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Grand Nord, Açores, Bali... L'essor du coworking de l’extrême

TRIBUNE. Par Clément Marinos, maître de conférences en économie à l’Université Bretagne Sud et Florence Gourlay, Maître de conférences en Géographie, Université Bretagne Sud .

I Publié le 9 Mai 2019


En même temps que le phénomène de coworking se standardise dans les grandes villes, des formes différenciées émergent dans des sites jusque-là peu concernés car relativement mal reliés à internet. (Crédit : Shutterstock)
En même temps que le phénomène de coworking se standardise dans les grandes villes, des formes différenciées émergent dans des sites jusque-là peu concernés car relativement mal reliés à internet. (Crédit : Shutterstock)
Des millions de travailleurs fréquentent aujourd’hui les espaces de coworking. Si la plupart sont encore installés dans les pôles urbains, nombreux sont ceux qui investissent les autres territoires, villes moyennes ou villages ruraux, loin des écosystèmes d’innovation.
 
Certaines métropoles occidentales, dont Paris, atteignent un niveau de saturation ; les modèles économiques de ces tiers-lieux se transforment avec l’arrivée de grands groupes internationaux comme WeWork ou Regus. Cette saturation, à laquelle s’ajoute une forme d’uniformatisation des espaces de coworking urbains, conduit à l’émergence d’un autre type de lieux dans des territoires (ultra)périphériques.
 
En même temps que le phénomène de coworking se standardise dans les grandes villes, des formes différenciées émergent dans des sites jusque-là peu concernés car relativement mal reliés à internet.

Partir pour concilier travail, loisir et… rejoindre une communauté

La forte progression des travailleurs mobiles et de géo-indépendants les conduisent à investir de nouveaux territoires, sur lesquels une hybridation travail et tourisme se compose. Elle confirme l’affaiblissement, voire la disparition, des contraintes de localisation de certaines activités professionnelles, souvent liées au numérique. Ces digital nomads n’hésiteraient donc plus à sortir des sentiers battus pour rejoindre une communauté de travailleurs.
 
Deux exemples d’espaces apparaissent particulièrement emblématiques des possibilités offertes par la numérisation du travail. Situé dans l’archipel des Lofoten en Norvège, Arctic Coworking Lodge n’est accessible qu’au terme d’une quarantaine d’heures de route à partir d’Oslo et seul un petit aérodrome permet d’y accéder par les airs.

Malgré une météo capricieuse, la proximité des spots de surf et la vue à couper le souffle du haut des fjords attirent une population de coworkers en recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et temps dédié aux loisirs. Dans la même veine, Novovento Coworkation, au cœur de l’île de Sao Miguel dans l’archipel portugais des Açores propose des sessions de retraites à des individus en situation de trop plein social, exprimant le besoin d’un autre mode de vie et de travail.
 
Se focaliser sur son activité professionnelle, mettre de côté les perturbations du quotidien avec l’ambition d’être plus créatif et productif, prendre des décisions lourdes de sens résument la promesse de ces lieux atypiques. Être éloigné mais connecté, doit à la fois apaiser et inspirer.

L’essor des espaces de coworkation

Contrairement aux espaces de coworking des grandes villes, fréquentés en partie par des voyageurs de passages, dans ces territoires périphériques, on ne passe pas, on s’y rend. Ce supplément d’effort rendu nécessaire par les difficultés d’accès suggère une plus-value supposée qu’apporterait tant le lieu que son environnement pour les travailleurs numériques.
 
Un élément peut sembler paradoxal. Malgré l’isolement des sites, la solitude n’y est pas de mise. La mise en réseau et le sens renforcé de la communauté apparaissent en effet clairement au cœur de leurs prérogatives. Le sentiment partagé d’être, ensemble, loin du monde conduirait ainsi à resserrer les liens sociaux.
 
Ces espaces de coworkation [1]encore confidentiels, cultivent la promesse de rencontres d’autant plus riches qu’elles sont parcimonieuses. La situation géographique périphérique du lieu est recherchée et assumée mais elle est aussi apprivoisée et recomposée. La destination Açores souligne en effet sa proximité avec des centres de gravité mondiaux : l’archipel est idéalement situé à 4h de Boston et 4h de Londres.
 
Cela signifie, pour un européen ou un nord-américain, qu’y travailler permet de séjourner dans un fuseau horaire compatible avec ses partenaires professionnels. Un japonais ou un australien choisira plus facilement Bali, où les espaces de coworkation sont d’ailleurs nombreux.
 
[1] Pour "coworking" et "vacation"

Les prémices d’une nouvelle donne territoriale ?

Ces mobilités contemporaines révèlent de nouvelles hybridations entre travail et tourisme mais elles questionnent également l’ancrage territorial des activités économiques et la localisation de leur valeur ajoutée.
 
Si l’activité productive des travailleurs numériques peut s’effectuer n’importe où, ou presque (la qualité de la connexion internet reste un critère clé), tous les territoires sont dès lors à réévaluer sur la grande échelle des avantages comparatifs.
 
Ces modes de travail hybrides et innovants intéressent des lieux autrefois dédiés aux vacances, bien souvent loin des métropoles et de leur écosystème d’innovation. Il y a là des enjeux inédits en matière de développement économique et d’attractivité territoriale pour des régionsa priori en dehors des grands flux de la mondialisation.
     

Grand Nord, Açores, Bali... L'essor du coworking de l’extrême

À propos des auteurs :

Par Clément Marinos, Maître de conférences en Économie, Université Bretagne Sud et Florence Gourlay, Maître de conférences en Géographie, Université Bretagne Sud.
 
Membres du projet de recherche TERMONUTT (Territoire et Mobilité Numérique par le Tourisme et le Travail).












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