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Flore Berlingen : "Le recyclage ? Une excuse pour gagner du temps sur des réglementations"

Par Morgane Russeil-Salvan I Publié le 9 Juillet 2020

En théorie, l'idée de recycler nos déchets est séduisante. En pratique, elle nous empêche peut-être de sortir de "l'ère du jetable". Entretien avec Flore Berlingen, directrice de l'association Zero Waste France et auteure de "Recyclage, le grand enfumage".


Certains emballages marqués du logo "recyclable" ne peuvent pas être pris en charge en France. Ils sont alors envoyés à l'étranger, enfouis ou incinérés. (Crédit : Shutterstock)
Certains emballages marqués du logo "recyclable" ne peuvent pas être pris en charge en France. Ils sont alors envoyés à l'étranger, enfouis ou incinérés. (Crédit : Shutterstock)
"Faire de nos déchets des ressources". Comment ne pas adhérer à ce principe ? Pour Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France et auteure de Recyclage, le grand enfumage, cette phrase masque en fait de nombreuses réalités méconnues... Car tout ce qui est recyclable n'est pas recyclé, loin de là. Conflits d'intérêts, résines plastiques "innovantes" que l'on ne sait pas prendre en charge, compétition entre matières premières recyclées et matières premières vierge... De nombreuses failles dans le système de recyclage expliquent pourquoi nos certains de nos déchets sont encore enfouis, incinérés ou exportés à l'étranger.

Pour Flore Berlingen, le tout-recyclage est un mythe : impossible à atteindre, il nous conforte dans l'idée qu'il est possible de poursuivre dans notre "ère du jetable", des emballages à usage unique et de l'obsolescence programmée. Et nous empêche de penser une production réellement durable.
   

  • We Demain : Comment en sommes nous arrivés à ce que vous qualifiez "d'ère du jetable" ?
 
Il n’est pas évident de donner une date précise, mais disons qu'au niveau des emballages, la première vague a eu lieu dans les années 1960-1970 : on bascule alors vers des emballages à usage unique, souvent en plastique, avec notamment l’apparition des premières bouteilles d’eau. Le mouvement se poursuit dans les années 1980, 1990 et même 2000, pour des questions de “praticité”.

L'hypothèse que nous faisons à Zero Waste France, c'est que ces besoins qui ont été créés. Je prends souvent l'exemple de la petite bouteille d'eau, format 50 cl ou "nomade" : elle n'apparaît que dans les années 90 ! Et pourtant, on faisait déjà du sport, on voyageait déjà auparavant, mais avec d’autres dispositifs que celui de la petite bouteille jetable. 
 
  • Dans votre livre, vous distinguez la recyclabilité pratique de la recyclabilité théorique. Expliquez-nous.
 
En fait, il y a beaucoup de conditions à réunir pour que le recyclage de matériaux théoriquement "recyclables" soit effectif. Certains plastiques sont dits "recyclables", mais aucune filière ne les prend en charge France et en Europe. On parle aussi de recyclabilité théorique quand il n'existe pas de filière de collecte pour ce déchet. Exemple type : le gobelet en plastique. Il y aura peut-être le symbole "recyclable" dessus, mais il n'existe aucun dispositif de collecte pour ce déchet-là.

On peut aussi parler des effets d'annonce à répétition de certaines start-ups qui se lancent dans le recyclage chimique ou enzymatique, et qui font des communiqués disant que ça y est, ils ont trouvé le moyen de recycler le plastique à l'infini. Communiqués généralement repris sans nuance, voir renforcés par des titres simplistes.

Là, on est est typiquement dans le cas où le procédé a été testé uniquement en laboratoire et fonctionne sur un type de plastique très précis, alors qu’il existe des dizaines de résines de plastique différentes. Sans compter qu'un test en laboratoire n’assure pas de pouvoir passer à l’échelle industrielle, qui nécessite une rentabilité économique et une création de filière par derrière.
 
  • Combien coûte le recyclage, et qui finance cette filière ?
 
Difficile d'estimer combien coûte le recyclage en tant que tel, mais les déchets ménagers, par exemple, coûtent 16 milliards d'euros par an en collecte, traitement et “élimination”. 

On a donc mis en place le système de Responsabilité Élargie des Producteurs (REP) pour que les producteurs, les metteurs sur le marché, contribuent à ces charges énormes qui pèsent sur les collectivités locales. Une éco-contribution est calculée sur les produits mis sur le marché et est versée à des éco-organismes – comme Citeo, par exemple – qui les distribuent aux collectivités locales ou directement aux opérateurs de gestion des déchets. Mais globalement, l'essentiel des coûts pèse encore sur les collectivités locales, donc sur nos impôts locaux.
 
  • Concrètement, que prévoit ce système pour encourager les producteurs à devenir “responsables”, comme l'indique son nom ?
 
Le dispositif était pensé pour inciter les producteurs à miser sur l’éco-conception, grâce à un système de bonus-malus sur les éco-contributions, appliqué à l'initiative des éco-organismes. Mais ce système ne fonctionne pas : les bonus ne sont pas assez incitatifs et les malus pas assez dissuasifs, peu importe la filière considérée. Ce qui a été remarqué par la Cour des Comptes et la Haute Autorité de la Concurrence. Un constat répété, donc, mais rien n'a fondamentalement changé.
 
  • Dans votre livre, vous mettez en lumière un conflit d'intérêt au sein de ces éco-organismes. Quel est le problème exactement ?
 
Oui, il existe des conflits d'intérêt au sein des filières REP. La gouvernance des éco-organismes fait que les objectifs de réduction des déchets qu'ils sont supposés assurer peuvent entrer en contradiction avec les objectifs des producteurs qui siègent dans leurs conseils d'administration.

Prenons un exemple explicite : dans le cadre des discussions sur la directive européenne sur le plastique à usage unique il y a deux ans, Citeo a cosigné un papier rédigé par l'industrie plasturgiste, agro-alimentaire, et par la grande distribution, qui demandait l'atténuation des mesures prévues. On s'attend évidemment à ce que les plasturgistes essaient de freiner la Commission, mais ce n'est pas normal que Citeo le fasse ! Ce n'est pas pour ça que cet organisme a été agréé par l'État !
 
  • Le système de recyclage ne risque-t-il pas d'être utilisé pour verdir l'image de ces entreprises ?
 
C'est toute une partie du livre : l'instrumentalisation du recyclage par les producteurs, à des fins de greenwashing ou même de marketing. Le greenwashing, c’est se servir du recyclage comme alibi pour déculpabiliser le consommateur. Mais le recyclage peut aussi servir d'argument de vente ! L'exemple le plus criant, c'est celui de la fast fashion, où la plupart des enseignes font des opérations de communication sur le fait de rapporter ses vêtements en l'échange de bons d'achat. On alimente la machine et on pousse à renouveler sa garde-robe.

Mais surtout, le recyclage est une excuse pour gagner du temps sur des réglementations contraignantes. Les entreprises font des effets d'annonce : elles déclarent avoir pris le tournant de l'économie circulaire et viser les 100 % d'emballages recyclés dans quelques années... L'échéance est toujours suffisamment proche pour être crédible, mais toujours suffisamment lointaine pour ne pas s'accompagner de mesures concrètes, et elle est progressivement repoussée. Starbucks est particulièrement emblématique de ce phénomène.
 
  • Quand on parle de gestion des déchets, on a souvent l’image d’immenses décharges à ciel ouvert dans des pays défavorisés. Pourquoi les déchets produits en France se retrouvent-ils sous d’autres latitudes ?
 
Pour certains matériaux, il n'existe tout simplement pas de filière de recyclage en France. Mais c’est surtout une question de marché : celui des matières premières vierges et des matières premières recyclées. 

On va choisir de recycler ou de ne pas recycler, et choisir où recycler, en fonction de l'évolution des prix sur ce marché. Pendant la pandémie, le prix du plastique vierge a chuté : il est donc devenu de plus en plus difficile pour trouver des débouchés pour le plastique recyclé. Certains pays ont décidé qu’ils n’en avaient plus besoin.
 
  • Comment améliorer la situation ? Faut il arrêter le recyclage ?
 
Le recyclage, on en a et on en aura besoin. L'objet du livre n'est pas de dire "arrêtons les efforts de recyclage", au contraire, mais pour des objets durables, qui arrivent réellement en fin de vie. En revanche, certains objets ne devraient même pas exister : les emballages à usages uniques ou les vêtements à la durée de vie tellement faible que leur investissement environnemental n'est pas rentabilisé. Là, oui, il faut sortir de l’ère du jetable.

Pour y arriver, il est essentiel de réorienter les financements vers de petites initiatives qui permettent d’éviter la production de déchets : des systèmes de consigne locaux, la vente en vrac, les ateliers de réparation. Il faudrait aussi des mesures contraignantes, car les engagements volontaires des entreprises ne sont ni concrets, ni démocratiques.

Pour la filière recyclage, il faut évidemment revoir le système de gouvernance des éco-organismes et standardiser les objets produits : se limiter aux trois ou quatre résines plastiques que l'on connaît bien et que l'on sait recycler en France, même si ce ne sera jamais un recyclage à l'infini.












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