Société-Économie

Elles disent adieu au féminisme de maman

Par Armelle Oger I Publié le 8 Mars 2018

Longtemps marquée par l’idéologie et l’académisme, la cause des femmes est aujourd’hui plurielle. Blogueuses, youtubeuses, scientifiques s’en sont emparées.


L'artiste Beyoncé, féministe auto-proclamée, a été élue femme la plus influente du monde par Time en 2014. (Crédit: DR)
L'artiste Beyoncé, féministe auto-proclamée, a été élue femme la plus influente du monde par Time en 2014. (Crédit: DR)
"Un soufflé? Non. Une révolution? Non. Mais assurément un événement qui perdure, ce qui est rare", commente l’historienne de la pensée féministe et philosophe Geneviève Fraisse à propos des suites de l’affaire Weinstein, fin 2017. "Un événement aussi important que celui du droit à l’avortement dans les années 1970 ou la lutte pour la parité dans les années 1990. Un événement qui concerne le corps de toutes les femmes, le corps collectif. J’étais certaine que quelque chose allait avoir lieu. Le corps reproducteur, le corps violenté, est au cœur du questionnement de cette société. Ce qui était caché est devenu visible."

Derrière les centaines de milliers de dénonciations sur les réseaux sociaux, via les hashtags BalanceTonPorc et Metoo, un terme réapparut : féminisme. Un mot désuet pour certaines, caricaturé par certains, que la décision présidentielle, le 25 novembre, de faire de l’égalité homme-femme la grande cause nationale du quinquennat, remit au cœur du débat.
 

Seulement, qui l’incarne, cette cause, dans la France de 2018 ? Les plus jeunes, notamment, se sentent-elles concernées par la cause des femmes ? Assurément. Mais elles ne se reconnaissent plus dans le militantisme à l’ancienne.

Le féminisme est en mutation et c’est d’abord une histoire de canaux, numériques forcément : elles sont blogueuses, youtubeuses, vidéastes, elles militent par BD interposées, comme Emma la "féministe et révolutionnaire", auteure des albums Un autre regard qui traitent avec drôlerie de la charge mentale (celle qui pèse sur les femmes), suivie sur Facebook par 230 000 followers. Ou via la photographie, comme avec la Canadienne Rupi Kaur et ses clichés, retirés d’Instagram, d’une femme tachée de sang menstruel.

Exit le féminisme théorique : aujourd’hui, quand on défend la cause des femmes, on se bat aussi pour le prix des tampons, ou leur nocivité, et contre les violences gynécologiques (épisiotomies injustifiées, notamment). Exit le féminisme académique étouffé par l’idéologie, réservé à un petit nombre. Le nouveau féminisme se veut pluriel et inclusif. "Il y autant de féminismes que de femmes. Ce n’est pas grave qu’on ait des ressentis différents. Quand un mouvement est aussi divers il ne peut que devenir plus fort", assure Rebecca Amsellem, la créatrice de la newsletter Les Glorieuses.

Avec les hommes

Un féminisme avec des hommes aussi qui revendiquent leur solidarité, réagissent, agissent, en lançant une association comme JamaisSansElles, mouvement en faveur de la mixité promu par une centaine d’acteurs de la politique, du numérique, de l’éducation, de la communication, habitués des débats et manifestations publiques mais refusant d’y participer si des femmes n’y sont pas associées, ou en créant le collectif Ville sans Relou. Science, provoc, hyper-glamour (une arme contre le slut-shaming, attitude sexiste consistant à insulter une femme pour une tenue jugée trop sexy), art, humour : le nouveau féminisme ne se prive d’aucune carte. Avec un objectif : ne plus avoir, un jour, à exister !

DEBORAH DE ROBERTIS  la provocante

Elle est la hantise des musées. Orsay, les Arts décoratifs, Guimet et, en septembre, Le Louvre : dans chacun de ces endroits, Deborah De Robertis a posé nue. Les jambes écartées pour dévoiler son sexe devant L’Origine du monde de Courbet, Olympia de Manet ou La Joconde de Vinci. Avant que la police n’interrompe la performance de la vidéaste de 33 ans. Deborah De Robertis le répète, ceux qui voient dans ces happenings hot une exhibition sexuelle ont tout faux. Chaque performance, création artistique à part entière, est un acte militant. Si la vidéaste se met à nu, ce n’est pas par plaisir mais pour interroger la place de la femme dans l’histoire de l’art, questionner la relation peintre et muse, dénoncer une objetisation, personnifiée, selon elle, par La Joconde, ou encore montrer ce que l’on ne voit pas, même dans L’Origine du monde.

Poser nue devant Olympia de Manet c’est transformer la femme de chair offerte, passive, en femme qui "ose vous regarder bien en face, fière et impudique ". Autant de façons de questionner la représentation féminine. "Montrer son corps nu, explique l’artiste, est une réflexion qui a une portée politique. Ce n’est pas tant le corps qui est politique que la réflexion qu’il entraîne." Et la réaction, amusée, gênée, choquée, troublée, des spectateurs.

REBECCA AMSELLEM, l’activiste littéraire

Plus qu’une militante de terrain, Rebecca Amsellem est une activiste littéraire qui se bat, entre autres, pour que les poétesses Louise Colet ou Anna de Noailles soient aussi connues que Victor Hugo, ou qu’il existe aussi des journées du Matrimoine. Cette doctorante en économie dirige la newsletter Les Glorieuses . Créé en 2015, ce web média était au départ un billet d’humeur : "Aujourd’hui nous avons 80 000 abonnés et nous sommes rentables, condition indispensable pour être indépendants."

Tout comme il est indispensable de concerner tous les publics. "Nous avons lancé Les petites Glo à destination des adolescentes. Elles ne pensent pas du tout comme nous. Elles ont beaucoup moins de culpabilité. Et, en projet, nous avons “Mama Gloria” pour les femmes enceintes et les jeunes mamans et “Glorio” destiné aux hommes : -on ne pas peut pas gagner la partie en mettant de côté la moitié de la population." Ni sans la volonté de cette dernière de remettre en cause certains de leurs privilèges. "Il faut surtout sortir de la binarité hommes-femmes : si l’on en croit le New York Times la question du genre occupera une place prépondérante dans les  prochaines élections américaines."

ANAÏS BOURDET, la combattante de rue

Comme Sofie Peeters, la jeune bruxelloise qui, en 2012, filme en caméra cachée les harcèlements dont elle est victime dans la rue, Anaïs Bourdet subit ces violences ordinaires. Alors, un jour où elle en a plus que "marre d’être une femme parce que quotidiennement on lui rappelle qu’elle n’a pas gagné au bingo du genre ", elle s’épanche sur son blog. Et reçoit plus de 12 000 témoignages en retour ! Le tumblr "Paye ta shnek " (ta chatte pour les béotiens !) et la page Facebook éponyme suivie par plus de 200 000 personnes, deviennent le grand défouloir de toutes celles qui, entre béton et bitume, dans les transports en commun, subissent commentaires insistants, humiliants, parfois menaçants, et gestes déplacés, voire agressions. Et leur créatrice, une figure de la lutte contre le harcèlement de rue.

Un rôle auquel cette graphiste marseillaise qui ne se revendiquait pas spécialement féministe va vivre comme une mission. "100 % des femmes, jeunes ou pas, jolies ou pas, de toutes origines ont été harcelées dans les transports", explique celle dont le "combat de rue" est aujourd’hui accompagné par deux avocates. Un activisme digital qui a fait des émules. Dans le sillage de "Paye ta shnek", il y a "Paye ta robe " (celle des avocats) et "Paye ton taf ", (contre le harcèlement au boulot), " Paye ta fac ", "Chair collaboratrice " (pour le monde politique), jusqu’au hashtag Balancetonporc, lancé par la journaliste Sandra Muller, et l’onde de choc qui s’ensuivit.
 













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