Politique

Le gros cafouillage du Grand débat national

Une présidente qui démissionne, des questionnaires à choix binaires, de nombreux thèmes non abordés… Le Grand débat national lancé le 15 janvier ne semble pas répondre aux attentes des Gilets jaunes.

Par I Publié le 29 Janvier 2019


La plateforme du Grand débat national a été lancée le 22 janvier. Elle ne fait pas l'unanimité. (Crédit : We Demain / DR)
La plateforme du Grand débat national a été lancée le 22 janvier. Elle ne fait pas l'unanimité. (Crédit : We Demain / DR)
C’était la grande promesse d’Emmanuel Macron en décembre dernier : organiser un débat national pour répondre à la crise des Gilets jaunes qui divisait le pays depuis plus d’un mois.

Mais voilà, à peine lancé (avec une semaine de retard), le Grand débat national (GDN) accumule les critiques aussi bien sur le fond que la forme. Et des citoyens vont même jusqu’à construire un outil concurrent.
 
Premier scandale : la démission de Chantal Jouanno le 9 janvier selon qui "le grand débat est faussé". À la tête de la Commission nationale du débat public (CNDP) , l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy avait pour mission de garantir l’indépendance et la transparence de la consultation. 
 
Mais comme le révèle Mediapart dans l’enquête "Grand débat : les secrets d’un hold-up"  publiée le 26 janvier, le gouvernement aurait tenté de s’associer à la CNDP afin de bénéficier de sa légitimité sans pour autant respecter son cahier des charges.
     

Les raisons du retrait de la Présidente de la CNDP

En effet, les préconisations de la Commission, détaillées dans le rapport "Mission d’accompagnement et de conseil pour le grand débat national"  du 11 janvier, étaient claires : ne pas faire de questionnaire mais un débat ouvert, n’interdire aucun sujet, permettre à la CNDP de garantir la transparence et la véracité des rendus… Ces conditions n'ayant pas été respectées, la présidente de la Commission a renoncé à piloter le débat. "Ils [le gouvernement, ndlr] ne voulaient pas être contraints par les règles du débat public", confie Chantal Jouanno à Mediapart.
    
Une volonté de contrôle que l’on retrouve dans l’outil final. Au début du mois, la plateforme "était prête, sauf qu’en fait, ils ont tout refait", révèle Chantal Jouanno sur le plateau de LCI le 25 janvier.
   
"On n’avait pas prévu de faire une opération de communication mais un grand débat, donc on avait prévu de faire une plateforme numérique totalement ouverte, […] où tout le monde pouvait échanger sur n’importe quel sujet. […] Nous n’avions pas voulu que le grand débat se résume à un questionnaire sur quatre thèmes. Nous avions dit [au gouvernement, ndlr] : 'ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement', ce n’est pas ça un grand débat", ajoute-t-elle. 
   


Pas un débat, mais une consultation

Effectivement, beaucoup de citoyens ont été déçus par la plateforme du Grand débat : des questions à choix binaires, fermées, orientées, aucun espace d’expression libre…
 
La climatologue Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC, a par exemple partagé ses doutes sur Twitter : "Pas de référence au système alimentaire (agriculture - alimentation), ni de référence aux importations vis-à-vis des enjeux d’émissions de gaz à effet de serre qui ne baissent pas. Pourquoi ?".
 

Autre problème : la CNDP s’étant retirée, comment les réponses seront-elles analysées ? "On ne sait pas qui va faire la synthèse, comment elle sera faite, si ce sera fait de manière indépendante … Elle risque d’être complètement partiale et partielle. La matière remontée sera compliquée à combiner, entre les réponses des ateliers et celles de la plateforme. C’est d’un amateurisme et d’un flou total", explique à We Demain Armel Le Coz, cofondateur de Démocratie Ouverte
 
Ce collectif, comprenant plus de 350 acteurs dans toute la France (civic tech, associations, médias, chercheurs, citoyens…), a publié mercredi 23 janvier une lettre ouverte adressée au Président Emmanuel Macron, signée notamment par Julien Bayou (conseiller régional d’Ile-de-France), Cyril Dion, Magali Payen (fondatrice de la campagne "On est prêt"), des membres de Démocratie Ouverte ou encore des Gilets Jaunes.
    

Une alternative au Grand débat national

"Dans cette lettre on décrit ce qu’on aurait aimé. Ce qu’on préconise, c’est que ce débat ne soit pas animé par le gouvernement, qui est juge et partie, mais par un organisme indépendant. On propose, après la consultation, de tirer au sort une Assemblée citoyenne pour, après avoir décortiqué les réponses, faire des propositions soumises à un référendum à choix multiples. Que ce soit le citoyen qui ait le dernier mot", détaille Armel Le Coz. L’objectif étant que le GDN soit "une co-construction de solutions et non une simple consultation". Or, pour le moment, aucune réponse officielle ne leur a été adressée.
 
Face à ces insuffisances, des Gilets jaunes ont donc décidé de mener leur propre débat dès le 30 janvier, baptisé le "Vrai débat". Fait étonnant : l’outil est le même que celui utilisé par le gouvernement. Il s'agit d'une plateforme conçue par Cap Collectif, start-up de la civic tech faisant partie du collectif Démocratie Ouverte, et déjà utilisée depuis fin novembre 2018 par les Gilets jaunes de La Réunion
 
"Le gouvernement a choisi l’outil proposé par Cap Collectif, qui est l’un des meilleurs sur le marché, mais ils l’ont mal exploité. C’est comme acheter une Porsche et l’utiliser comme une 4L", décrit le cofondateur de Démocratie Ouverte.

Un outil "plus simple et ouvert"

"Dans le Vrai débat, les revendications seront classées selon neuf thèmes (contre quatre thèmes dans le GDN, ndlr)", explique Lydie Coulon, Gilet jaune et coadministratrice de la plateforme nationale du Vrai débat. "Les gens pourront ajouter un titre à leur revendication – comme par exemple 'supprimer les 11 vaccins obligatoire pour les enfants nés en 2018' - la description de leur revendication et les bénéfices d’une telle réforme. Ils pourront aussi voter pour les propositions qui les intéressent."
 
À la suite de cette consultation, les données seront traitées "par des instituts de statistique et des chercheurs", afin de réaliser des synthèses par thèmes et d’organiser sur tout le territoire neuf conférences citoyennes. "Les gens pourront proposer des solutions opérationnelles et argumentées."  Pour aller plus vite, l'objectif n'est pas d'arriver à un référendum mais que chacun puisse porter des revendications concrètes aux décideurs. 
 
Beaucoup de questions restent sans réponses quant à la suite de ce Grand débat (Ndlr : l'Elysée n’a pas donné suite à nos prises de contact). À vouloir encourager le débat parmi les citoyens puis en revenant en arrière, le gouvernement ne s’est-il pas pris à son propre jeu ?












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