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Grâce à la co-innovation, la France et l'Inde peuvent résoudre des problèmes de l’humanité

I Publié le 5 Mars 2018

TRIBUNE. Par Navi Radjou, coauteur de L’Innovation Frugale et L’Innovation Jugaad.


Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi. (Crédit : Shutterstock)
Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi. (Crédit : Shutterstock)
“Les capacités d'ingénierie de la France, combinées avec le concept indien d'ingéniosité frugale, pourraient nous aider à résoudre les problèmes mondiaux."
 
Selon un récent sondage Gallup International Association, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi sont considérés comme deux des leaders mondiaux les plus populaires.

Ils ont une occasion historique d'utiliser leur immense popularité et la confiance du peuple pour guérir notre monde fracturé. La voie à suivre est la co-innovation — en réunissant des ingénieurs, des scientifiques, des entrepreneurs, des designers, des artistes et des chefs d'entreprise indiens et français.

Ensemble, ces innovateurs créeront des solutions à ce que j'appelle des  "problèmes sans frontières " qui affectent toute l’humanité : inégalité sociale, changement climatique, maladies chroniques, pénurie d'eau et sécurité alimentaire.

La STEAM School

En décembre dernier, à Mumbai, j'ai assisté au STEAM School, une initiative indo-française, qui montre comment la co-innovation peut avoir un impact positif majeur dans le monde entier. Ce programme de 10 jours est co-organisé chaque année par l'Ambassade de France en Inde, le Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI) à Paris, et Maker's Asylum, un fablab communautaire à Mumbai. Le programme permet l'éducation STEAM (Science, Technologie, Ingénierie, Art et Mathématiques) à travers une résolution pratique des problèmes basés sur les Objectifs de Développement Durable  (ODD) des Nations Unis.
 
Les 100 participants, principalement de France et d'Inde, étaient des architectes, des designers, des artistes, des ingénieurs, des universitaires et des étudiants.
 
Organisés en 19 équipes interdisciplinaires, ils ont été invités à concevoir une solution à l'un des cinq objectifs spécifiques de développement durable dans le contexte indien : santé, éducation, eau/assainissement, énergie, et villes durables. Au cours du programme, les participants ont développé des prototypes fonctionnels de leurs produits.

Le pouvoir de l’innovation frugale

Sur les 19 prototypes finaux, voici quatre que j'aime particulièrement. Ils démontrent comment utiliser le pouvoir de l’innovation frugale pour concevoir des solutions simples et abordables aux problèmes socio-économiques et écologiques majeurs :
  
  • BAT est un poignet portable à faible coût pour aider les malvoyants. Selon une étude Lancet, 36 millions de personnes dans le monde sont aveugles, un chiffre qui passera à 115 millions d'ici 2050. En Inde seulement, 8,8 millions de personnes souffrent de cécité et près de 48 millions ont une déficience visuelle modérée et sévère, le plus grand nombre pour n'importe quel pays. BAT veut rendre la vie plus facile et plus sûre pour ces personnes. L'appareil, équipé d'un mécanisme de rétroaction Six Axis, alerte l'utilisateur des obstacles proches en utilisant des vibrations, permettant une manière plus facile et moins envahissante de naviguer dans les espaces publics.
 
  • Le kit SADA est une solution simple et portable pour prévenir les épidémies de santé liées à l'eau causées par la défécation en plein air en Inde rurale. 2,5 milliards dans le monde  n'ont toujours pas accès aux toilettes. 300 millions de femmes et de filles indiennes en sont affectées. Le kit SADA vise à améliorer la santé, la sécurité et la dignité de ces femmes. Le kit comprend une toilette portative légère avec un bouclier protecteur, un sac d'élimination des déchets, une petite lampe et un sifflet portable, du savon et des serviettes hygiéniques pour les femmes.

(Crédit : heclimategroup.org/Bijli)
(Crédit : heclimategroup.org/Bijli)
  • BIJLI vise à rendre l'énergie propre et abordable accessible à tous. C'est un appareil à bas coût qui peut être rétroadapté aux bicyclettes existantes. Il transforme l'énergie cinétique des roues en énergie électrique qui peut être stockée dans une batterie ou peut être utilisée pour charger de petits appareils électroniques comme les téléphones portables. L'appareil peut être utilisé en déplacement ou lorsque le vélo est à l'arrêt. Les solutions énergétiques distribuées  comme BIJLI peuvent être une aubaine pour les 300 millions d'Indiens qui vivent avec peu ou pas d'électricité aujourd'hui.
 
  • WASTED est un bac de tri sélectif intelligent qui permet de mieux connaître la quantité de déchets que nous produisons. En transformant le tri des déchets en un jeu et en connectant les capteurs dans la poubelle à une application smartphone, il permet aux utilisateurs de suivre et de comparer les statistiques sur les déchets avec leurs amis et voisins. L'idée est de "nudger" (inciter) les gens et les sociétés vers le zéro déchet. L'Inde génère chaque jour plus de 100 000 tonnes de déchets solides, plus que tout autre pays. La Fondation Ellen MacArthur estime qu'en adoptant les principes de l'économie circulaire  - grâce à la réutilisation et au recyclage des déchets et des ressources - l'Inde pourrait récolter 624 milliards de dollars de bénéfices annuels en 2050 et réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 44 %.
 
Plusieurs équipes de STEAM School continuent à travailler sur leurs projets et certains envisagent même de les transformer en startups.
Maker's Asylum a offert aux équipes un accès gratuit à ses ateliers, aux outils et à l'accompagnement des mentors pour faire avancer leurs projets.

Mais comme le souligne Vaibhav Chhabra, fondateur de Maker's Asylum : "L'objectif de STEAM School n'est pas de résoudre les ODD en 10 jours, mais d'apprendre à les résoudre. Nous offrons aux participants la confiance, les outils, les connaissances, l'espace et les communautés dont ils ont besoin pour changer le monde. STEAM enseigne également l'empathie et la tolérance aux participants. Ils apprennent à transcender leurs différences, à se respecter les uns les autres et à trouver l'unité dans un but commun. Ils deviennent des résolveurs de problèmes conscients à l'échelle mondiale."

Être directement exposé aux cultures étrangères

Vaibhav a raison. J'ai interagi avec des étudiants français du CRI, de l'EM Lyon Business School et de l'Institut Mines-Télécom qui ont participé au STEAM School. Ils étaient heureux d'en faire partie et étaient ravis de découvrir l'Inde sous un angle positif. Ils m’ont dit qu'en travaillant avec les Indiens, ils ont développé un plus grand respect pour l'Inde et sa culture.

Dans le monde fracturé d'aujourd'hui, nous avons besoin de plus d'initiatives comme STEAM School pour aider les jeunes en Occident à être directement exposés aux cultures étrangères. C'est la clé pour briser les préjugés véhiculés par les médias (sociaux) et favoriser la compréhension globale et le respect mutuel.

Il y a un dicton indien qui capte le pouvoir des synergies : Ek Aur Ek Gyarah Hote Hain, c’est-à-dire "Un et Un font Onze". Les solides compétences scientifiques et techniques de la France, combinées au concept indien de jugaad, ou ingéniosité frugale, pourraient nous aider à résoudre des problèmes qui menacent toute l'humanité.

Macron - qui visite l'Inde cette année - a également été inspiré par un autre principe indien important. Dans son livre Révolution, il a indiqué  que grâce à l'épopée indienne Mahabharata, il a "découvert l'Inde sur le chemin du Dharma (la voie hindoue de la justice et du devoir), qui nous rend responsables—chacun de nous dans nos domaines respectifs et en solidarité avec les autres—pour maintenir l'ordre du monde."

1 + 1 = 11

Macron et Modi doivent saisir cette occasion épique pour assumer un leadership moral et restaurer le Dharma sur Terre. Ils peuvent le faire en renforçant la co-innovation entre l'Inde et la France à travers des partenariats de R&D "top-down" tels que l'Alliance Solaire Internationale mais surtout avec des initiatives collaboratives "bottom-up" telles que STEAM School.

En tant que franco-indien, je suis ravi de faire partie de ce rapprochement entre la France et l’Inde. J'ai quitté ma ville natale Pondichéry (Inde) en 1989 pour étudier en France.

Pendant les années 80 et 90, la France et l'Inde étaient relativement fermées au monde extérieur. La coopération entre les deux pays était très limitée. J'ai longtemps rêvé d'un jour où l'Inde et la France s'associeraient pour co-créer des "solutions sans frontières". Maintenant, mon rêve se réalise enfin.

Le thème de la réunion annuelle 2018 du Forum économique mondial à Davos était "Construire un avenir commun dans un monde fracturé."

Vous ne pouvez pas réparer un monde fracturé et déchiré par des conflits avec l'esprit de compétition et une logique d’un jeu à somme nulle qui dominent depuis longtemps les affaires mondiales. Il est temps d'adopter la formule coopérative "1 + 1 = 11". Macron et Modi peuvent montrer le chemin.

(Crédit : We Demain)
(Crédit : We Demain)
Navi Radjou
Coauteur de L’Innovation Frugale et L’Innovation Jugaad.
Cet article a été publié en anglais par le World Economic Forum.

 







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