Société-Économie

"La raison pour laquelle je ne veux pas d’enfant ? Nous sommes trop nombreux"

Elle a décidé de ne pas avoir d’enfant pour lutter contre le réchauffement climatique. Marie, 27 ans, nous raconte les motivations et les conséquences d’un choix encore tabou.

Par Pauline Vallée I Publié le 25 Octobre 2018


"Si je devenais mère aujourd'hui, j'aurais conscience que dans 20 ans ans mon gamin sera en pleine galère. Je n’ai pas envie de le laisser dans un monde pareil." (Crédit : We Demain)
"Si je devenais mère aujourd'hui, j'aurais conscience que dans 20 ans ans mon gamin sera en pleine galère. Je n’ai pas envie de le laisser dans un monde pareil." (Crédit : We Demain)

Aux Etats-Unis, on les surnomme les "GINK" pour "Green Inclinations No Kids"*. Ces hommes et ces femmes revendiquent leur choix de ne pas avoir d’enfant, au nom de la protection de la planète et la lutte contre le réchauffement climatique. Le mouvement, lancé en 2010 par l’éditorialiste américaine Lisa Hymas, commence à trouver un écho dans les pays industrialisés, où les empreintes carbone individuelles sont les plus élevées. Pour We DemainMarie, 27 ans, a accepté de lever le voile sur un engagement aussi radical que complexe, à la croisée entre conviction intime et acte militant.

 

  • Lorsqu'une femme annonce qu'elle ne veut pas devenir mère, la première question qui vient généralement à l'esprit est "pourquoi ?". On vous pose donc la question Marie : pourquoi avez-vous décidé de ne pas avoir d'enfant ?


Pendant longtemps j'ai souhaité en vouloir. Je me disais "mince, tout le monde en a, tout le monde en veut, il faudrait que je fasse pareil sinon je vais finir toute seule." Ma plus grande peur était que personne ne puisse s'occuper de moi quand je serais vieille. J'y pense encore souvent ! Mais malgré toutes ces questionnements, les années passaient et l’envie ne venait toujours pas. Je voulais continuer à m’épanouir librement, voyager où je voulais, quand je voulais, pouvoir apprendre le chinois, la poterie... sans penser tout le temps à un enfant. Ma passion pour la photographie a aussi joué un rôle. Je sais que la maternité pourrait me pousser à mettre ma pratique de côté, et je ne suis pas prête à faire ce genre de sacrifice. Mon compagnon non plus ne se voit pas devenir père. 

 

  • Au départ, ce n’était donc pas pour des raisons écologiques…


Le déclic écolo a eu lieu pendant une banale discussion avec ma chef au boulot. Elle a glissé au détour de la conversation que lorsqu’elle avait commencé à travailler, il n’y avait que 4 milliards d’humains sur Terre. Cette remarque m’a frappée. J’ai ensuite vérifié les chiffres de la démographie sur Internet : la population mondiale avait explosé en seulement quelques dizaines d'années. Aujourd'hui nous sommes plus de 7 milliards. La voilà, la vraie raison pour laquelle je ne veux pas d’enfant. Nous sommes trop nombreux. Si je devenais mère aujourd'hui, j'aurais conscience que dans 20 ans ans mon gamin sera en pleine galère pour trouver à manger, du logement, un travail...  Je n’ai pas envie de le laisser dans un monde pareil. C’est peut-être un peu radical, mais je trouve égoïste le fait de mettre au monde un enfant en sachant ce qui l’attend. Je peux encore comprendre les personnes qui ne veulent en avoir qu’un seul, mais au-delà…

 

  • Est-ce que votre entourage comprend votre choix ?


Ma famille a toujours réagi en rigolant. Ils me répondent “Tu verras. Tu dis ça maintenant, mais tu verras plus tard.” En même temps je suis la petite dernière, la seule à avoir des tatouages, à être écolo, féministe… bref, un peu l'"excentrique”. Mes deux soeurs aînées ont chacune des enfants, c’est à travers elles que j’ai construit ma vision de la maternité. J’ai vu mes cinq neveux grandir, et leurs vies changer radicalement. Elles prennent conscience de beaucoup de choses de leur côté, mais je ne veux pas leur faire peur. Au bureau comme à la maison, je ne vais jamais aborder spontanément le sujet. La parole des femmes qui ne veulent pas d'enfant se libère, mais dire qu’on est trop nombreux reste un peu tabou.
 

"Ce que je redoute le plus, c’est que les gens considèrent mon non-désir d’enfant comme une simple lubie."


J’en parle plutôt avec certains de mes amis. Je me souviens d’une discussion où on était 4 ou 5 filles à parler féminisme, où aucune de nous ne voulait d’enfant. Forcément c’est plus facile d’échanger quand tout le monde est d’accord, mais c’est aussi comme ça que les idées meurent. J’aimerais bien discuter avec des gens qui ne sont pas du même avis que moi.
 

  • Qu’est-ce que vous leur diriez, à ceux qui ne sont pas du même avis ?

 


Reprenant une étude de l'université de Lund publiée en 2017, ce graphique de l'AFP a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. (Crédit : AFP)
Reprenant une étude de l'université de Lund publiée en 2017, ce graphique de l'AFP a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. (Crédit : AFP)

Beaucoup de gens ont mal réagi à un graphique publié par l’AFP le 8 octobre après le rapport du GIEC par exemple, et j’aimerais bien comprendre pourquoi. Nous savons rationnellement qu’ils ont raison, que ne pas avoir d’enfant baisse notre empreinte carbone. Mais dès qu’on parle de donner la vie, le côté émotionnel reprend le dessus. Se reproduire est la raison de vivre de tous les êtres vivants sur Terre. Certaines espèces y laissent même leur vie, c’est leur seul raison d’être.

Ce que je redoute le plus, c’est que les gens considèrent mon non-désir d’enfant comme une simple lubie, ou qu’ils pensent que l’argument environnemental n’est pas légitime. Ceci dit, pour l’instant, je trouve que les autres respectent plus facilement ma décision de ne pas avoir d’enfant dès que j’explique que c’est pour des raisons écologiques. Sans doute parce que ça entre en résonance avec tout ce qui se passe en ce moment, les catastrophes environnementales, le changement climatique...



Pour aller plus loin  : Effondrement écologique : ces citoyens sonnent l'alarme
 

  • Tu vas le regretter”, “Attention l’horloge biologique tourne”... La pression sociale peut être difficile à supporter pour celles qui décident de ne pas donner la vie. Il ne vous arrive jamais de douter de votre choix ?

 

Décider de vieillir seule n’est pas anodin, c’est même effrayant par moment. Et quand j’entends des gens parler de leurs enfants, je me dis que ça a l’air merveilleux. Il faut savoir que je suis du genre à avoir beaucoup de convictions et les appliquer strictement sur mon quotidien : je suis végétarienne depuis presque dix ans, je n’achète plus de vêtements dans la grande distribution, tout ça à cause de mes principes personnels. Alors oui, on ne peut pas parier sur l’avenir, et peut-être que j’aurais des regrets dans quinze ou vingt ans. Mais je me souviendrai aussi de ma motivation écologique et je pourrais me dire “tu as eu raison sur cet aspect-là”. Même si mon non-désir d’enfant peut évoluer, l’état de la planète, lui, ne changera pas.

 

  • Pensez-vous que la population dans son ensemble est prête à faire de tels choix pour la planète ?

 

L’engagement personnel pour l’environnement et le durable se fait souvent par étapes, une multitude de petits changements, de détails. Me rendre compte, après la discussion avec ma collègue, qu’on était si nombreux sur Terre, a été un point de basculement. Il y en a eu d’autres : la démission de Nicolas Hulot, le rapport du GIEC… Avant tout le monde se lamentait sur le sort des ours polaires, sans qu’on ne se rende bien compte de ce que cela impliquait pour nous. Maintenant que les événements climatiques se rapprochent, les gens sentent le danger mais ils ne sont pas encore prêts à y faire face. Ils savent que ça existe mais ils ne veulent pas en entendre parler, un peu comme les vidéos d’animaux dans les abattoirs. Leur dire “si on ne fait rien, en 2040 on est tous morts” n’est pas le meilleur moyen de changer les choses.

"Pas d'enfant pour raisons écolos"













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