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Planète

"Il faut en finir avec le tourisme et retrouver le sens du voyage"

Par Juliette Mantelet I Publié le 19 Février 2018

À l’occasion de la réédition du Manuel de l’antitourisme du sociologue Rodolphe Christin, We Demain s’est interrogé sur l’avenir du tourisme et sur les alternatives possibles pour tenter de voyager autrement...


Comment repenser le voyage pour protéger la planète ? (Crédit : DR)
Comment repenser le voyage pour protéger la planète ? (Crédit : DR)
Des plages où les déchets plastiques s'accumulent, des littoraux qui finissent par tous se ressembler avec les mêmes immeubles en béton, des sols mis en danger par une artificialisation croissante... 

Les dommages collatéraux du tourisme sont nombreux. Cette industrie est particulièrement polluante, les avions de ligne émettant 660 millions de tonnes de CO2 par an. Elle met en danger les espaces naturels et transforme certains lieux en véritables produits. C'est le constat que dresse Rodolphe Christin dans son Manuel de l'antitourisme.
"Le touriste déclare son amour à cette planète qu'il visite dans ses moindres recoins et, ce faisant, il contribue à l'épuiser impitoyablement". 
Et ce phénomène va croissant : les arrivées de touristes internationaux sont passées de 25 millions en 1950, à 1,2 milliard en 2015, alors que les touristes ne représentent actuellement que 3,5 % de la population mondiale. Même si, selon Rodolphe Christin, la seule solution à long terme pour sauver la planète est de ne plus voyager du tout, le sociologue évoque quelques astuces pour être, dans un premier temps, un voyageur plus conscient.

Rodolphe Christin, dans son Manuel de l'antitourisme, conseille de partir moins souvent, plus longtemps et de redonner une finalité au voyage (Crédit : Écosociété)
Rodolphe Christin, dans son Manuel de l'antitourisme, conseille de partir moins souvent, plus longtemps et de redonner une finalité au voyage (Crédit : Écosociété)

Ne plus être un touriste, mais un voyageur

Il propose d'abord de distinguer voyage et tourisme. Pour ne pas rester un simple touriste, il appelle à redonner du sens à nos déplacements. "Aujourd’hui, la recherche de la diversité a cédé le pas à la recherche du divertissement", déplore l’auteur.
"Le voyage est davantage une démarche philosophique qui consiste à faire du déplacement dans l’espace un moyen de se découvrir soi-même et de découvrir le monde." - Rodolphe Christin
Quelques clefs pour voyager différemment : privilégier la rencontre, s’oublier, s’éveiller à soi-même... Plus simplement, ne pas partir pour fuir son quotidien, ou parce qu’on a des vacances, mais partir avec un but réel de découverte, "mûrir la finalité du voyage". Un exemple ? Marcher trois jours à pied, une expérience qui selon l'écrivain "peut changer la vie".
 
Pour repenser le voyage, il faut "partir moins souvent, plus longtemps et plus lentement", de quoi lui redonner son caractère unique, extraordinaire, éviter "le syndrome du voyageur blasé ". Et ne pas privilégier uniquement la destination finale…
 
Selon un sondage interne réalisé par Easyvoyage, 29 % des internautes affirment être prêts à partir moins loin et moins souvent. Tandis que 31 % se disent prêts à partir moins loin pour réduire les émissions de CO2, mais pas forcément moins souvent. 

Privilégier des moyens de transports plus lents qui produisent moins de CO2 (Crédit : Ademe.fr)
Privilégier des moyens de transports plus lents qui produisent moins de CO2 (Crédit : Ademe.fr)

Profiter du déplacement

"Préférer le chemin à la destination est une partie de la solution", écrit l’auteur. Il rappelle aussi qu’auparavant le trajet constituait toute une aventure, ponctuée d’aléas et d’imprévus. "Toute la pérégrination avait une importance alors qu’aujourd’hui ce temps de déplacement est gommé".
 
Une des solutions pour voyager plus durablement serait donc de reconsidérer le trajet comme partie intégrante du voyage. Ne pas choisir la solution de facilité, l’avion (qui est aussi la plus polluante), et se tourner plutôt vers des transports plus lents, le train pour retrouver le plaisir de voir le paysage défiler, le vélo pour que le voyage commence dès le premier tour de pédale.
 
Préférer des transports dans lesquels on se rend véritablement compte qu’on se déplace, avec lesquels on est susceptible de connaître des imprévus, de faire des rencontres. On voyagerait alors dès que l’on ferme sa porte, et non plus seulement dès que l’on arrive à destination, le plus vite possible.
 
Les moyens de transports plus lents ont aussi l’avantage de moins dégrader la planète. Le TGV n’émet par exemple que 3,2 kg de dioxyde de carbone. L’avion, sur un trajet de 500 km, peut émettre lui jusqu’à 241 kg de CO2 par passager.
 
"Tout voyage commence sur le pas de la porte"  disait déjà le photographe et écrivain Nicolas Bouvier... Le magazine Carnets d’Aventures donne de bonnes pistes pour découvrir notre planète avec des moyens non motorisés : voilier, vélo, kayak, marche à pied… 

Adopter l'attitude canadienne du sans-trace (Crédit : Fix)
Adopter l'attitude canadienne du sans-trace (Crédit : Fix)

Adopter l'attitude du sans-trace

L'attitude du "leave no trace", promulguée par nos voisins du Nord, les Canadiens, consiste à laisser le moins de trace possible lors d’un voyage, rappelle notre guide de l'antitourisme.
 
Ce qui veut dire : laissez l’espace naturel propre après son passage, nettoyer les restes de son feu, effacer toute trace de présence humaine et préserver la nature. Des gestes qui peuvent sembler évidents mais qui impliquent d'aller à l’encontre de l’industrie du tourisme et de ses infrastructures invasives, précise l’auteur.
 
68 % des personnes sondées par Easyvoyage affirment déjà avoir toujours un petit sac poubelle sur eux pour récolter leurs déchets.

Devenir l'explorateur du quotidien

Et le tourisme durable ? Selon le sondage réalisé par Easyvoyage, 66 % des sondés pensent que cette forme de tourisme est indispensable. Mais pour le sociologue, cela n'est pas la solution puisque le tourisme éthique poursuit lui aussi une logique marchande et ne représente qu'un très faible pourcentage des pratiques touristiques. "Ça n'est pas ça qui va changer le monde, cela permet simplement de se donner bonne conscience", estime-t-il.

Pour Rodolphe Christin,  le plus gros combat à mener pour parvenir à endiguer le flot de touristes, reste la réappropriation de notre vie. Selon lui, nous partons de plus en plus afin "d’échapper à notre quotidien déceptif".
"Le fait que les gens doivent partir pour être bien trahit le fait qu’ils sont mal dans leur quotidien et veulent l’oublier en partant".
Or, comme le disait l’auteur Ann Landers, "On n’a jamais autant besoin de vacances que lorsqu’on en revient".

Pour se sentir bien durablement, repenser son quotidien pourrait donc être la solution, en s'épanouissant dans son travail, mais aussi en apprenant à découvrir ou redécouvrir ce qui est autour de soi, propose l'auteur. Il cite en exemple l'écrivain Iain Saint Clair, qui a exploré la périphérie de Londres à pieds sur plus de 200 km. "Paradoxalement, on cherche à rencontrer les locaux du bout du monde alors qu’on ne connaît que peu souvent ses propres voisins."
 
Il suffit parfois de peu de choses pour avoir l’impression de voyager, se rendre au travail à pieds plutôt qu’en voiture, visiter un monument proche de chez nous le week-end, redécouvrir un quartier où l’on n’est pas allé depuis longtemps, se balader autour de chez soi. Ces lieux seront certes moins "instagramables", mais toujours selon Rodolphe Christin :
"Si on veut comprendre le monde, il faut aussi parfois se désengager de toute recherche esthétique et de divertissement."

"Il faut en finir avec le tourisme et retrouver le sens du voyage"









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