Économie

La révolution Libra aura-t-elle lieu ?

TRIBUNE. Par Jean-François Faure, fondateur du think thank "Monnaies en transition" et président de Veracash, monnaies d’échange globale d’intérêt communautaire.

Par Albane Guichard I Publié le 26 Juin 2019


Libra, la cryptomonnaie de Facebook, sera lancée au premier semestre 2020 (Crédit : Shutterstock)
Libra, la cryptomonnaie de Facebook, sera lancée au premier semestre 2020 (Crédit : Shutterstock)

Avec l’apparition de la Libra, lancée par Facebook, nous pouvons considérer qu’une révolution est en œuvre. En effet, pour la première fois, plus d’un tiers de la population mondiale (plus de 2,3 milliards d’utilisateurs) est mobilisable autour d’une monnaie globale dès son lancement.

Une date historique dans l‘histoire des monnaies, qui résonne au même titre que les accords de Bretton Woods en juillet 1944, ou la décision des USA en août 1971 de déconnecter définitivement le dollar de l’or.

Un projet d’autant plus important qu’il implique Facebook et d’autres acteurs majeurs de la Tech, qui dépassent avec leur chiffre d’affaires le PIB de nombreux pays.

Si tout se passe comme ses créateurs l’ont prévu (cf le livre blanc), l’usage en sera immédiat et mondial... Perspectives et réflexions face à une situation inédite.

Une révolution en œuvre

Dans un monde globalisé, où les échanges ne sont plus limités à une communauté géographique, où l’envoi d’un email ou d’un sms est gratuit et instantané, pourquoi faudrait- il payer et attendre pour envoyer de la valeur d’un pays à un autre ?

Difficile de contredire cet argument, surtout qu’à cette annonce se rajoute le fait que cette monnaie soit un stablecoin, une cryptomonnaie adossée à un panier d’actifs la rendant globalement plus stable que n’importe quelle autre monnaie et surtout les cryptos classiques tels que le bitcoin ou l’ethereum. 

L’apparition de Libra sonne l’arrêt de mort à plus ou moins long terme des organismes qui basaient leur modèle économique sur l’envoi de valeur d’un pays à un autre ou bien les néo- banques qui tentaient de percer sans trouver encore d’équilibre économique viable.

Signe que les choses vont mal dans ce secteur, on a noté l’entrée récente de la cryptomonnaie Ripple au capital de Moneygram, en difficulté. 

Libra attaque aussi les fondements du système monétaire actuel. Nos banques centrales, largement à l’origine des crises de 2008 et 2011, sont aujourd’hui critiquées de toutes parts et de ce fait les monnaies dont elles sont garantes sont elles aussi remises en cause.

"Nos banques savent déjà elles-mêmes tout de nous"

Les détracteurs du projet Libra disent qu’une vraie monnaie est nécessairement émise par les Etats. Or, une vraie monnaie est celle qui est reconnue comme telle dans des usages courants dès qu’elle inspire suffisamment confiance.

Le passé nous a montré que les industriels ou les petites banques privées pouvaient émettre des monnaies qui surpassent toutes les autres, surtout quand les autorités étaient défaillantes.

D’autres détracteurs mettent aussi en avant la capacité de cette monnaie de tout savoir sur nos usages. Le risque est certain, pour autant avons-nous oublié que nos banques savent déjà elles-mêmes tout de nous ? Et si nos banques le savent nos Etats le savent aussi.

Donc ce qui n’est pas un problème dans nos démocraties bienveillantes, et clairement une réponse positive que Libra va apporter dans des contrés où les systèmes bancaires et étatiques scrutateurs et spoliateurs sont largement plus dangereux qu’un Facebook qui va savoir qu’avec votre monnaie vous avez fait des courses dans un magasin de bricolage dans une ville proche d’une frontière dont vous n’êtes pas censé vous approcher. 

D’importantes zones d’ombre subsistent...

Le service n’est pas encore lancé mais doit déjà relever des défis majeurs d’ici à son lancement. 

Techniquement le système est-il robuste ? Dimensionner un système informatique pour quelques millions de clients comme nos grandes banques françaises est une chose. Le faire pour des milliards d’utilisateurs en est une autre.

Et si le système capote, la réputation du géant du Web sera automatiquement entachée. Comment Facebook anticipe-t-il ce risque pour son capital-image ? 

Comment Facebook pourra-t-il gérer la transparence nécessaire liée à cette monnaie alors qu’il n’a pas su gérer la communication autour du scandale Cambridge Analytica ? Imaginons un instant un piratage ou un scandale autour d’une monnaie qui toucherait plus de 2 milliards d’individu ? 

Dès à présent, tous les détracteurs de Facebook veulent que la société soit démantelée. Comment résister face aux nombreuses lois, notamment américaines, qui posent tous les outils légaux pour stopper Facebook dans son élan ?

La FED, par exemple, pourrait tout à fait interdire, et c’est son droit le plus strict, que le dollar ou les bons du trésor US soient utilisés comme sous-jacent. 

Enfin, il est évident que d’autres géants comme Amazon ou Google seront amenés à créer leur propre système, sans parler de la Chine avec la société Tencent et son application phare WeChat. Faudra-t-il dans quelques années choisir entre la monnaie Facebook, Google ou Amazon ?

Un nouveau business pourrait apparaître pour des start-ups qui se positionneraient sur un système de change 2.0, non plus entre devises d’Etats moribondes mais entre ces nouvelles monnaies privées globales qui peupleront notre quotidien pour « faciliter » nos différents achats. 


(Crédit : William Parra)
(Crédit : William Parra)

À propos de l'auteur

 Jean-François Faure, fondateur du think thank  "Monnaies en transition" et président de Veracash, monnaies d’échange globale d’intérêt communautaire. 












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