Tech-Sciences

La démocratie prise au piège des GAFA

Par Luc Lewitanski I Publié le 6 Avril 2018

Depuis plusieurs mois, d'anciens cadres des géants du web affichent publiquement des remords, ceux d'avoir participé à bâtir des empires numériques qui, par leur puissance expansionniste et leur cupidité, menacent les fondements de nos démocraties. Libertés individuelles et paix sociale en tête. Nous sommes tous concernés, puisque tous connectés. Alors... prêts à entrer en résistance ?


(Crédit: Marion Elbaum)
(Crédit: Marion Elbaum)
À titre individuel, il est quasi impossible de se couper des GAFA. C’est ce que le philosophe et homme politique brésilien Roberto Unger appelle « la dictature de l’absence d’alternatives ». Ils se sont rendus indispensables, et ils organisent et formatent nos vies à partir des données personnelles que nous leur fournissons. Gilles Moyse, cofondateur de la start-up de traitement du langage Récital, s’alarme : « À un niveau personnel, mais aussi professionnel, tout le monde dépend des pages Facebook et des rankings de Google. Si on entrait en conflit avec les États-Unis, ils n’auraient pas à envoyer un seul soldat : ils auraient juste à éteindre Google, le GPS, les services internet. »

Que faire concrètement ? Au niveau local, utiliser des médias moins traçables comme la presse papier, soutenir ses commerçants de quartier, éviter les cartes de fidélité, et les agents à commande vocale qui sont biaisés et superflus. Pour casser votre bulle informationnelle, consultez directement des sites de sources avec des positionnements idéologiques variés. Jonathan Albright, chercheur en journalisme à Columbia, propose, lui, de complémenter les émojis de réaction sur Facebook : «Et s’il y avait un émoji de “confiance” ? Ou un émoji de “respect” ? » Avec la palette actuelle de six visages émotionnels « j’aime-j’adore-grr-wouah-triste-haha… », nous restons coincés entre le plaisir et l’indignation. Pourquoi ne pas imaginer un symbole permettant de signaler les articles les plus enrichissants. Dans le même esprit, sur le site de débat ChangeMyView, les utilisateurs se voient attribuer un « delta » lorsqu’ils arrivent à convaincre leur interlocuteur de changer de point de vue. Les utilisateurs persuasifs y affichent leur nombre de « deltas » comme un badge d’honneur.

AMENDES EFFICACES  ?

Les stratégies de résistance sont également collectives et politiques, notamment en matière d’impôts. Les lanceurs d’alerte des Paradise Papers ont mis en avant l’évasion fiscale d’Apple et de Facebook en 2015. En juin 2017, la Commission européenne à la concurrence, sous la direction de Margrethe Vestager, inflige une amende de 13 milliards d’euros à Apple pour impôts impayés. Dans la foulée, Vestager fait payer 2,42 milliards d’euros à Google pour avoir abusé de sa position dominante sur le marché des recherches en favorisant son propre comparateur d’achats Google Shopping.

Ces montants peuvent paraître exorbitants, mais rappelons que d’après le Financial Times, la réforme du code fiscal américain en 2018 va permettre à Apple de rapatrier ses profits et d’économiser 47 milliards de dollars pour les reverser à ses actionnaires. Nous sommes loin d’y être, mais c’est un début ! Même Bercy est sur l’affaire : Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie estime qu’il « est temps que l’Europe […] fasse payer à Google, Amazon et Facebook les impôts qu’ils doivent aux contribuables européens ». Pour ce faire, il a lancé un projet de taxation des GAFA sur leurs chiffres d’affaires générés dans chaque pays européen, et non plus uniquement sur leurs bénéfices, malgré les protestations de l’Irlande qui les abrite. Cette intégration verticale sera-t-elle un pas vers leur démantèlement partiel ?

Aux États-Unis, les lois dites antitrust permettent au gouvernement de casser les monopoles de grands groupes industriels quand ils présentent des conflits d’intérêts. Et le mouvement d’appel au démantèlement des monopoles y prend de l’ampleur depuis la mi-2017, quand le parti démocrate a annoncé qu’il en faisait un pilier de son programme pour les élections parlementaires de 2018. David Cicilline, un démocrate de Rhode Island, estime que « la concentration de pouvoir entre les mains de quelques entreprises peut nuire à l’économie et aux consommateurs à long terme ».

En Europe, il y a aussi un début de prise de conscience. Au-delà des amendes de la Commission, le Règlement européen de protection des données personnelles entre en vigueur en mai 2018. Il faut cependant s’assurer que ces lois visent les GAFA sans freiner la construction d’entreprises européennes. Quant à l’Allemagne, son Autorité de la concurrence lance une investigation sur la façon dont Facebook aspire les données mais refuse de les partager.

Pris entre la fronde anti-fake news et la lutte antitrust, Mark Zuckerberg a annoncé en janvier, que son « défi personnel » pour 2018 était de « régler les problèmes de Facebook ». La firme a déjà engagé plus de 30 000 personnes pour lutter contre les fake news et a accepté de déclarer ses revenus publicitaires dans chaque pays où elle exerce. Dans le même temps, elle lance une messagerie pour les 6-12 ans afin de ne pas laisser à son concurrent Snapchat mettre la main sur les consommateurs de demain…











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