Débats, opinions

"L'économie du partage ? Une nouvelle étape de la marchandisation du monde"

I Publié le 15 Janvier 2018

TRIBUNE. Par Charles-Antoine Schwerer, auteur de "Partage, le nouveau stade du capitalisme".


Le numérique nous fait entrer de plain-pied dans un post-capitalisme. (Crédit : Wikimedia)
Le numérique nous fait entrer de plain-pied dans un post-capitalisme. (Crédit : Wikimedia)
L’émergence de l’économie du partage sonnerait le glas du marché... pour faire entrer nos sociétés dans une ère de collaboration nouvelle. C’est la thèse souvent répétée et entendue, tant par les responsables marketing des plateformes de partage que par certains penseurs, auteurs, twittos de la révolution digitale.
 
En permettant à chacun de mettre à disposition de la communauté sa voiture, son logement, sa machine à laver et ses compétences, le numérique nous fait entrer de plain-pied dans un post-capitalisme. Ou plutôt nous faisait.
 
Car comme le souligne Rachel Botsman (ndlr : ancienne directrice de la fondation Clinton et pionnière de l’économie collaborative), ce partage peut être monétisé ou non. Et la plateforme qui l’organise peut être capitaliste ou communale.
 
Couchsurfing, plateforme mythique de logement gratuit, a ainsi opté pour un changement de statut, devenant une entreprise pour faciliter les levées de fonds. Les contributeurs de Linux, logiciel libre par excellence, seraient à 80 % rémunérés par des entreprises. Le fondateur de Blablacar, Frédéric Mazzela, assume que les conducteurs “viennent pour le prix” tout en ajoutant qu’ils “reviennent pour la convivialité de l’expérience“.

L’importance du prix

Sur le marché du partage, les extraordinaires capacités de récupération du capitalisme sont actuellement à l’œuvre pour faire progressivement d’un modèle apparemment alternatif un nouveau stade de marchandisation du monde.

“Chez Uber ou Airbnb, rien n’est partagé !” (Crédit : Flickr)
“Chez Uber ou Airbnb, rien n’est partagé !” (Crédit : Flickr)
Le penseur Michael Bauwens affirme tout de go que “chez Uber ou Airbnb, rien n’est partagé !”. Et met en balance avec ces modèles capitalistes la puissance du logiciel libre où la propriété privée n’existe pas et où les contributeurs ne sont pas rémunérés.
 
Comme si toucher un pécule pour une course Heetch (ou feu-UberPop), pour une nuitée Airbnb, pour une location Drivy ou pour un trajet Blablacar tuait instantanément la notion de partage.
 
Techniquement parlant, tout dépend du prix fixé : sommes-nous dans un modèle de partage des coûts ou dans une logique de profit ? De cette limite doit découler l’imposition des revenus, la perception de cotisations sociales ou encore l’application des normes et du droit du travail.

Convivialité et efficacité

Mais par-delà ces enjeux de politique économique, les plateformes de partage les plus marchandes ouvrent un nouveau stade du capitalisme car elles se permettent un tour de force historique : associer la convivialité du partage à l’efficacité du marché.
 
En proposant un modèle où le service est fourni par un particulier grâce à son bien personnel et où il est incité par le système de notation à se montrer sympathique et accueillant, les plateformes parviennent à surmonter la sempiternelle critique de froideur et de déficience sociale du capitalisme.
 
Le débat se déplace alors sur le champ de l’authenticité de cette convivialité et de cette chaleur retrouvée. Marchandisation de la convivialité ou convivialisation du marché ? Comme toujours, quand le capitalisme entre dans une nouvelle ère, il suscite une critique qui permet ensuite de mieux le réguler. C’est aussi l’objet de cet ouvrage.

Le contrôle mutuel

Qui dit nouveau stade du capitalisme dit aussi nouveau système de domination et de pouvoir. L’économie marchande du partage engendre un ensemble de micro-pouvoirs car les pairs se notent, s’évaluent et se contrôlent mutuellement.
 
En vérifiant que le passager Blablacar était bien à l’heure et en jugeant de sa sympathie, le chauffeur oriente son comportement. Et réciproquement le passager évalue son conducteur.

La qualité du service et la convivialité du partage repose sur le contrôle mutuel. (Crédit : Wikimedia)
La qualité du service et la convivialité du partage repose sur le contrôle mutuel. (Crédit : Wikimedia)
La qualité du service et la convivialité du partage ne reposent pas sur des contremaîtres, des labels et des normes mais sur le contrôle mutuel des particuliers utilisateurs. Annoncé par Gilles Deleuze, le glissement des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle se matérialise dans la douceur du partage.
 
Les plateformes concernées se muent en cas d’école d’un nouveau mode de domination plus léger, fluide et distribué. Le business model ultra-efficace et le service bien convivial des grandes plateformes de partage sortent des clous habituels de l’économie pour entrer avec vigueur dans le champ politique.
 
Penser ces plateformes, leur impact et leur philosophie éclaire alors les mutations économiques, sociales et politiques en cours sous l’effet du numérique. Le modèle créé par les Airbnb, Blablacar, Heetch et consorts est ainsi repris à différents degrés par des entreprises plus conventionnelles qui floutent les limites entre marchand et non-marchand, particulier et professionnel, liberté et contrôle. Se dessinent progressivement les contours d’un nouveau capitalisme que cet ouvrage tente d’éclairer.













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