoféminisme peut changer le monde ?
Mon scepticisme naturel me pousse à penser qu'un seul mouvement ne peut pas changer le monde ! Mais incontestablement, l'écoféminisme peut contribuer à créer un imaginaire radicalement différent de ce qui nous est proposé. Je pense que la pensée écoféministe peut ouvrir un espoir grâce à la radicalité et à l'utopisme de ses idées, ainsi qu'aux images séduisantes qui y sont rattachées : la sorcière, la terre, la nature… C'est un mouvement qui est dans l'affect donc très mobilisateur.
 
Malgré mon "mauvais esprit" et mes doutes de prof de philo, mon rapport au monde a radicalement changé depuis que j'étudie l'écoféminisme. Je ne fais plus, ne vois plus, n'entends plus les choses de la même manière !
 













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