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Société-Économie

Les animaux de cirque, un spectacle devenu intolérable

Par Victor Branquart I Publié le 4 Avril 2018

Montreurs d’ours et dompteurs de tigres sont-ils condamnés à quitter les chapiteaux ? Poussés par les défenseurs de la cause animale, de plus en plus de pays et de villes interdisent ce spectacle.


Les animaux ne sont pas des clowns, rappelle cette photo, tirée comme les deux suivantes d’une campagne de la Ligue portugaise des droits des animaux (LPDA) réalisée en 2007. © MSTF Partners
Les animaux ne sont pas des clowns, rappelle cette photo, tirée comme les deux suivantes d’une campagne de la Ligue portugaise des droits des animaux (LPDA) réalisée en 2007. © MSTF Partners
[article paru en décembre 2017 dans le numéro 20 de We Demain]

Fondé en 1871, le cirque américain Ringling Brothers and Barnum & Bailey a baissé définitivement le rideau le 21 mai 2017. Et pourquoi, selon Juliette Feld, PDG du groupe Feld Entertainment, détenteur de cette institution mondiale du divertissement ? En raison de l’abandon un an plus tôt des numéros d’éléphants qui firent sa légende. Décision immédiatement saluée par la puissante organisation internationale PETA (Pour une éthique dans le traitement des animaux, selon l’adaptation française du sigle anglais) – 6,5 millions de partisans revendiqués – qui milite depuis le début des années 1980 contre les techniques de dressage et conditions de détention des animaux sous les chapiteaux.

Si leur cause est plaidée par diverses organisations depuis les années 1950, les animaux de cirque ne sont un sujet brûlant que depuis les années 2000. Les militants exploitent à plein régime les canaux du web, élargissant leur audience, affûtant leurs arguments et ralliant une communauté scientifique (éthologues, vétérinaires et zoologues) qui dénonce les troubles comportementaux des animaux sauvages en captivité. Des intellectuels prennent également part au mouvement, de la romancière américaine Alice Walker à Dick Gregory, compagnon de route de Martin Luther King mort en août 2017, qui vont jusqu’à mettre en parallèle la cause des animaux en captivité avec la traite des esclaves noirs.

Ces dernières années, face aux démonstrations de force des militants animalistes et à un lobbying institutionnel de mieux en mieux maîtrisé, plusieurs gouvernements ont légiféré sur l’utilisation des animaux sauvages à des fins de divertissement. À ce jour, vingt-sept pays ont totalement interdit leur présence dans les cirques, dont la Finlande dès 1996, Israël en 1998, la Grèce en 2011, l’Iran l’année dernière et la Roumanie en juin. Ailleurs, des arrêtés municipaux ont été votés par plusieurs grandes villes (Rio et Sao Paulo en 2001, Cologne en 2008, Madrid et New York cette année, etc.) et interdisent l’installation sur leur territoire des cirques détenant des animaux sauvages (félins, éléphants, ours, girafes...). Des décisions qui, dans leur majorité, ne concernent pas les animaux domestiques également présents dans de nombreux cirques (chevaux, dromadaires, lamas...).

© MSTF Partners
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« Absence de volonté politique »

En France, de plus en plus de communes décident d’interdictions similaires. Seulement seize en 2015, elles sont aujourd’hui près d’une soixantaine, dont treize de plus de 20 000 habitants. Mais selon Franck Schrafstetter, fondateur et président bénévole de l’association Code animal, beaucoup d’autres refusent déjà de recevoir des cirques avec des animaux sauvages, prétextant l’indisponibilité de terrains plutôt que de signer des arrêtés municipaux. « Il existe historiquement une absence de volonté politique en France de statuer sur la question des animaux de cirque, explique Muriel Arnal, fondatrice et présidente de l’organisation One Voice. Pourtant, face au contexte international actuel et à la prise de conscience évidente de l’opinion publique, il n’est plus soutenable éthiquement de détenir et d’exploiter des animaux sauvages en voie d’extinction dans leurs milieux naturels. » Les cirques traditionnels s’insurgent, mettant en avant le bien-être de leurs bêtes. Mais déjà, le débat s’étend à leur détention et à leur exploitation.

Longtemps restées floues et peu documentées, « les connaissances du bien-être des animaux sauvages en captivité ont atteint un degré très élevé, explique Pierre Gallego, vétérinaire spécialiste des mammifères marins et président de l’association luxembourgeoise Odyssea. C’est le résultat de décennies d’études éthologiques des animaux, tant à l’état sauvage que dans les zoos du monde entier. » En 2015, la Fédération des vétérinaires d’Europe appelait ainsi à l’interdiction des animaux sauvages dans les cirques en précisant que « leurs exigences physiologiques, mentales et sociales ne peuvent être atteintes de manière adéquate ». Comme le détaille Pierre Gallego, « les principaux troubles engendrés par l’itinérance et les conditions de détention sont l’ennui, les comportements stéréotypés qui en découlent, le stress, l’anxiété, la frustration, la dépression – et cela peut aller jusqu’à la mort ».

Le chapiteau a-t-il un avenir sans les animaux ? Évidemment, rétorquent des grands cirques qui s’en passent depuis leurs origines (Cirque du Soleil, Plume, Baroque, etc.). C’est le sens de l’histoire, répondent ceux qui font le choix de la transition. Le cirque Joseph-Bouglione par exemple, créé en 1991 par André-Joseph et Sandrine Bouglione, a annoncé en mai l’arrêt définitif de ses numéros avec des animaux. Les promoteurs d’un cirque « progressiste » vantent ainsi la diversité des arts du cirque pour s’adapter aux mentalités de leur époque.

De leur côté, les tenants du cirque traditionnel – dont les Bouglione du Cirque d’hiver, frontalement opposés aux prises de position de leur cousin –, invoquent la défense d’un héritage culturel séculaire et l’avenir d’une profession. Et insistent sur leur respect de l’arrêté du 18 mars 2011 qui fixe « les conditions de détention et d’utilisation des animaux non domestiques dans les établissements de spectacles itinérants ». « Parce qu’une activité est légale, elle n’est pas pour autant légitime », estime Franck Schrafstetter, qui demande, à défaut de modification, l’abrogation de ce texte.

À la frontière du cirque et du zoo, les delphinariums n’échappent pas au débat. Attaqué par les ONG et suite à une série d’accidents révélant les troubles psychotiques des cétacés en captivité (dont plusieurs ayant entraîné la mort de dresseurs), le groupe SeaWorld avait annoncé en mars 2016 la fin de la reproduction des orques dans ses parcs américains.

En France, quelques jours avant de quitter le ministère de l’Environnement, en mai, Ségolène Royal a signé un arrêté interdisant la reproduction des orques et des dauphins détenus dans les trois delphinariums hexagonaux. Leur temps est désormais compté. Cinq ans, sept ans, peut-être dix, avant que les cétacés, trop âgés, ne soient plus en mesure d’enchaîner glissades et saltos vrillés. Mais suffisamment pour amorcer une transition progressive et envisager d’investir dans de nouvelles propositions de divertissement : cinéma augmenté, parcours ludiques sur les grandes épopées scientifiques… « Nous avons obtenu de la ministre une décision courageuse vis-à-vis des delphinariums, explique Muriel Arnal. Alors pourquoi pas pour les cirques ? Les plus grands n’auraient aucun mal à trouver de nouveaux numéros pour se réinventer. Mais dans beaucoup d’autres, plus petits et familiaux, les problèmes financiers, sociaux et scolaires sont énormes.  »

© MSTF Partners
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Création de sanctuaires et refuges

Le 2 août dernier, Nicolas Hulot déclarait ne pas être favorable « à l’idée qu’on fasse du spectacle » avec des animaux captifs et annonçait la création d’un « groupe de réflexion sur le bien-être animal ». Colère du cirque traditionnel, réuni depuis mi-août au sein du Collectif des cirques, emmené par Bouglione, Amar, Gruss, Medrano, Pinder, et fédérant de nombreux petits établissements. S’il assure représenter la quasi-totalité des cirques français, le groupement, reçu fin septembre à l’Élysée, ne semble pas en mesure d’en préciser le nombre exact. « Les syndicats parlent de 250 cirques. Nous pensons plutôt qu’il y en a 130 à 135, qui détiennent environ 2 000 animaux sauvages, dont 34 éléphants », avance Franck Schrafstetter. À ce jour, les ministères eux-mêmes ne disposent d’aucun registre national qui comptabiliserait tous les cirques, ni les animaux sauvages et domestiques détenus.

Si la loi française reconnaît depuis 2016 les animaux comme « des êtres vivants doués de sensibilité », les militants exhortent les gouvernements successifs à aller beaucoup plus loin. Et les voilà en politique. En 2006, aux Pays-Bas, le Parti pour les animaux devenait le premier parti antispéciste au monde représenté au sein d’une assemblée nationale ; aujourd’hui, il détient toujours cinq sièges à la chambre basse. Une dynamique qui a inspiré le Parti animaliste français, fondé en 2016. Aux élections législatives de 2017, la jeune formation a obtenu 1,12 % des voix exprimées au niveau national. De quoi lui assurer des financements publics et surtout un écho médiatique.

Interdire l’exploitation des animaux de spectacle, et après ? Animalistes, scientifiques et ONG en appellent à la création de sanctuaires et refuges adaptés aux besoins de chaque espèce. En France, plusieurs structures peuvent s’y apparenter, à l’image du parc zoologique de Thoiry ou du refuge de l’Arche, en Mayenne, bien que les animaux y soient toujours captifs et livrés au regard des visiteurs.

Seulement, « les sanctuaires existants sont tous pleins, assure Cyril Leduc, président de l’association Les Félins. L’État français ne s’occupera pas de construire et de financer d’autres structures. » Quid des zoos ? « Ils présentent un monde idéal où les animaux sont là pour satisfaire le public qui paie l’entrée. Ils n’accueilleraient certainement pas d’animaux traumatisés et fatigués par leur vie de cirque », estime Muriel Arnal, dont l’association, One Voice, a obtenu la saisie et le placement en refuge de plusieurs félins et d’un éléphant.

En cas d’interdiction des animaux sauvages sous leurs chapiteaux, les cirques ont prévenu : ils bloqueront Paris et la France s’il le faut. Ce n’est sans doute pas pour tout de suite. « L’interdiction ne peut se faire que sur le moyen terme, parce qu’il existe un aspect humain, mais aussi parce qu’il y a trop d’animaux sauvages dans les cirques pour tous les prendre en charge correctement, détaille Franck Schrafstetter, qui plaide pour leur stérilisation et une fin progressive de leur présence. Elle s’étalerait sur dix à vingt ans, et permettrait de placer certains individus, comme les éléphants, dans des structures adaptées. »

Dans le Parc naturel régional Périgord-Limousin, cette hypothèse se dessine grâce au don et au mécénat. Un couple d’anciens soigneurs du zoo d’Anvers y porte le projet Elephant Haven, un premier sanctuaire pour éléphants en Europe qui offrirait à quelques pachydermes âgés « un lieu où passer leur retraite », en semi-liberté. Le public n’y aurait qu’un accès partiel, dans le cadre de programmes de sensibilisation. Ils espèrent accueillir leurs trois premiers pensionnaires d’ici 2019. Reste à ce que des cirques et dresseurs itinérants acceptent de leur envoyer les ultimes acteurs du cirque animalier.
 




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