Société-Économie

Le chessboxing : des pions et des gnons

Par Guillaume d'Alessandro I Publié le 2 Août 2018

Trois minutes sur le ring, trois minutes devant un échiquier... Et si les pratiquants du chessboxing étaient les sportifs les plus complets ? Une idée née dans une BD d'Enki Bilal et concrétisée par un artiste néerlandais.


Ces deux-là viennent de se castagner dans les règles du noble art. Ils s'affrontent désormais trois minutes devant un échiquier. Le casque diffuse de la musique pour isoler les combattants des clameurs de la foule (crédits : Christie Goodwin/WireImage).
Ces deux-là viennent de se castagner dans les règles du noble art. Ils s'affrontent désormais trois minutes devant un échiquier. Le casque diffuse de la musique pour isoler les combattants des clameurs de la foule (crédits : Christie Goodwin/WireImage).
 Article paru dans We Demain n° 19  (septembre, octobre, novembre 2017)

Ce 28  novembre 2009, il fait - 8 °C à Kasnoïarsk. Dans la capitale de la Sibérie du Sud, le palais des sports Ivan-Yarigin accueille 2 000 spectateurs venus assister à un combat inédit. Nicolaï Sazhin, champion du monde catégorie super-welters et enfant du pays, surnommé le "Patron", affronte son challenger, le jeune Leo Kraft, alias le "Granit". Entre les deux, un échiquier. À côté d’eux, un ring de boxe.
 
Nicolaï Sazhin, 21 ans, détient alors un joli record : sur les 95 combats de boxe amateur qu’il a disputés, il en a remporté 85. Cet étudiant en mathématiques cumule par ailleurs 2 005 points au classement Elo, utilisé depuis 1970 par la Fédération internationale des échecs pour mesurer la force des joueurs. Un score de champion national, sachant que les grands maîtres atteignent les 2 500 points et que rares sont les joueurs à avoir dépassé les 2 800 points comme Garry Kasparov. Face à lui, Leo Kraft n’a que 17 ans, mais il est loin de faire pâle figure. Ce Biélorusse d’origine qui défend les couleurs de la fédération allemande, a remporté 45 victoires sur 50 rencontres ; son classement Elo est de 1 997 points.

Un russe contre un espagnol. Il existe onze fédérations nationales de chessboxing (crédits : Christie Goodwin/WireImage).
Un russe contre un espagnol. Il existe onze fédérations nationales de chessboxing (crédits : Christie Goodwin/WireImage).
Le "Granit" et le "Patron" ont onze rounds pour vaincre. Ils commencent par un round de trois minutes devant les cases noires et blanches, les fous, les dames et les rois. Puis trois minutes de pugilat en pleine lumière, avec la sueur qui jaillit en gouttelettes à chaque impact. En tout, ils vont alterner six rounds d’échecs et cinq de boxe, avec à peine une minute de repos entre chaque phase. Le jeu d’échecs doit être rapide, intuitif. Il n’est pas possible de construire des stratégies à long terme. Le joueur est dans l’obligation d’avoir une vision instantanée des enjeux et des forces en présence pour réagir immédiatement. 

Le KO pour émousser les capacités intellectuelles

Sur le ring, l’objectif est le K.O., ou tout du moins l’épuisement de l’adversaire pour émousser ses capacités intellectuelles. Ce soir-là, Sazhin vacille au septième round. Il titube en reprenant sa place devant le jeu. Kraft a compensé sa relative faiblesse de manœuvre sur l’échiquier par des frappes lourdes et puissantes qui ont épuisé son adversaire sur le ring. Lorsque Sazhin attaque, encouragé par une foule en furie, il n’a plus d’autre choix que de jeter à terre le jeune Biélorusse. Mais il est à bout de force. Leo Kraft tient le choc ; il fait bondir son cavalier et emporte la tour. Échec et mat. Le "Patron" s’effondre, le "Granit" devient le nouveau champion du monde de chessboxing dans sa catégorie. Et Iepe Rubingh jubile : l’événement est un tournant majeur dans sa tentative pour imposer ce nouveau sport.
 
Artiste contemporain aujourd’hui âgé de 43 ans, Iepe Rubingh a une certaine expérience des "performances" limite. Au début des années 2000, ce Néerlandais avait bloqué avec des rubans de signalisation les rues de Berlin, où il travaille habituellement, afin de provoquer des embouteillages monstres. Il semble que la police japonaise ait été moins sensible à sa démarche conceptuelle quand il tenta de reproduire sa performance à Tokyo : dans leur obscurantisme, les autorités nippones l’embastillèrent pendant dix jours ! Iepe rebondit en 2003 en devenant le premier champion mondial de chessboxing. Dans la foulée, il crée la même année la World Chess Boxing Organization (WCBO). Et rencontre très vite un écho mondial. 
Combat de chessboxing au Royal Albert Hall de Londres. Les traders de la City adorent (crédits : Christie Goodwin/WireImage).
Combat de chessboxing au Royal Albert Hall de Londres. Les traders de la City adorent (crédits : Christie Goodwin/WireImage).

Suprême intelligence et stratégie animale

Dès 2004, Iepe Rubingh installe à Berlin le Chess Boxing Club, qui devient l’épicentre du phénomène. Les Allemands se passionnent pour cette activité nouvelle qui met en jeu à la fois la forme physique et les capacités intellectuelles. La philosophie de ce sport apparaît limpide dans la devise de la WCBO : les batailles se mènent sur le ring, les guerres sur l’échiquier.

"Froid équateur" sort en 1992 aux éditions Casterman. Iepe Rubingh crée, en 2003, la discipline inventée par Bilal (crédits : Enki Bilal/Castaner).
"Froid équateur" sort en 1992 aux éditions Casterman. Iepe Rubingh crée, en 2003, la discipline inventée par Bilal (crédits : Enki Bilal/Castaner).
Bientôt, le chessboxing séduit la City de Londres, où les traders s’en emparent. Le 10 octobre 2012, le prestigieux Royal Albert Hall présente un tournoi inédit par son ampleur. Les combattants sont issus des salles de marché et le prix d’entrée est élevé : 95 livres sterling (120 euros) pour les places VIP. La discipline concilie à la perfection les tensions violemment contradictoires des métiers de la finance : toujours garder la tête froide et la rationalité du calcul quand, par ailleurs, le monde brûle et les valeurs sûres s’effondrent dans les crises mondiales. 

Le chessboxing séduit aussi la Russie, la Turquie, l’Italie, les États-Unis et jusqu’à l’Inde et l’Iran. À ce jour, onze fédérations nationales promeuvent dans le monde le noble art du poing dans la gueule suivi d’un coup sur l’échiquier. Même si la discipline ne compte pour l’heure que 8 000 licenciés dans le monde, la vision de Iepe Rubingh prend corps. Ce qui a quelque peu étonné Enki Bilal…

Un concept venu de l’œuvre de Bilal

Iepe Rubingh a envers le visionnaire auteur de BD une dette qu’il reconnaît volontiers. Car si le mot "chessboxing" existait avant (depuis un film de kung-fu de 1979, popularisé quinze ans plus tard par un célèbre rap du Wu-Tang Clan, Da Mystery of Chessboxin sur les liens entre combat et jeu d’échecs : d’abord penser avant de se déplacer…), c’est bien dans l’œuvre de Bilal qu’il a trouvé le concept. Plus précisément dans Froid Équateur (éditions Casterman, 1992), le dernier volet de sa trilogie Nikopol.
"La boxe et les échecs sont deux sports nobles, analyse l’artiste français. L’un suppose une suprême intelligence et l’autre possède une stratégie presque animale. Dans tous les cas, il s’agit d’anticiper les coups. Ils provoquent une transition brutale entre la réflexion et l’action. C’est ce qui m’a fasciné quand j’ai inventé le chessboxing. Il est évident que la violence des coups conduit à une désorientation. Pourtant, il faut encore prendre une décision rationnelle alors même que le combat conduit à l’épuisement. Comment garder sa lucidité quand le corps est à bout de souffle et le cerveau exsangue ? Comment réagir quand on ne peut plus respirer et que notre vision est opacifiée par un rideau rouge ? Alors voilà, celui qui va vaincre est celui qui va garder le plus longtemps possible sa lucidité. Telle est la lutte des Dieux comme Horus. Résister à l’aveuglement que procure le chessboxing. Devenir lucide."

Vingt ans après avoir imaginé ce sport, Bilal organise le premier match officiel de chessboxing en France (crédits : Enki Bilal/Castaner).
Vingt ans après avoir imaginé ce sport, Bilal organise le premier match officiel de chessboxing en France (crédits : Enki Bilal/Castaner).
En février 2013, Bilal tente de populariser en France cette discipline arrachée à ses rêves pour devenir bien réelle. Avec le concours de l’actrice Charlotte Rampling, proclamée marraine de l’événement, il organise un tournoi de chessboxing de grande ampleur dans la salle de ventes Artcurial, à Paris. "Le chessboxing est vraiment inscrit dans notre époque, souligne-t-il. C’est un rêve d’homme parfait, aussi à l’aise dans l’effort physique que dans la dextérité intellectuelle. L’homme devient idéalement suprêmement puissant avec une intelligence supérieure. Au fond, ce surhomme représente le rêve des transhumanistes d’aujourd’hui comme il était celui de l’homme nouveau du monde soviétique."
 
À l’été 2016, la Fédération française des échecs (FFE) décide de se pencher sur la question. Olivier Delabarre, son trésorier adjoint, organise alors une grande rencontre de chessboxing à Dieppe. Mais cet éducateur s’adresse en priorité à des jeunes enfants et modifie les règles de la WCBO. Jugeant la boxe anglaise moins adaptée à un jeune public, notamment parce qu’elle accepte la victoire par K.O., Olivier Delabarre décide de réhabiliter un art martial bien français tombé en désuétude : la savate, ou boxe française. Dans ce sport de combat pieds-poings, les coups sont portés avec plus de légèreté et les participants sont départagés par le nombre de touches. Il y a moins de risques de blessures pour les adolescents. 

Moment de concentration intense dans ce combat de qualification pour les championnats du monde, catégorie poids lourds (crédits : Target Press Agentur Gmbh/Getty Images).
Moment de concentration intense dans ce combat de qualification pour les championnats du monde, catégorie poids lourds (crédits : Target Press Agentur Gmbh/Getty Images).
Mais ces succès d’estime n’ont pour l’heure pas transformé le chessboxing en sport de masse : en 2016, une vaste opération de crowdfunding lancée pour financer l’organisation d’une fédération professionnelle s’est soldée par un échec. Le Nîmois Thomas Cazeneuve a, quant à lui, eu plus de réussite dans sa tentative : après avoir récolté des fonds sur une plateforme de financement participatif, il a pu se rendre à Calcutta, où il a remporté, en avril, le titre de champion du monde des moins de 66 kg. Un beau succès alors que notre pays reste en arrière-plan, loin derrière la Grande-Bretagne et l’Allemagne, dans l’organisation de ce sport pourtant né dans l’esprit d’un dessinateur français.
 














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