Ma maison demain

La maison du Val, un habitat autogéré depuis 40 ans

I Publié le 1 Août 2018

En 1977, dix familles s'organisaient pour construire un immeuble qui leur ressemble à Meudon, dans les Hauts-de-Seine. Quarante ans plus tard, celui-ci existe toujours et sert d'exemple alors que l'habitat participatif connait un nouveau souffle...


(Crédit : la Maison du Val)
(Crédit : la Maison du Val)
“Ah ça, l’habitat collectif, ça excite les journalistes…” L’œil malicieux, cerné par les plis de ses 80 printemps, Alain His sait qu’il suscite la curiosité. Il attrape deux classeurs de la bibliothèque fournie de son vaste appartement : c’est là qu’il documente, depuis presque quarante ans, la curieuse vie de la Maison du Val à Meudon, un des tout premiers habitats collectifs de France. Là où, quarante ans avant l’engouement pour la vie collaborative, on inventait déjà le “vivre autrement”.
 
Tout a commencé un jour de 1977. Un ami meudonnais l’appelle. “Il m’a dit ‘viens, y a un truc super qui s’organise’”. Dans ces années à Meudon, commune cossue des Hauts-de-Seine, les débats sur l’habitat autogéré peuvent réunir “jusqu’à 500 personnes”, assure Alain His. Un projet lancé deux ans plus tôt, “Les Jardies”, avait déjà donné l’exemple et des ailes à ceux qui rêvaient d’une vie plus collective et solidaire que celle promise par les grands ensembles. Des habitants rêvent alors de construire à leur tour leur utopie, dans les jardins de la Folie Briancourt, chic édifice planté là par un baron du même nom.

Délire d'architecte

À l’époque, Alain habite Grigny. La quarantaine, ingénieur, quatre enfants. Catho de gauche, aussi. “À la première réunion, je me suis dit ‘mais dans quoi on s’embarque ?”. Mais tout de suite, avec les neuf autres familles, le courant passe. Avec les banques, moins. “Ils ne comprenaient rien à ce qu’on leur proposait”, s’amuse Alain.

(Crédit : la Maison du Val)
(Crédit : la Maison du Val)
Quelques plans, réflexions, et travaux plus tard, la Maison du Val éclot au milieu du jardin. Un délire d’architecte : de bow window, des terrasses, d’impudiques vis-à-vis. Chacun chez soi, mais pas trop : des portes communicantes relient les appartements entre eux. “Celle-là, elle a beaucoup servi quand ma fille était là… Elle était très amie avec la fille des voisins”, se souvient Alain en désignant l’une d’entre elles.

On imagine l’ambiance colo des débuts : dix familles, vingt-quatre enfants, qui se croisent dans les 280m2 d’espaces communs de la Maison. Un atelier, un local pour les concerts, une salle pour le yoga et autres activités, une salle à manger où l’on dîne ensemble une fois par mois… et une cave où s’empilent les bouteilles achetées aux producteurs du coin. “On a eu un congélo, mais un jour il y a eu une panne, et on s’est retrouvé avec vingt poulets décongelés sur les bras…”

(Crédit : la Maison du Val)
(Crédit : la Maison du Val)

Réaction aux grands ensembles

“Dans les années 1970, l’essor de l’habitat collectif correspond à une double réaction : d’un côté, le refus de l’habitat de masse, et de l’autre, un contrepied aux maisons individuelles”, analyse Anne d’Orazio, professeur d’urbanisme à l’Université de Nanterre. La réaction, peut-être. La révolution, surement pas. “On était de faux soixante-huitards !”, ironise Alain.

“On était des cathos de gauche, influencés par les idées humanistes d’Emmanuel Mounier. On était tous de bons bourgeois”. Chercheurs, médecin, ingénieur, scientifique, banquier… un artisan, tout de même, et une artiste-peintre. Car pour monter un projet de ce type, il fallait “des moyens financiers”, martèle Alain. Une homogénéité sociale qui sera parfois bousculée par habitants de passage : “on a vu des femmes battues, des immigrés, des étudiants et doctorants venus de Pologne ou d’Amérique du Sud”.
 

De toutes les maisons qui ont vu le jour dans le coin, celle du Val est “peut-être plus folklorique, plus libertaire”, sourit Alain. Ça n’a pas toujours plu : des conflits houleux, il y en a eu pas mal, “deux-trois nous ont affecté pour longtemps”. Jusqu’au mal de mer : des familles ont quitté le navire au bout de quelques années, et les enfants des pionniers n’ont pas continué l’aventure. “Ça m’a un peu déçu”, admet le vieux loup.

(Crédit : la Maison du Val)
(Crédit : la Maison du Val)

Inclure au maximum

Au fil des décennies, cinq nouvelles familles ont jeté l’ancre. Ceux-là reprochent parfois aux “préhistoriques”, comme on appelle les premiers, de former un clan, “même si on s’efforce de les inclure au maximum”. C’est que les relations y sont très spéciales : “il faut s’imaginer, on part même en vacances ensemble. Je viens d’une famille soudée de 9 enfants : mais aujourd’hui, c’est eux, ma réelle famille.”
 
Depuis les années 2000, les logements collectifs connaissent regain d’intérêt : on rêve de société plus collective, et moins soumise aux lois du marchés… et plus écolo. L’habitat autrefois “autogestionnaire” perd son vocabulaire militant pour lui aussi se mettre au vert : on parle d’”éco-habitat” et même d’”éco-quartiers”. Graal institutionnel : en 2014, la loi Allur donne un statut légal à l’”habitat participatif”. Des mots différents qui recouvrent toutes une réalité similaire, à quelques subtilités statutaires prêt : un projet d’habitat mené par des citoyens eux-mêmes, de la conception jusqu’à l’organisation de la vie sociale et des espaces communs. Cette reconnaissance par l’État est le résultat d’années “d’opportunités pour l’écologie politique, avec les victoires des Verts aux municipales de 2001 et 2008, puis sous le gouvernement sous Hollande”, selon Anne d’Orazio.

Conséquence : “le concept s’est ouvert à des publics moins militants, des petites classes moyennes”, surtout via les coopératives HLM, détaille Anne d’Orazio. Mais l’habitat collectif balbutie encore — le prix du foncier compliquant les choses. On dénombrerait environ 100 à 150 projets aboutis de ce genre en France, estime Camille Delvaux, professeure en urbanisme à Caen, à une interview à Bastamag. “Je le regrette, lance Alain His, résigné. Je reste convaincu qu’il est possible de s’organiser pour ces projets, qui sont un réel enrichissement”.  






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